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CHAPITRE DEUXIÈME

La Promesse solennelle.

Les joules terminées , et le nom du vainqueur proclamé par les hérauts , la damoiselle Hélène fut saluée comme la plus belle , et ce fut en tremblant d'une joie secrète qu'elle remit à Gaston le laurier triomphal. Le baron d'Héricourt devait réunir ensuite les seigneurs dans un splendide festin , pour que les fiançailles de sa nièce fussent célébrées en grande pompe. Elles ne s'annonçaient guère sous de favorables auspices pour le sire bourguignon.

Déjà, dans l'une des salles du palais d'Héricourt , les comtes , ducs et chevaliers se pressaient autour des tables magnifiquement décorées. C'était un éblouissant aspect que cette assemblée de seigneurs et de dames en grande parure , et ces guirlandes parfumées , et ces rideaux soyeux, et tout ce festin qui brillait au loin l On entendait le murmure vague de ces mille conversations qui se croisent, s'animent, et forment un bruit semblable à celui d'un lac qui s'endort. Tous parlaient du retour inespéré de Gaston de Marcy, de ce jeune chevalier breton que l'on avait cru trépassé dans les guerres... et qui revenait tout-à-coup comme du fond du sombre empire, portant le nom de Chevalier-Noir. Mais son retour était le bien-venu, sa présence bien saluée!

Cependant, l'on attendait la reine de la fête, la blanche Hélène , et l'hôte courtois de céans , monseigneur le baron d'Héricourt, ainsi que le Chevalier-Noir, le héros de la journée. Ils n'étaient pas encore venus dans la grande salle du festin. Quant au sire d'Arsac , honteux de sa défaite, il s'était fait excuser auprès des seigneurs. Que faisaient donc , pour tarder de la sorte , Hélène d'Héricourt, le vieux baron et Gaston, l'enfant bien-aimé delà Bretagne?

Ils s'étaient retirés un moment dans une pièce secrète, afin de dérober à la foule importune une intime causerie. Qu'ils avaient de choses à se dire à trois ! Que de questions et de réponses inachevées !

— Gaston... quoi! tu étais encore en vie.... Nous avions pleuré ta mort ; ingrat! pourquoi nous avais-tu fui? Pourquoi ce combat mystérieux, ce noir costume? Dis-nous tout cela , mon Gaston !

C'est que le vieux baron avait recueilli Gaston au berceau , Gaston de Marcy t l'enfant d'un noble et brave capitaine mort au champ d'honneur. Il l'avait élevé , aimé comme un fils, le confondant dans son amour avec sa nièce chérie.... Puis, un beau jour, le jeune homme, — il avait alors vingt ans, — s'enfuit de la maison hospitalière , n'emportant qu'une lance , une épée , une armure. Il s'était enfui sur un coursier rapide , fier compagnon de son enfance guerrière , sans que l'on sut pourquoi , ni où il allait , ni quand il devait revenir. L'ingrat ! laisser son père adoptif , sa sœur Hélène , — il pouvait l'appeler sa sœur , — laisser tout cela sans un mot d'adieu! courir loin de son ciel de Bretagne, sous lequel il vivait aimé de tous, comme le plus intrépide et le plus généreux des jeunes hommes du pays. Voilà ce qu'avait fait Gaston. Plus tard , on avait dit qu'il était mort comme son père , dans une bataille livrée par les troupes de France contre celles d'Italie. Tout le monde avait cru tel le destin du jeune sire. Aussi , quand la foule le revit, la foule cria : Miracle! voilà notre Gaston de retour.

— Que je te regarde encore, mon féal , disait le vieillard en serrant sa main comme celle d'un fils. Tu es beau , tu es grand ! Ton visage a bruni, tes traits sont plus mâles. N'est-ce pas, Hélène, qu'il est beau comme cela , notre ami? Quoi ? tu ne nous dis rien; racontenous tes aventures. Mais avant , embrasse donc ton père et ta sœur..,.

Le Chevalier-Noir , dominé qu'il élait par une pensée fixe , répondait cependant aux caresses paternelles du baron. Il le serrait dans ses bras. Puis ce fut en rougissant que la jeune fille reçut le baiser de l'enfant prodigue. Le vieux seigneur continua:

— Je suis aise de te voir ici, pour que tu prennes part à notre assemblée. Nous allons entrer dans la salle du festin , où certes il serait discourtois de faire attendre plus longtemps mes convives. Là nous annoncerons les fiançailles de ma nièce avec le sire d'Arsac, contre qui tu as si rudement jouté tout-à-l'heure.

Gaston pâlit, Hélène soupira.

— C'est à l'occasion de ces fiançailles que je suis revenu , fit le jeune homme.

— Voilà qui est bien à toi , mon fils , reprit le vieillard. Je t'en sais gré , et toi aussi , n'est-ce pas , ma nièce? Voilà qui est bien. Mais alors , si tu savais cela , pourquoi donc as-tu traité de la sorte le sire de Bourgogne, bien plutôt en ennemi qu'en ami?

— C'est mon secret , père , répondit Gaston d'un air décidé.

La jeune fille le regarda sérieusement.

— Ton secret! allons donc! Est-ce que l'on a des secrets à ton âge? Dis plutôt que tu avais entendu l'orgueilleux défi du comte, et que tu fus entraîné par le bouillonnement de ton courage. La chevalerie a été plus forte que l'amitié. Je ne te blâme pas, mon Gaston ; j'ai toujours été un peu comme toi.... Il me souvient qu'étant jeune , à une certaine bataille

— Mon père ! dit Hélène qui craignait de voir le vieillard s'abandonner à ses longs récits, les seigneurs attendent; rentrons , si bon vous semble, dans la salle du festin....

— C'est vrai! maudite tête grise ! J'avais oublié mes convives.... Prends la main d'Hélène , mon féal , et ren-

trons, pour qu'ils te voient tous , mon lion vainqueur!

Gaston prit la main d'Hélène et la serra ; il dardait sur elle le feu de son regard. La jeune fille se sentait heureuse de ce retour.... Tous trois entrèrent et furent reçus par les acclamations joyeuses de l'assemblée.

Le festin s'écoula dans une joie bruyante. Le Chevalier-Noir , placé près de la damoiselle , échangeait avec elle des paroles que personne n'entendait. Le vin circulait à grands flots -, et Ton chanta des airs galants et des épithalames adressés au roi Charles VIII et à la duchesse Anne que devait unir un prochain mariage. Quand arriva la fin de la réunion, on songea que Gaston allait narrer ses aventures et raconter comment il avait acquis par de rudes exercices la vigueur et l'habileté d'un chevalier glorieux. Il se fit un grand silence ; c'était le moment qu'avait attendu le jeune homme. Il se leva de son siège , et le ton sérieux qu'avait sa voix rendit les auditeurs plus attentifs encore.

— Messeigneurs , dit-il , ce que j'ai à vous avouer en ce moment est quelque chose de grave et de solennel. Si j'ai quitté tout jeune le toît hospitalier , le berceau de mon enfance, et ton beau ciel, ô ma Bretagne ! c'est que tout en adorant ce pays, j'y trouvais une mort lente, j'y trouvais un air doux, mais qui cachait un poison funeste. A vingt ans , moi qui depuis mon premier rêve songeais à aimer , comme à être aimé d'une femme , moi qui vivais auprès d'une jeune fille aux formes angéliques, à la délicatesse d'une rose, comment aurais-je fait pour conserver un cœur libre auprès d'Hélène , la compagne de tous mes instants?

Le vieux baron fronça le sourcil, et fit un mouvement de surprise et d'impatience. Gaston continua :

— Ne m'interrompez pas, mon père, de grâce!... Or, Messeigneurs, quand je voyais tous les jours cette belle enfant grandir avec moi , quand je la voyais folâtrer dans la plaine avec sa^robe blanche et flottante , et ses

petits pieds mignons , je me pris à l'aimer comme on aime son bon génie ou son illusion la plus caressante.... Mais je n'étais pas un étourdi ; je pensais de bonne heure , voyez-vous , et je compris que cet amour ferait ma douleur éternelle , si je m'enivrais à cette coupe de séduction. Je voulus combattre cette passion : folie- 1 Celui que l'amour a pris dans ses serres est d'autant plus déchiré quand il se débat. Je vous dis, Messeigneurs, qu'alors je réfléchissais. Quoi ! me disais-je, je ne suis qu'un pauvre chevalier de fortune , orphelin qu'on a recueilli par pitié ; je suis un insensé d'aimer la fille des seigneurs d'Héricourt.... Malheureux! quand je vais parler de cela, on me chassera peut-être de cette maison où l'on me souffre par humanité.... Cependant, quand j'étais près d'elle , mon âme parlait involontairement ; je la faisais rougir aux premiers mots de tenr dresse. Elle me serrait la main : nous nous étions compris.— Compris ! oh ! pour moi donc le bonheur pouvait luire; cette pensée m'exalta, et je partis....

Je partis avec mon épée pour me faire digne d'elle , et revenir ensuite , après m'être distingué par des actions chevaleresques. Je partis pour acquérir (Je la gloire et quelque titre de comte à la hauteur de son nom. Après avoir voué ma vie aventureuse à la bénédiction de notre Dieu , je revêtis ce noir costume , et je fis vœu de ne le quitter que pour le jour de mes fiançailles — ou de mon trépas 11 Car le jour où elle se donne à un autre , je me donne au tombeau. Oh ! savez-vous que j'ai parcouru de longues routes , défendant les opprimés ,. consolant les pauvres , et proclamant partout la beauté d Hélène d'Héricourt. J'ai vingt écharpes de chevaliers qui m'ont crié merci , et je les mets à ses pieds. Bien des contrées retentissent encore du nom du Chevalier-Noir. Mais je ne sais quel instinct , quelle crainte vague m'entraînait vers ma patrie. En approchant, j'appris bientôt les fiançailles projetées avec le sire d'Axsac. Désespoir ! la fièvre

me prit , et je courus nuit et jour sans repos et sans relâche, pour le défier, le vaincre ou mourir. Vous savez tout , Messeigneurs , jugez ma vie! et vous , vénérable baron d'Héricourt , parlez !

Il se tut , et demeura calme et ferme sans arrogance. La blonde Hélène regarda son oncle avec des yeux inquiets et suppliants. Tous attendaient la réponse avec intérêt.

Le baron, qui , plusieurs fois pendant le discours de Gaston , avait montré par des signes d'impatience le désir de répliquer , s'écria :

— Ami , tu as douté de ma tendresse , cela est mal ! Est-ce qu'à tout instant je ne t'appelais pas mon fils? Est-ce que tu as vu en moi autre chose qu'un père dévoué , autre chose que l'ami fidèle en qui tu pouvais déposer ta confiance? Oui, je t'aime ! J'aimais ton père, le capitaine intrépide mort pour la France. Toi , je t'ai recueilli tout petit , j'ai entendu tes premiers bégaiements... mon Gaston chéri; et quand on a vu un enfant tout frêle vous sourire et vous appeler père, on l'aime. . . au point que la poitrine se déchire si on vient à le perdre un jour! Voilà ce que tu m'as fait souffrir, méchant, en quittant mon foyer sans un mot d'adieu!... Je te pardonne; mais ne dis plus que je te souffrais dans ma maison par humanité , et que je t'aurais chassé , même pour une faute. N'est-ce pas , Messeigneurs , qu'il a blasphémé , cet enfant ?

Sa voix s'altéra d'émotion ; le jeune homme vint à lui et lui baisa la main.

— Gaston, mon fils, continua le vieillard , ton amour n'est pas une faute. Hélène peut encore être à toi. Je t'ai vu dans la lice; et sans même te connaître , j'admirais l'audace de ta victoire. Tu es brave et loyal; mais écoute-moi : tu as jusqu'ici combattu pour des femmes et des aventures éphémères ; qu'as-tu fait pour la patrie? Rien encore; va mériter Hélène en te distinguant dans

nos armées. Notre sire Charles VIII est en Italie. Va donc... et dans un an , quand tu reviendras couvert de lauriers et de gloire solide, nous rassemblerons ces seigneurs dans un festin pareil , mais non plus pour des fiançailles avec le bourguignon. Alors , Gaston , tu deviendras deux fois mon fils.

— Eh bien ! cela soit fait ainsi , reprit le Chevalier- Noir avec exaltation; je vais partir. Mais cette fois que d'espérances m'animent ! quelle pensée d'avenir va tripler la force de mon bras ! Demain je vole en Italie... je brûle de me faire grand. Lorsque j'aurai bien combattu, bravant les périls et défiant la fatalité , je dirai au roi notre sire : — Je ne suis pas ambitieux , ô mon souverain ; mais faites-moi capitaine royal ; donnez -moi le titre de comte, si vous croyez que je le mérite, afin que je sois digne de celle qui m'est promise. Voilà ce que je dirai; parce qu'alors, je l'espère, j'aurai mérité sur les champs de bataille plus que le titre de comte , j'aurai servi dignement ma patrie. Une secrète voix me le promet ; et ces pressentiments ne trompent pas , car ils viennent du Ciel.

Tous applaudirent à ce noble enthousiasme. Gaston s'approcha de la damoiselle , son amour, et lui dit dans son bonheur : — Tu seras à moi , gente Hélène , ou je mourrai.

Hélène semblait heureuse aussi ; mais blonde et languissante , elle n'avait pas l'énergie du jeune guerrier , et l'ardent chevalier lui dit avec un peu de reproche :

— Vous n'êtes pas heureuse comme moi ; non, vous n'aimez pas autant, vous, ma gente Hélène !

Puis revenant à des idées plus rieuses :

— Dans un an ! s'écria-t-il. Vous jurez donc , mon père , que dans un an elle est à moi, si j'ai bien servi ma patrie....

— Foi de chevalier chrétien ! fit-il , je te le jure.

— Adieu donc, Messeigneurs, dit Gaston en reprenant sa lance; adieu, mon père; Hélène, adieu. Quand on va combattre pour la France et pour son amie , il ne faut pas perdre une heure.... Vous êtes tous témoins du serment!

A ces mots, le Chevalier-Noir disparut.

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