CHAPITRE TROISIÈME
I/Issue secrète.
Bientôt vint l'ombre du soir. Hélène , après tout un jour d'agitations, rentra dans sa chambre solitaire. Elle pouvait enfin réfléchir à tout ce qui s'était passé. Comme la solitude est une chose heureuse et vivement désirée par une jeune fille qui a vu surgir un événement imprévu et capital. . . un phare dans son vaste avenir ! Gaston ! . . . ce nom lui résonnait dans l'âme ; elle interrogea sa pensée, et vit qu'elle aimait le jeune chevalier. Son imagination, mystérieuse jusqu'alors, se déroula tout entière ; elle vit qu'elle l'aimait depuis longtemps , et que de là venait son indifférence pour les autres adorateurs , son amour pour les souvenirs d'enfance ! D'abord elle avait accepté la main du sire d'Arsac , mais par irréflexion , mais séduite peut-être par cet orgueil inséparable du cœur de la femme. Maintenant elle avait revu Gaston , l'énigme était expliquée.... Elle ne pensait plus au sire bourguignon.
Elle aimait donc le Chevalier-Noir ; cependant la noble damoiselle n'était pas une de ces femmes aux passions profondes qui s'exaltent et ressentent le bonheur avec des impressions de feu. Elevée dans la mollesse, accoutumée à voir chacun sourire à ses caprices, Hélène avait un sang calme; de même qu'un lac, où nulle gondole ne trouble l'onde , reste sans une vague, sans un sillon.
C'était une suave blonde que cette enfant ; mais son cœur ne battait pas assez ; son amour était un penchant qui se serait lassé vite au moindre obstacle. Et cette femme fragile de corps et d'énergie, entourée de la passion fougueuse du jeune guerrier, ressemblait à une délicate violette inondée par les rayons amoureux d'un trop ardent soleil.
La damoiselle se prit à rêver. Elle ouvrit sa fenêtre et regarda les étoiles ; elle respira l'air vital qu'exhalait la terre, les plantes embaumées du jardin. Puis elle se dit : Il est parti maintenant, mon beau fiancé; à cette heure il est loin de moi sans doute ; car son coursier sinistre est rapide comme le vent. Parti! j'aurais voulu lui dire un meilleur adieu ; oh ! tous les soirs , tant qu'expire Tannée , je viendrai m'asseoir à cette fenêtre , où je prierai Dieu pour son bonheur. Une année , cela expire vite.
Naïve et irréfléchie , Hélène ne songeait jamais à l'incertitude d'une chose future. Pour elle, à l'horizon , jamais une nuée. Puis elle ne connaissait pas l'impatience qui dévore les heures et fait trouver mille siècles même dans un seul jour!!
Un bruit sourd et strident se fit entendre.
Effrayée comme la biche au moindre murmure , la jeune fille se retourna ; une porte invisible jusqu'alors s'ouvrit dans la tapisserie , et soudain un chevalier se trouva près d'elle.... C'était Gaston de Marcy.
Le premier mouvement de la damoiselle fut la joie de le revoir ;
— C'est toi, mon Gaston ! fit-elle.
Puis elle reprit , un peu confuse et se retirant en arrière : — Mais nous sommes seuls ici !
— Enfant, dit le noble jeune homme, pourquoi crainstu d'être seul avec moi? Ne suis-je pas ton chevalier, ton fiancé , ton frère , ô mon Hélène?...
—C'est vrai, répondit-elle en se rapprochant avec une grâce charmante , j'ai foi en toi , et je pensais tout-àl'heure que je serais heureuse de te faire un meilleur adieu, d'être tous deux seuls, afin de pouvoir nous parler à deux.... Ce n'est pas comme pendant le festin , où tous les regards semblaient tournés vers nous, tontes les oreilles tendues vers nos paroles; à peine , n'est-ce pas, si nous pouvions nous dire à la dérobée : Je t'aime 1... avec un serrement de main....
— Ange! tu m'aimes donc bien? Je puis partir sans crainte?...
— Je t'aime, Gaston , mon fiancé, mon époux 1... répondit-elle.
Non , certes , elle ne mentait pas ; il y avait dans ses paroles une naïveté si persuasive qu'on ne pouvait douter. Mais aussi la voix de cette jeune fille avait quelque chose de nonchalant qui décelait une âme paresseuse , mobile, sans énergie pour recevoir les impressions heureuses ou fatales. Le Chevalier-Noir saisit rapidement cette pensée. Tels sont les hommes qui aiment le plus; ils aperçoivent bien vite le nuage qui voile leur horizon. Il s'avança vers Hélène , et la parcourant d'un regard enflammé :
— Quand on aime beaucoup, s'écria-t-il , on a plus de feu dans la voix, Hélène 1
La blonde jeune fille reprit avec étonnement :
— Je vous aime! que puis-je dire encore?
— C'est vrai , je suis un insensé , fit Gaston ; elle me dit qu'elle m'aime ; une enfant ne ment pas comme mentirait une courtisane. Donc , elle m'aime. Rassuretoi , mon cœur.... C'est que , vois-tu , pauvre enfant , depuis que ta main m'est promise , mon amour , qui ne se berçait auparavant que d'une vague espérance , entrevoit un avenir plus réel. Aussi , dès ce moment , cet amour est une partie de mon existence ; je le traîne
après moi comme un dard enduit de miel. Dès que ton oncle m'a dit que tu serais à moi , l'image éblouissante de cet avenir s'est placée devant mes yeux et m'éblouit pour toujours. Cet avenir, c'est mon sang, c'est la flamme qui fait vivre î N'est-ce pas , Hélène , tu comprends cela?... Si tu meurs , je viens mourir sur ta tombe; si tu en aimes un autre... malédiction, vois-tu!
La voix de l'impétueux guerrier s'altérait à cette idée de jalousie. La damoiselle ne comprenait pas ce qu'il y avait de profond dans ce discours ; la frayeur domina son émotion....
— Ami , fit-elle , parle plus bas ; tu vas éveiller les chevaliers de mon oncle qui dorment dans le couloir voisin , et qui accourraient au moindre bruit. S'ils nous surprenaient, bon Dieu !
- — Quelle frayeur te domine près de moi? Toujours trembler!. . Mais cette crainte enlève une part de l'amour. Que m'importe à moi ce que diront les chevaliers de ton oncle? Est-ce que je songe à quelque chose lorsque je suis près de toi ? Est-ce que nous faisons mal de nous dire adieu.... pour si longtemps? Dis, faisonsnous bien mal? Hélas! Dieu m'est témoin ... Plutôt que de ravir une seule feuille de ta couronne, ô vierge ! plutôt que d'être un lâche et profane amant , comme cela est si facile, j'aimerais mieux être maudit comme Caïn et damné comme notre pape Borgia. Va, ne crains rien ;
je parlerai bas Mais le sire d'Arsac c'est du sire
d'Arsac dont je veux te parler.... Tu avais accepté ses fiançailles.... Il doit me haïr , oh ! me haïr comme un Satan. Je me ris de sa haine. Mais qu'il ne cherche pas à me ravir à ta tendresse , Hélène ! qu'il n'essaie pas cette téméraire vengeance , Pinsolent bourguignon ! ou ma lance lui percera le cœur. Fussé-je à l'autre bout de l'univers , je reviendrai pour le combattre , non plus dans une lutte courtoise , mais dans une lutte mortelle où l'on pourrait écraser sur le sable l'ennemi terrassé.
il s'arrêta un moment, comme pour se replier sur luimême et résumer ses pensées incohérentes ; puis il reprit d'un ton bref :
— Je suis jaloux du sire d'Arsac !
Hélène contemplait le Chevalier-Noir avec de grands yeux languissants.
— Que vous avez de beaux yeux, mon amour , dit-il encore ; mais que je trouverais ces yeux plus beaux , si j'y voyais une larme... oui , une larme! Tenez , jeune fille, dans un moment, je vais partir, vous quitter, mon idole , quitter mon âme , enfin ! Je vais fuir ce boudoir enivrant où je respire la molle clarté de votre lampe , l'exhalaison suave de votre présence, de votre chevelure parfumée, de votre angélique personne. Oh ! si je songe à cela, je vais m'oublier.... Non, je pars, je pars. Mon cœur se brise à moi. Je vais maintenant chevaucher nuit et jour à travers les saisons mauvaises et tous les périls.... Est-ce que jusqu'à présent j'avais jamais songé à la rudesse du ciel , ou bien aux dangers du voyage? Non ; l'amour nous rend lâches, parce que la vie, quand on aime , c'est l'espérance , le bonheur ! Or, c'est une lâcheté d'aimer trop la vie, surtout pour un chevalier.... Je puis mourir enfin pendant cette fatale année , continua Gaston avec une sensibilité profonde.
Soit qu'Hélène fût attendrie , soit que la douleur agît sur elle comme sur une enfant, soit qu'enfin les femmes trouvent des pleurs à volonté , toujours est-il que deux larmes coulèrent le long de ses joues roses....
Le Chevalier-Noir s'avança devant la sainte image du Christ, et se découvrant solennellement et pieusement :
— 0 Jésus ! fit-il , je jure par tes plaies sacrées que j'aime cette femme comme je n'ai jamais aimé, comme je n'aimerai jamais 1 Jésus , sois témoin de mon ser- . ment. Je ne serai point à d'autre, et que je sois damné, si je deviens parjure.
Il prit la main d'Hélène , et la conduisant "vers le symbole divin :
— Fais le même serment , s'écria-t-il , et je pars heureux.
La damoiselle d'Héricourt se dégagea de lui , légère comme une biche ; elle fit un saut en arrière, et se mit, boudeuse et indocile, sur un des sièges gothiques qui garnissaient l'appartement.
— Vous êtes effrayant, Gaston , dit-elle ; vous allez perdre mon âme avec tous vos serments. Je ne veux point jurer , moi , parce que le révérend père chapelain me Ta défendu dans le tribunal de la pénitence !
A ces mots , le Chevalier-Noir se mit forf en colère :
— Quoi 1 s'écria-t-il dans un accès d'incompréhensible jalousie , tu parles d'un autre l tu parles de ce qu'un autre t'ordonne , au moment où j'oublie tout par ta présence. Je suis près de te maudire, vois -tu 1 oh ! bien près de maudire cet amour qui me dévore ! Femme cruelle , si je pouvais ne plus t'aimer !
Après cette exclamation désespérée , Gaston se prépara à sortir... Hélène restait toujours assise , et fixait sur lui des regards interrogateurs ; l'âme de cette jeune fille, semblable à l'onde pure , ne connaissait pas le vent d'orage qui soulève les vagues avec une invincible furie. Cependant , le jeune homme ne put se résoudre à faire un si triste adieu. Sa mâle physionomie prit une expression de douceur touchante ; il ^s'approcha d'Hélène et lui dit :
— Adieu , je pars 1 ne m'oublie pas.... Ou je reviendrai pour toi , ou bien je mourrai.
— Non , dit Hélène en lui serrant la main , je ne t'oublierai pas, mon chevalier ; adieu !
Elle parlait encore avec des larmes dans la voix, lorsqu'elle sentit la main de Gaston se dégager de la sienne. , Elle veut lui parler encore ; mais le Chevalier-Noir n'est
plus dans l'appartement : il a disparu comme par magie, et c'est en vain que l'on chercherait la trace de la porte secrète pratiquée dans le mur , comme une voie mystérieuse ouverte à ces mystérieuses causeries d'amour!... Ladamoiselle, surprise de cette brusque sortie, ouvre la fenêtre de sa chambre pour voir encore une fois Gaston... et bientôt elle aperçoit , au milieu des blanches lueurs de la nuit , le chevalier s'éloignant au galop des murs du château solitaire.