CHAPITRE QUATRIEME
Amour et Chevalerie.
Gaston chevauchait à travers le bois sombre , au milieu des murmures de la nuit que répétait l'écho du feuillage. Il stimulait son infatigable cheval , et , de temps en temps , l'amoureux guerrier tournait la tête en arrière. A mesure qu'il s'éloignait du château d'IIéricourt , son cœur se serrait , des larmes lui venaient aux yeux. Car c'était avec un déchirement profond qu'il s'éloignait de ces lieux chéris. Ce n'était plus le même Gaston , l'ardent chevalier , qui ne songeait guère à la mort ni aux souffrances , et qui poursuivait une vague rêverie ; ce n'était plus ce Chevalier-Noir dont le corps et l'âme étaient de fer comme son armure. Aujourd'hui Gaston souffrait , parce qu'il avait une solennelle promesse d'Hélène et du baron d'Héricourt , et que cette belle image pouvait disparaître au souffle de l'adversité, comme les fantômes nocturnes disparaissent au souffle
de l'aurore Avant d'avoir cette espérance réelle , s'il
songeait à la tombe , c'était avec l'insouciance la plus profonde. Maintenant, l'idée du trépas... c'est le désespoir, l'enfer. Pauvre chevalier ! pourquoi donc as-tu revu ta patrie? Ne valait-il pas mieux te contenter d'une vie aventureuse , où ton cœur était calme, sans rêver les
joies délicieuses de l'amour?... Pauvre jeune homme! ton bon génie ne t'avait-il pas dit tout bas que l'amour , même le plus heureux amour, est une fleur entourée de ronces où l'on doit laisser des lambeaux de chair saignante , avant d'arriver à cueillir cette fleur si désirée? Qu'importe ! le généreux enfant de la chevalerie ne regrette pas son passé , puisque l'avenir se montre paré d'une si riche étoile ; et c'est dans l'espoir caressant qu'il puise la force de son cœur, la compensation à ses maux.
Et pourtant dans la première heure de l'absence , les sentiments qui l'animent sont des pensées d'abattement, d'inquiétude. Le malheureux exilé voit encore tout près de lui l'image d'Hélène , molle déesse d'un enivrant boudoir ; il la revoit avec ses tresses flottantes sur ses épaules blanches. Il respire encore l'air de sa Bretagne qu'il fuit à grands pas.
Tout cela pour elle!
0 douce pensée , baume enivrant ! Sans doute , elle aussi comprend toutes ces douleurs , puisqu'il fuit sa patrie , ses frères , tout ce qu'il aime , pour affronter la mort , et chercher au sein des périls un titre et de la gloire, et que cette gloire... il veut la mettre aux pieds de l'amour. Déjà Gaston n'aperçoit plus dans le lointain les lumières du château qu'il a quitté... Ses yeux cherchent vainement dans l'ombre un dernier rayon de ce phare d'espérance. Mais l'ombre épaisse l'enveloppe comme d'un noir bandeau. Alors son front retombe involontairement sur sa poitrine, et son coursier breton foule d'un pied triste ce sol qu'il fuit avec rapidité.
A la lueur d'un rayon de lune , quiconque aurait entrevu le chevalier marchant ainsi dans l'ombre , aurait cru voir un fantôme sinistre faisant dans les bois sa tournée nocturne , pour converser avec les esprits et les hiboux... et si quelque voyageur égaré ou téméraire avait passé là, il se serait signé avec terreur , en écoutant le piaffement du coursier dans les broussailles, en
apercevant la forme confuse du cavalier inconnu. C'était bien alors l'heure la plus terrible, au dire des pâtres et des troubadours, l'heure à laquelle voltigent les âmes en peine, qui s'échappent des tombeaux comme de petites lames de feu , et mêlent leurs gémissements légers aux sifflçments du vent, aux bruissements des feuilles. Mais le brave sire Gaston de Marcy ne craignait point ces rencontres surnaturelles. Sa conscience et son courage le rassuraient. Et comme il croyait en Dieu , il n'avait pas peur de Satan , — persuadé que Dieu couvre d'une invincible égide ceux qui croient en lui. — Il avançait ainsi dans une somnolence mélancolique , laissant aller au hasard sa pensée et son coursier fidèle , pareil au nautonnier qui abandonne le gouvernail au caprice des flots , quand sa tête est lourde et que la mer se cache dans la nuit. Soudain , les oreilles du cheval se dressent , son pas devient plus vif ; et Gaston croit voir la forêt se remplir de lumières errantes; il croit voir passer devant lui des ombres de femmes, de chevaliers, de génies ; il entend des voix confuses , des chants divins.... Dans toutes ces voix , il distingue son nom , celui d'Hélène ; il écoute ; les chevaliers chantent :
« Marche , enfant de la chevalerie , marche sans » crainte , âme pure et loyale ! Nous veillerons sur toi. » Ton glaive sera solide et ton bras robuste. Nous som- » mes les âmes des antiques chevaliers qui errent dans » les bois et dans les plaines. Nous veillerons sur toi » » notre enfant.... Marche! marche! Mais si tu veux » vivre longtemps et rayonner de gloire , n'écoute pas » trop l'amour... l'amour d'Hélène ! »
A ce nom , le sire de Marcy frissonna ; il mit la main sur son épée pour punir celui qui parlait mal de sa dame. Mais il se retint '.—Fantômes de la nuit , fit-il en souriant. Puis il poussa son coursier d'un rude coup d'éperon. Mais les lumières vagues erraient toujours au-devant de lui, et les voix mystérieuses résonnèrent encore à son oreille. Les femmes chantaient :
« Beau Gaston , tu es digne d'être aimé ! Tu mérites » qu'une femme se dévoue pour toi , pour se lier à ta » vie. Tu seras aimé , Gaston ; mais crois-nous , nous » sommes tes bons génies , ne songe pas à ton Hélène. » Cette fleur ne semble pas née sous le même soleil que » toi ; tu es l'arbre d'Espagne ; elle, la plante dormeuse » du nord. Pour elle, il faut de l'onde pure et fraîche ; » pour toi, le ciel ardent, les flammes de l'été. Elle est » blonde; ses yeux bleus indiquent une volupté pâle.... » Pour toi, la brune dont le regard ruisselle et dont les » cheveux frémissent au gré de la brise. Sinon, Gaston, », pour toi la mort.... »
— Fuyez , maudites , s'écria Gaston dans un nouvel accès de colère. Qui pourrait me détacher d'Hélène , mon espérance , mon adoration? Vous n'êtes point les génies de la chevalerie , mais bien les démons qui empruntent leur langage. — Marche donc , mon bon coursier ! — Un autre amour ! Non , non ; quand je rencontrerais la plus suave fille de la terre et qu'elle se roulerait à mes pieds pour implorer ma tendresse , je lui dirais : — Vous n'êtes pas Hélène!...
Le jeune homme parlait avec feu et jetait de toutes parts des regards irrités , mais bientôt il ne vit plus que les arbres de la forêt qu'illuminaient les premières clartés de l'aurore. Les visions avaient disparu sous le souffle matinal. — Est-ce un rêve ? se dit Gaston. Puis il ne songea plus aux voix des génies, et continua son voyage avec sa constante pensée d'avenir et d'amour.
Le temps s'écoulait ; le sire de Marcy continuait sa vie aventureuse , vivant avec sobriété , donnant ce qui lui restait d'or aux pauvres du chemin, et se faisant, l'épée au poing , le défenseur des malheureux et l'ennemi des seigneurs tyranniques. C'était l'existence habituelle de Gaston , existence généreuse dont notre siècle se rit , parce qu'il n'est plus capable de l'imiter ; il était redevenu le Chevalier-Noir, le bon génie des campagnes,
Mais souvent il se disait ; — Je ne suis rien encore ; je n'ai rien fait pour notre mère , notre patrie : la France î Je ne puis encore me présenter devant le baron d'Héricourt pour lui rappeler sa parole et lui demander Hélène. Je ne suis encore que le pauvre chevalier , l'orphelin de la Bretagne. Venez à mon aide , génies de la vaillance et de la fidélité.
Ainsi parlait Gaston tous les jours , jusqu'à ce qu'il parvint au sol d'Italie où tendaient ses pas. C'est qu'alors l'Italie était hérissée de lances françaises , et que le roi Charles VIII conduisait dans ce pays de fortes armées pour s'emparer des villes et se faire un grand renom. En abordant sur cette terre de poésie , Gaston respira l'air des lacs et des roses , et l'aspect de cette belle contrée lui donna des rêves de délices et de gloire.... En sentant renouveler la vie dans ses veines , il se prit à songer avec une volupté infinie à la blonde enfant restée loin de lui sous le ciel breton... et tout ce bien-être, il le reportait vers elle ! Le nom d'Hélène s'échappa de ses lèvres attendries.... Puis , s'il voyait , à la tombée du soir, une italienne pensive et charmante errer sur les bords de l'eau , il croyait voir la damoiselle d'Héricourt rêver en murmurant son nom, dans la prière intime de la mélancolie.
Gaston arriva jusqu'à Florence, où résonnait le bruit des armes. Il y avait quatre jours que les troupes françaises faisaient le siège de la noble cité , et le roi Charles VIII maudissait ses généraux et ses officiers qui reculaient toujours et commençaient à se lasser de tant d'efforts.... Les soldats devaient entrer par une porte de fer que gardait une cohorte des plus braves chevaliers florentins , et plusieurs bataillons avaient déjà trouvé la mort devant cette issue. Cependant les Français , furieux en face des cadavres de leurs frères , se ranimèrent et serrèrent leurs rangs. Les épées brillaient au soleil , un nouvel assaut recommença.
Le sang coulait , et la victoire , indécise encore , ne planait point sur les étendards de la France , lorsqu'on vit arriver du haut delà montagne un cavalier au galop. Rapide , muet , couvert d'acier, il semblait quelque demi-dieu venu pour décider la fin du combat. .C'était un singulier spectacle que de voir ce morne personnage traverser solennellement le champ de bataille, en perçant les bataillons qui s'ouvraient sur son passage, en sautant au-dessus des morts , et venant se poser enfin devant la funeste porte de fer. Les coups de sa masse d'armes retentirent sur cette porte ébranlée ; et les chevaliers de Florence , indignés de cet audacieux défi , s'élancèrent pour punir le téméraire inconnu. Mais Gaston de Marcy se tient ferme sur sesétriers; déjà plusieurs de ses assaillants tombent par terre. Il paraît semblable au géant qui domine par sa stature immobile les impuissants efforts de ses ennemis. Sublime effet de l'amour et de la chevalerie! lacôhorte invincible jusqu'alors se met en désordre , et les troupes françaises , profitant de cette admirable victoire , s'élancent sur les traces de Gaston et pénètrent par la porte de fer dans la cité vaincue.
Nous ne faisons pas ici l'histoire de la prise de Florence et des guerres d'Italie , mais seulement celle de Gaston de Marcy , l'amant d'Hélène... douce chronique d'amour. Aussi nous avons abrégé les détails du récit pour rapporter simplement l'exploit du chevalier.
N'est-ce pas en effet l'amour qui toujours nous inspire? Et s'il n'y avait pour les grands hommes l'espérance d'être aimés , chercheraient-ils la vanité de la gloire ?
Cependant le Chevalier-Noir , écartant les guerriers qui l'entourent et le comblent d'applaudissements fraternels, s'avance vers Charles VIII et lui dit, en relevant la visière de son casque :
— 0 roi , notre sire , que mon bonheur ne soit pas à
vos yeux un motif pour vous exagérer mon mérite. Je suis un chevalier breton, chevalier de fortune , qui veut conserver avant tout l'indépendance de son épée. Il serait aussi bien lâche à moi de vous dire que l'amour de la patrie m'a seul guidé. Non , sire ; une pensée plus égoïste vient d'inspirer mon bras. J'aime une femme , et, pour l'obtenir, l'on m'a dit : — Va-t'en par le monde, tente quelque action d'éclat ; reviens ici chevalier royal avec le titre de capitaine , cette femme pourra l'appartenir alors. Voilà ce que l'on m'a dit, sire, et vous avez vu ce que j'ai fait. Jugez si je suis digne du titre de capitaine et de chevalier royal... sinon, je reste encore pour chercher dans les combats une occasion nouvelle de vaincre ou de mourir.
— Noble guerrier, répondit le roi Charles VIII encore tout exalté de son triomphe , je ne crains pas de le dire en face de mon armée, c'est peut-être à toi que je dois Florence. Je ne suis pas de ces souverains ingrats qui prennent pour eux la gloire et laissent à leurs chevaliers les périls et les soucis de leurs travaux Non ; tu es digne d'occuper un rang illustre dans mon royaume. Mais je t'ai compris , chevalier ; les honneurs ne sont rien pour toi... l'ambition n'a pas flétri ton àme généreuse. Le titre que tu me demandes n'est qu'un moyen pour parvenir à celle que tu aimes et pour laquelle tu combats. Va , tu peux relever la tête. L'amour de la femme est aussi noble que l'amour de la patrie. Je l'avoue, je serais heureux de pouvoir t'attacher à mon armée ; car, après ce que je t'ai vu faire , tu es un soldat précieux; mais il serait infâme à moi d'abuser de ta franchise et de te refuser le titre que tu me demandes , pour que ce refus t'engage à faire de nouveaux exploits dans mes rangs.. Sois donc capitaine et chevalier du roi. Je te donne solennellement ce grade devant tous mes bataillons, et de ma main je veux l'armer mon chevalier féal. Les trompettes sonnèrent , et les troupes applaudirent
avec un frémissement joyeux.... Gaston s'approcha du prince , lui baisa courtoisement la main , puis fléchit le genou devant lui. Lorsqu'il fut armé chevalier royal et qu'on l'eut reconnu capitaine , il remonta sur son fier coursier. Faisant alors un geste d'adieu à cette foule triomphante , le sire de Marcy s'éloigna rapidement , tandis que Charles VIII faisait entrer dans les murs de Florence son armée victorieuse.