CHAPITRE PREMIER
Le Prince espion.
Après un flux continuel d'orages populaires, après mille coups de poignard dans l'ombre, le duché de Milan sembla rassasié de révoltes et d'assassinats. Le peuple, comme un lion gorgé de sang , s'endormit sur l'arène palpitante , sur les débris des Visconti trahis et vaincus. Mais le sommeil de cette populace italienne , qui , dans ses rêves aveugles d'indépendance , ne comprit jamais ce qu'était la liberté véritable , ce terrible sommeil avait un rugissement sourd qui troublait le repos des nouveaux souverains. Les Sforce étaient en proie à la défiance , à la terreur. Ils avaient de nombreux ennemis parmi les ambitieux du jour et les partisans du gouvernement passé ; ils savaient qu'il serait facile à ces ennemis de soulever des mécontents ou de
trouver des spadassins dans cette foule milanaise ; aussi la famille des ducs régnants craignait-elle sans cesse de voir seveiller l'effervescence publique ou de tomber sous le froid stylet de quelque bravi soudoyé par les factions ! . . .
Ainsi les Sforce se transmirent successivement un pouvoir chancelant et craintif ; c'était , à la présente époque , Maximilien Sforce qui régnait dans le duché de Milan, l'an de grâce quinze cent vingt-neuvième de l'ère de la chrétienté.
Ce sont les mauvais peuples qui font les mauvais princes ! Contemplez l'Italie : ses citoyens remuants et indomptables ne réussirent qu'à faire de leurs ducs des despotes et des espions. Les Etats d'Italie furent toujours esclaves, parce qu'ils furent injustes envers leurs chefs et que jamais ils ne voulurent se soumettre à une sage puissance. L'anarchie est mère de l'esclavage et du despotisme. Pauvre Italie ! à quoi vinrent aboutir les orages continuellement soulevés par tes passions politiques? À te faire , en définitive, courber la tête sous un joug étranger!
Or donc , Maximilien Sforce régnait ; mais le malheureux duc avait de sinistres pressentiments et de poignantes défiances. Il croyait voir dans tous les hommages des sourires de perfidie ; il comprenait bien que son sceptre était agonisant. Toute sa famille devait s'éteindre après lui , le dernier rejeton de la noble race; de sorte que les ambitieux surgissaient de toutes parts, plus remuants et plus avides que jamais ! Il ne s'agissait plus d'une place de conseiller ou de ministre à conquérir après la mort de Maximilien , mais bien du duché lui-même. Combien il y avait donc de seigneurs qui en voulaient à la vie du prince, uniquement parce qu'il occupait cette dignité si convoitée et pourtant si malheureuse ! Les ambitieux et le souverain s'étaient compris d'un coup-d'œil. Des listes de proscription étaient chaque jour remplies, des échafauds tous les jours teints de sang. Le duc, en se montrant cruel, croyait défendre légitimement sa vie. Hélas! qui du peuple ou du prince a ré-
pondu devant Dieu de tout ce sang et de tous ces crimes?. . , Mais le Sforce faisait quelque chose de plus bas encore que des proscriptions et des arrêts de mort : il se faisait espion. Tout le jour, il restait enfermé dans une salle retirée de son palais, où son unique confident, nommé Mattéo, préparait et servait ses repas; puis , quand le soir jetait ses ombres sur la ville , Maximilien se déguisait avec un vieil habit de moine , et , toujours accompagné du seul Mattéo , il parcourait Milan , la géante endormie , pour écouter lés paroles qui s'échappaient à son sommeil. La liste de proscription marchait avec le faux moine et son compagnon
Bien des intrigues avaient été dévoilées de cette manière et bien des conjurés punis sans savoir d'où jaillissait contre eux cette lumière inattendue. Malheur aux ambitieux qui veillaient et confiaient leurs secrets terribles à la nuit ! La nuit même était indiscrète. Oh ! le pauvre duc et le pauvre duché !
Comme il se promenait , selon sa coutume , par une nuit bien noire , il arriva sur les bords d'un lac où se trouvaient des gondoles éclairées par des falots. Plusieurs gondoliers s'étaient réunis sur la même barque, et charmaient les heures de la veillée par des chansons et des propos joyeux. L'un d'eux parlait en ce moment, et ses camarades l'écoutaient avec une attention qui avait quelque chose de grave , tandis que la pâle lueur des falots se reflétait en rayons argentés dans l'eau sombre et doucement frémissante.
— Je te dis , Davilla , s'écriait l'orateur , que Maximilien ne mourra pas de sitôt , et que les comtes Mandonelli et Columna auront beau faire, ils n'arriveront jamais à mettre la main sur la couronne du duché.
— Ils y arriveront , répondait l'autre, aussi vrai que la brune Térésa sera ma femme avant le dimanche de Noël qui doit venir dans quinze jours , maître Michaèli.
A cette parole, le premier interlocuteur frémit de colère. C'était une double bravade , bravade politique et bravade
amoureuse; car Michaëli était le rival malheureux de Davilla et l'amant dédaigné de'Térésala brune, en même temps qu'il était partisan des Sforce contre les Mandonelli et les Columna.
— Pardieu, monseigneur! dit à voix basse Mattéo à son maître immobile sur le rivage , que vous font toutes ces billevesées de manants? Ce sont de pauvres gondoliers qui n'entendent rien aux affaires publiques ; croyez - moi , ce serait perdre votre temps que de rester ici une seconde de plus. Il y a d'autres paroles à écouter et d'autres têtes à trancher , par la Madone ! . . .
— Silence, Mattéo! silence... écoutons le peuple, fit le duc de Milan , toujours attentif et le regard fixé sur la gondole de Michaëli.
Mattéo se tut et regarda de même , par cet esprit d'imitation naturel aux gens de son métier.
Les gondoliers cependant avaient beaucoup de peine à contenir la fureur de leur camarade irrité , qui voulait se jeter sur Davilla pour le punir de son insultante exclamation. Enfin l'air de la nuit et les bourrades qu'il reçut dans ses ébats calmèrent bientôt la fougue de ses sens; il promit d'être paisible, et s'assit de nouveau sur le banc de la gondole en grommelant :
— Elle t'aime, disait-il, eh bien ! épouse-la, si elle t'aime ; mais sais-tu ce qu'elle préférerait à toi, Térésa? c'est de l'or! Ne crois pas qu'elle t'épouse pour tes beaux yeux et ta voix emmiellée , enfant ; non , non ; elle te préfère à moi , parce que tu as fait ces jours derniers un héritage assez décent de ton oncle l'abbé. ... Ne te flatte pas, va, je la connais. ...
— Assez, Michaëli ! crièrent les" gondoliers en riant.
— Eh bien! donc, continua-t-il, revenons à ce que nous disions tout-à-1'heure , à notre bien-aimé duc , Maximilien Sforce. On lui en veut beaucoup. Pardieu! les Mandonelli ont leurs créatures , les Columna ont leurs créatures , et tout cela en veut au duché.... Il doit même y avoir sous.
jeu quelque bonne conspiration que la Providence déjouera sans doute , si elle veille encore un peu sur le territoire milanais.
— Quel dommage que maître Michaëli n'en connaisse pas le fil , interrompit Davilla avec un accent dédaigneux ; il pourrait, en la dénonçant, gagner de l'or et se faire assez riche pour trouver une femme qui veuille de lui.
— Je te méprise, toi , fit Michaëli , tu es un enfant. Si je voulais être dénonciateur , je ne serais pas embarrassé , sache-le bien ; j'ai entendu ce matin causer à voix basse les deux fils Mandonelli qui passaient sur ma gondole. Hum ! si je voulais!... J'ai entendu bien des paroles qui feraient tomber d'illustres têtes. Je suis plus fin que toi , Davilla, pour les affaires publiques , sinon pour les affaires d'amour. . . . Mais je me tais, je me tais, cela ne vous regarde pas. Enfin, mes amis, ma grand'mère m'a toujours dit que j'étais né pour être un homme d'Etat. J'ai manqué ma vocation , voilà tout !
Les gondoliers poussèrent un éclat de rire universel , et la conversation dégénéra de nouveau en inintelligible tapage. Les deux personnes qui se trouvaient' sur la rive ne s'éloignèrent pas cependant. Sur l'ordre du duc , Mattéo fit entendre un certain signal , et presque aussitôt une patrouille d'archers s'avança du côté du prince , qui se fit reconnaître. L'affidé , ayant reçu les instructions de son seigneur , se mit à la tête des soldats , et Sforce reprit son immobilité pour contempler la scène nouvelle qui allait se passer.
Une espèce de calme était revenu parmi les gens de la gondole, parce que Davilla s'était mis à chanter une barcarolle d'amour. Le jeune homme avait appris à moduler sa voix avec l'harmonie des ondes ; il y avait dans son chant quelque chose de naturel qui charmait comme le bruit du lac lui-même ; on écoutait avec plus d'entraînement ses accents sans art que ceux du plus habile ménestrel admirés
par les maestros. Et puis, les noms de femme qui souriaient dans ses barcarolles étaient toujours si pleins de mollesse et de grâce! Il chantait Teresitta, sa fiancée, ou Nizza, la plus blanche des gondolières , ou Sophia, surnommée la nymphe du lac, qui avait vu tous les jeunes seigneurs de Milan déposer leurs hommages à ses pieds.
Tous écoutaient, puis tous répétaient en chœur le doux refrain de la chansonnette. Ces hommes étaient bercés dans une demi-somnolence , dans un bien-être que la nuit donne à ceux qui respirent son air mystérieux. Y a-t-il une plus tendre , une plus divine sensation que l'écho d'une chanson amoureuse pendant ces heures nocturnes où l'on sent que le sommeil vous invite , sans que l'on veuille y céder? Alors on rêve amour et cieux, on ne vit point sur la terre , c'est une brise céleste que l'on croit goûter dans toute sa fraîcheur. Et si .quelque chant traverse les airs , chant de femme ou de jeune barde, on croit ouir un concert de séraphins. Les gondoliers éprouvaient tout cela sans le comprendre ; leur belle patrie les avait faits poètes en naissant, mais l'art n'avait point poli la perle de leur imagination populaire.
Et pourtant, cette sensation divine que Maximilien Sforce ne goûtait pas, lui, le rêveur de trahisons et de couronnes, cette sensation paraissait délicieuse à ces rêveurs de poésie et de fiancées. Ils étaient redevenus paisibles ; ils étaient heureux , heureux de leur bien-être actuel et des richesses de leur âme !
Tout-à-coup une secousse suivie d'un coup sourd ébranle leur gondole, puis une autre, puis une troisième. Le chant s'arrête , les auditeurs se réveillent et regardent avec étonnement. C'étaient des archers qui sautaient sur le pont de la barque amarrée au bord de l'eau. Avant que les gondoliers stupéfaits eussent songé à s'opposer à cette escalade, la petite cohorte de Mattéo était déjà tout entière dans le domaine de Michaëli. Les archers se rangèrent à l'extrêinité du pont , où leurs lances étincelaient comme des
flambeaux funèbres. Et Mattéo s'avança d'un pas :
— Au nom de monseigneur le duc ! s'écria-t-il , nous voulons parler aux gondoliers Michaëli et Davilla. Qu'on nous les livre à l'instant!
Un murmure de mécontentement accueillit ces paroles : — Nous ne livrons personne , maître bourreau !
— Quel est ce démon de la nuit? nous ne livrons pas nos frères !
— A bas les lances des sbires ! à bas les sbires ! à bas le duc!
— Misérables ! hurla Mattéo en tirant son épée , livreznous ces hommes ou vous ne verrez plus l'aurore nouvelle dont l'exhalaison rafraîchit déjà nos visages. A moi , mes archers !
D'abord , l'aspect des soldats qui assiégeaient leur flottante demeure avait terrifié ces pauvres gens , comme la vue d'une nuée de hiboux épouvanterait un voyageur nocturne , occupé à contempler un ciel étincelant d'étoiles ; mais les brutales menaces de Mattéo , puis cette idée de trahison que laissait percer cette phrase maladroite : « Livrez-nous-les ! » tout cela avait révolté ces âmes franches et loyales , tout cela leur avait rendu le sentiment de leur droit. Les camarades de Michaëli et de Davilla s'armèrent de leurs longues rames et s'apprêtèrent à repousser par la force cette violence faite à leur liberté , cet outrage à leur cœur. Ils ne tremblaient plus devant les armes des soldats , parce que l'idée de la violence absorbait chez eux toutes les idées. Le peuple avant tout veut être maître chez lui.
— Jetez-moi cette canaille à l'eau , soldats ! cria Mattéo furieux. Conservez -nous seulement ce grand blond et ce petit noir aux yeux si vifs , ajouta-t-il en désignant aux siens Davilla et Michaëli.
La troupe croisa ses lances , et peut-être le sang allait couler tout-à-l'heure , lorsqu'un homme sortit du groupe
des gondoliers et vint se poser fièrement auprès du chef des sbires, qu'il regarda en face.
C était Davilla!
— Epargnez le sang milanais ! fit-il , épargnez mes frères. Me voici ; vous direz de ma part au duc Maximilien Sforce que je suis son ennemi.
Un second individu vint se placer près de Davilla , et dit à Mattéo :
— Je suis Michaëli , capitaine! Je me rends avec mon compagnon ; emmenez-moi. Vous direz de ma part au duc Maximilien Sforce que j étais son ami ! . . .
La cohorte enveloppa les deux prisonniers, et les ramena avec elle sur le rivage. En s'éloignant, l'affidé jeta un dernier regard de dédain sur le groupe muet des gens de la gondole , et sans qu'aucune résistance vint entraver sa marche, il se dirigea vers le centre de la ville, où l'aurore commençait à blanchir imperceptiblement les toits.
Alors seulement le duc , qui pendant toutes les phases de cette triste scène , était resté debout comme une statue sur les bords du lac, se mit à cheminer aussi vers la ville, et grâce au déguisement qui le cachait , grâce à l'ombre qui le protégeait encore , Maximilien s'apprêta à regagner par une porte secrète l'intérieur de son palais ducal,