‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 109 sur 143 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

Le Cabinet ducal.

Transportons-nous maintenant dans une salle assez vaste , mais plutôt longue que large , où la clarté d'un seul flambeau dessine sur les murs des ombres tremblottantes. Il s'y trouvait pour tout meuble une table avec des pieds gothiques , un fauteuil avec des bras ornés de têtes grimaçantes d'animaux , un lit surmonté par un baldaquin d'où tombaient des rideaux de soie ..rouge , salis par

le temps et la négligence des serviteurs. On ne voyait pas dans cet appartement de ces beaux vases aux sveltes figurines si gracieusement sculptées par les artistes d'Italie, ni de ces riches peintures venues de Rome , ni des œuvres de l'industrie admirable des modeleurs florentins. Et pourtant l'on était à Milan , la voisine de toutes ces beautés et de toutes ces merveilles. Pourquoi donc cette simplicité , cette négligence, cette nudité dans un appartement si spacieux? Les murailles sont vides de toutes parures ; point de tapisserie de velours et d'or ; mais rien... rien! Seulement des armes suspendues çà et là ; ici une épée , là deux poignards, plus loin une panoplie... Ce sont les uniques ornements que l'œil y découvre , s'il est permis de nommer ces choses des ornements. Au dehors , on n'entend pas l'harmonie de la brise dans un feuillage , ni le premier chant d'un oiseau qui se réveille , ni l'écho du lac folâtre et tendrement grondeur. . . Non ,, rien de ces bruits délicieux ne vient frapper l'oreille de celui qui écoute. Le silence du dehors n'est troublé que par le pas retentissant d'une sentinelle sur la dalle sonore.

Et pourtant nous sommes ici dans le palais ducal, dans le cabinet même du duc, dans la chambre favorite de l'opulent Maximilien. Pour y arriver l'on doit passer par une série de salons éblouissants, d'allées magnifiquement pavées en marbre , de cours ornées déplantes et de statues. . . L'on doit traverser tout le palais pour arriver là ; et quand les yeux , las d'admirer tant de magnificence , cherchent dans la retraite du prince une magnificence qui ranime la curiosité par une splendeur nouvelle, on ne peut s'empêcher de s'écrier avec stupéfaction et désappointement:

— Voilà un bien pauvre réduit ! . . .

Hélas ! ce cabinet ducal si froid et si triste , qu'on pourrait appeler le cœur du palais , ce carré d'espace sombre que le bâtiment princier cache au sein de sa magnificence, n'est-ce pas l'emblème de la personne même du souverain ? Ce cœur du palais est triste, glacial, comme l'est

Son cœur à lui, le malheureux prince... Oui, sa personne est comme sa royale demeure : étincelante de pourpre et de richesses au dehors, mais au dedans vide de joies, froide de soucis et d'anxiété , rongée, dévorée par mille morts , avant de tomber en poussière à jamais ! La puissance ! . . . c'est le rocher de Sisyphe , l'épée de Damoclès , le vautour insatiable au foie toujours renaissant de Prométhée ! La puissance est cette soif de Tantale qui creuse les joues , donne la fièvre au sang , les rides au visage , la blancheur aux cheveux ! . . . Sans doute , dans le monde éternel où les terrestres douleurs sont compensées, où les souffrances sont comptées comme des mérites , il y a de bien grandes délices pour les rois... car ils ont sur terre de bien grandes tortures ! Sans cesse ballottés sur une mer houleuse pendant leur vie, ils ne trouvent pas même le port auquel tout homme arrive. . . le port et le calme de la tombe ! Leur mémoire n'est pas même une chose sacrée comme celle de tous. L'histoire réveille leur poussière , les ressuscite aux yeux de la postérité , et les juge avec ses passions et ses mille voix chantantes. Que plus heureux sont ceux qui vivent et s'endorment oubliés par le peuple après leur mort , comme ils le furent pendant leur vie ! . . . On a tant de fois proclamé cette maxime , et personne ne l'a crue , parce que l'ambition est plus forte que la vérité.

Mais une porte latérale du cabinet s'ouvre ; — puisque ce mot nous est venu tout-à-1'heure, nous continuerons à nommer la retraite ducale un cabinet , quoique nous eussions pu lui donner un tout autre nom , car elle servait aussi de chambre à coucher et de salle à manger, au monarque; — enfin, une porte du cabinet s'ouvre, un homme paraît , et promène de tous côtés des yeux où l'impatience flamboie ; mais il ne voit autour de lui rien de ce qu'il cherchait", sans doute ; en effet, un geste de mécontentement lui échappe , et ces mots tombent de sa voix creuse et rauque :

— Ils ne sont pas encore là !

Cela dit , le personnage jette sur son siège le déguisement de moine dont il était couvert , et va ranimer la lampe qui brûlait avec paresse , comme si , fatiguée de sa veille, elle voulait s'assoupir au matin.

Cet homme. . . c'était le duc Maxim ilien Sforce.

Il s'assura de nouveau par un moment d'attention, pendant lequel son oreille interrogea le moindre écho du dehors, que ceux qu'il attendait n'étaient pas encore proches; puis, comme il n'entendait rien , il alla s'asseoir sur son fauteuil gothique , en face de sa table massive en bois vert. Là, sans songer le moins du monde qu'il aurait pu goûter un instant la fraîcheur du sommeil , le prince milanais regarda machinalement avec de grands yeux distraits la lampe qui pétillait plus joyeuse, et l'une de ses mains, étendue sur la table, la frappait de petits coups par l'agitation des doigts nerveusement cadencés. Du reste, il était immobile. Cet homme avait appris à ronger tant de fois le frein de l'impatience , qu'il avait vu son corps et son âme s'habituer à une espèce de calme , pareil à la glace qui enchaîne la surface des eaux et dérobe aux regards extérieurs le trouble et le frémissement du fond de l'onde irritée.

Or , je vous le demande , pourquoi Maximilien aurait-il paré sa chambre de richesses , de sculptures ou de peintures ? Pourquoi donc aurait-il pris le soin d'entourer ses méditations solitaires du luxe et de l'élégance dont il pouvait à loisir rassasier sa vue? Il avait bien autre chose à penser ! De quel poids eût été dans le bonheur de son existence l'aspect d'un rideau soyeux ou d'un bel objet dart? Est-ce qu'il avait seulement songé qu'on peut éprouver de la joie à faire orner un appartement, à regarder un tableau de grand maître , ou bien à lire une page de poésie?... Est-ce qu'il ne dédaignait pas tous les artistes comme d'absurdes et insipides rêveurs? Cela se comprend bien , n'est-ce pas? Toute sa rêverie, toute son âme était absorbée par une seule force : le souci du pouvoir. Et

même , en ce moment , qu'eût-il fait d'un appartement magnifique ? Il n'avait plus de regards dans les yeux , plus de fibres dans le cœur, plus de pensées dans l'esprit.

Il attendait Mattéo !

Toujours ainsi , le duc arrivait le premier quand il donnait un rendez-vous à son affidé. Cependant l'affidé était plus jeune et plus alerte que le grand-duc ; mais ce n'était après tout qu'une volonté de mercenaire , une volonté de confident à gages que celle de ce Mattéo , tandis que Maximilien agissait par lui-même et pour lui-même. Il ne comprenait pas ce qui le faisait toujours arriver le premier. Il s'y était habitué, mais sans le concevoir. . .

Enfin , le prince se redresse par un bond subit , sa respiration se dilate , il entend de loin , de bien loin , des pas qui font résonner l'escalier. . . Un moment avant , il engourdissait son impatience pour ne pas souffrir; maintenant, il vit, il vit à pleine poitrine et s'écrie :

— Ah ! ce sont eux ! . . . ce ne peut être qu'eux ! ! . . .

Ainsi l'amant, à sa première aurore , attend celle qui fit couler dans ses veines le baume d'une passion première. Il épie chaque murmure de l'air , chaque frissonnement du silence. Que le ciel soit noir ou bleu, la brise douce ou rude, que lui importe? Il ne voit plus , il ne sent plus , il attend! Que" lui fait l'aspect d'un jardin suave ou d'une riche prairie ? L'espoir et l'impatience anéantissent tout son être dans un unique désir. Mais si celle dont la présence est tant désirée approche de lui , soudain une voix secrète l'avertit de cette présence voisine... Il s'enivre d'elle avant de l'avoir aperçue, il a compris son pas... Tel est Maximilien Sforce en ce moment... non pour une femme, par le ciel ! Il y a longtemps qu'il ne sait plus ce que c'est qu'un baiser ou l'adorable désinvolture d'une jeune beauté; pour lui toutes ces choses sont des fadaises comme les arts ; le plaisir n'a pas assez de force pour percer l'écorce de son âme bronzée. Mais il a sa corde de vie aussi , son

pouvoir à défendre , fês intrigues à découvrir , et les seigneurs , ses rivaux , à terrasser. Toute cette sourde ramification d'espions , d'ambitieux , d'ennemis , d'amis , de proscriptions, de grâces, d'échafauds... voilà son âme ! voilà son sang ! Et tout ce qui rattache à cela lui rallume vigoureusement la flamme vitale morte à tout le reste ; tout cela lui fait palpiter le cœur. Or, Mattéo, Son cher Mat^ téo , c'est l'axe vers lequel convergent les rouages de sa mystérieuse existence ; c'est le résumé de ses sensations , c'est le souvenir, la vie, enfin! Voilà pourquoi le duc ne respire que cet homme et saisit d'une manière surnaturelle le bruit naissant de ses pas sur l'escalier de pierre. . . .

Il ne se trompait pas , c'était bien lui ! Maximilien né songea pas à le gronder de ce retard , tant il se trouvait heureux de voir son désir réalisé. Le confident n'était pas seul. Selon les ordres du souverain, il amenait en sa présence les deux prisonniers de la gondole : Michaëli et Davilla. . . Cinq archers seulement les accompagnaient dans la retraite, ducale , et restèrent au fond de la salle, l'arme au pied.

— Bien ! Mattéo , bien ! s'écriait le duc en faisant des signes de tête qui témoignaient sa satisfaction. Très-bien ! mon fidèle !

En même temps , il promenait partout ses regards , et semblait détailler tous les personnages, comme un homme qui, sûr de goûter enfin une joie désirée, veut suspendre son plaisir, afin de le goûter mieux...,

Ensuite, il se leva à demi de son siège, et fit signe à Mattéo de faire approcher Michaëli. Le pauvre gondolier avança.

C'était un individu de moyenne taille , bien fait de sa personne, assez noble dans son maintien ; ses yeux avaient une vivacité perçante qui dénotait en lui une intelligence au-dessus de sa condition. Le duc saisit rapidement cette pensée et s'en applaudit intérieurement. Quant au pauvre diable , nous ne dirons pas qu'il avait un maintien

ferme , Un regard héroïque ; non certes , en cela nous mentirions fort , car il était tremblant et pâle comme un spectre; il se croyait au moins à sa dernière heure, et s'il jetait un regard furtif autour de lui , c'était pour le rabaisser de suite , comme s'il eût aperçu le seuil épouvantable de l'enfer.

— C'est donc toi qui t'appelles Michaëli ! fît le prince avec un accent bien sévère.

Le gondolier se sentit plus froid , plus tremblant : c'est ce que voulait le duc ; il savait que l'on apprivoise un homme par la peur, de même que l'on dompte un lion par la faim...

— Eh bien! conîinua-t-il , tu te vois en présence de Maximilien Sforce , duc de Milan !

À ce nom qu'il n'avait jamais prononcé qu'avec respect, à la vue de ce souverain dont il s'était toujours montré , par actions et par paroles , le chaud partisan , Michaë i reprit de l'assurance; il se hasarda à regarder son juge , et crut démêler un fond de bienveillance dans l'expression fictivement rigide de sa physionomie,

— Oh! monseigneur, fit le prisonnier, quelle méprise votre justice a-t-elle donc faite ?. .. On m'a traîné devant vous à travers la ville , au milieu de vos archers , comme un criminel ; il y a là sans doute une erreur. Je suis un homme paisible et je n'ai commis aucune méchante action. Daignez interroger ceux qui me connaissent ; ils vous diront qu'aucun méfait ne pèse sur la conscience de Michaëli le gondolier. . .

— Il s'agit bien de ta conscience , vraiment, maître bavard ! interrompit le duc ; c'est de ta vocation qu'il s'agit. . . Un certain écho m'a répété ton imprudente parole ; n'as-tu pas dit tout dernièrement à tes compagnons assemblés que tu étais né pour être un homme d'Etat?

— Je crois que cela est vrai , répondit Michaëli confus.

— Oh! voilà un fameux crime en politique ! s'écria Maximilien.

Le gondolier stupéfait ne répondit rien ; mais ce mot de crime le fit frissonner de nouveau.

— Ce n'est pas tout, continua Sforce; on a entendu d'autres choses que cela : « Si je voulais, as-tu dit , je suis plus fin qu'on ne le croit ; je sais de terribles secrets; les fils Mandonelli ont passé ce matin sur ma gondole , et j'ai surpris leurs demi-mots ; je pourrais faire tomber d'illustres têtes! » Santa Madona! Michaèli, ne te souviens-tu plus d'avoir tenu ces propos ?

Mais le prisonnier ne répondit rien encore ; par un instinct dont il ne se rendait pas compte, il ne voulait pas être dénonciateur.

— Ah! misérable !... s'écria le duc, je crois que tu te donnes des airs de ne rien dire ! Tu ne sais pas que cacher une trahison , c'est trahir soi-même , c'est mériter la mort ! . . . Traître , parleras-tu ?. . .

— J'ai toujours aimé , vénéré votre seigneurie , fit l'homme du peuple avec hésitation.

Maximilien se leva , en proie à l'agitation la plus violente ; puis il ouvrit une vieille armoire dont il tira précipitamment un petit coffre de fer. Il plaça ce coffre sur la table , ensuite s'avançant vers le gondolier , il le saisit par le poignet et lui dit:

— Te voilà maintenant sur la pente d'un abîme. Je ne te cache rien , tu peux être un homme précieux pour moi. Par le diable ! . . . quand je songe qu'un mot dit à voix basse, une conversation volante t'a fait découvrir une énigme politique, et qu'en me l'expliquant tu sauveras peut-être ma couronne... Je te le répète encore , tu peux être un homme précieux. Si tu veux ainsi , toi , mon habile compagnon , t'insinuer à l'avenir dans les conspirations qui me menacent , écouter les paroles qui s'échappent des conciliabules de mes ennemis , et me répéter l'écho de ces machinations criminelles, tu seras mon ami ! tu seras un grand citoyen ! . . . Vois-tu bien ce coffret ? Je te-donne tout l'or qu'il renferme , rien que pour me racon-

ter ce que tu as entendu dire hier matin par les fils Mandonelli. Juge donc, si je paie aussi richement un seul de tes services, combien ton intelligence et ton zèle pourront te faire opulent ! . . .

Après ces mots , Sforce ouvrit le coffre et se mit à étaler sur la table un monceau de pièces d'or....

L'œil de Michaëli brilla comme celui du vautour devant une riche proie !

Aussitôt, une voix partit de l'autre bout de la salle , une voix retentissante , indignée , comme celle de l'archange qui sauve parfois avec le cri d'une sainte colère le pécheur près de céder à la tentation de Satan.

— N'accepte pas ces présents ! il veut te faire espion. . . .

C'était Davilla qui parlait ainsi , Davilla resté captif au milieu des archers.

Maximilien jeta un regard terrible vers l'auteur de cette audacieuse sortie et rencontra le fier coup-d'oeil de son frêle ennemi que maltraitaient les soldats ; le duc haussa les épaules :

— Le maladroit ! se dit-il avec un sentiment de dédain ; je l'avais oublié ! . . .

! Puis , comme Michaëli , ému des paroles de son camarade , détournait la tête avec un sentiment de honte , Sforce revint vers lui , Sforce lui cria de nouveau :

— Tu auras de l'or! tu auras un palais, tu seras comte, si tu veux être le chef de ma police milanaise....

— Je te dis qu'il veut te faire espion ! fit encore l'infortuné , mais courageux Davilla. . . .

— Tu seras riche , et tu épouseras Térésa , dit à voix basse Mattéo au gondolier étourdi. . . .

Cette dernière parole fit bondir Michaëli comme l'influence d'une force magnétique ; il ne se ressouvint plu* • de l'avertissement de Davilla , ni de lepithète flétrissante d'espion que devait imprimer sur son front le marché qu'il

allait conclure... Mille visions d'opulence et d'orgueil vinrent l'éblouir , il ne vit plus que de l'or , des palais , de la grandeur ; il s'entendit parer du titre de comte... et mieux que tout cela , l'image de Térésa la brune tournoya devant lui , ornée de la blanche robe de mariée , avec des fleurs aux cheveux et du bonheur dans les regards.

— J'accepte , mon souverain ! s'écria Michaëli , cette fois avec empressement ; j'accepte, sur mon âme... Vous saurez donc qu'il n'y a pas de temps à perdre.... qu'un infâme complot....

— Silence ! silence ! fit le duc en frissonnant ; vous me raconterez cela tout-à-1'heure , comte Michaëli... Nous ne sommes pas seuls. . . .

Puis , s' adressant aux archers :

— Soldats ! continua-t-il , que l'on, me laisse seuUavec mon confident et le chef de ma police ! . . .

— Mais que faut-il faire de cet homme, objecta l'un des satellites , en montrant Davilla , dont on enchaînait la langue avec la menace d'un poignard.

— Ah !.. . cet insensé, répondit Sforce avec négligence ; dites à mon lieutenant de le conduire en prison et de le mettre à la chaîne , jusqu'à ce que je trouve un moment pour le condamner.

Et sur un'geste du maître , le groupe disparut.

Il n'y eut plus alors dans l'obscure retraite où la scène s'était passée, que trois personnages: le duc, Mattéo, puis Michaëli ; un despote d'Italie , un confident , un espion ! sourd conciliabule, trinité formidable qui fait bien souvent jaillir de son sein le glaive de la vengeance , ce glaive infernal qui ne pardonne jamais.

Alors , le duc écouta ce qu'avait à lui révéler Michaëli , son nouveau sbire , qu'il appelait comte , afin de ne pas l'effaroucher ! . . .

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