CHAPITRE TROISIÈME
Térésa la Brune.
C'était , par le ciel ! une magnifique jeune fille que Térésa la gondolière, la fiancée de Davilla, tant adorée de Michaëli le malencontreux amant. Il n'y avait point d'arcs plus parfaitement ronds que ses noirs sourcils , de statue mieux svelte que sa taille ,- de regards plus amoureux que celui qui tombait comme une goutte emmiellée de sa prunelle ! C'était une suave milanaise , comme on en voit naître souvent dans cette contrée privilégiée , sous le ciel de ce paradis. On rêve quelquefois de ces femmes , lorsqu'on est au printemps de ses illusions , lorsque l'imagination devine l'amour et que l'on se crée une déesse de ses songes. Et ce rêve laisse toujours après lui dans l'âme du jeune homme un souvenir céleste, un sillon de bonheur. . . . Telle on admirait Térésa ! Telle était la sensation dont on restait bercé longtemps, après l'avoir vue. C'était bien la divine néréide, le génie du lac, comme chantaient les gondoliers.
Quoiqu'elle fût d'une taille élevée , elle avait un pied mignon, une petite main dont la plus belle duchesse se fût montrée jalouse. Cette femme, enfin, semblait réunir deux genres de beautés qui luttaient en elle : la grâce et la majesté. Grande , mais fine de corsage, avenante et fière à la fois , on la voyait tantôt assouplir son corps pour cueillir une fleur sur la rive , comme une folâtre beauté des campagnes; tantôt elle se raidissait dans sa majestueuse stature , comme pour faire admirer ses charmes et son port de reine. Quelquefois elle avait pour sa mère les plus aimables caresses , les mots les plus doux ; d'autres fois elle lui laissait tourner à grand'peine le rude gouvernail de la gondole, pour que l'absence du travail épargnât l'épidémie de sa main satinée.
Il y avait donc là deux âmes , comme il y avait deux beautés : l'âme tendre et l'âme ambitieuse.
Car certains jours, tout enivrée d'un bonheur naïf, elle s'écriait :
— Que je suis heureuse de mon sort tranquille ! Je ne veux d'autres joies que l'amour de mon fiancé , le baiser de ma mère et le sourire de mon ciel ! Je ne veux que des roses pour toutes parures....
D'autres jours , elle suivait de l'œil les riches équipages qui passaient en volant , puis elle se disait à ellemême :
— Comme on doit être fière lorsqu'on traverse la foule dans ces voitures dorées qu'entraînent des chevaux blancs! Comme on doit être belle avec des rubis sur ses vêtements et de soyeux panaches dans ses cheveux !
Elle soupirait alors, et laissait tomber bien bas une parole de regret qu'elle dérobait même aux indiscrétions de l'écho qui l'écoutait, comme si cela eût été un aveu que sa pudeur voulût retenir.
Et de même que Michaëli répétait souvent : « C'est ma vocation d'être un homme d'Etat ! » Térésa la brune avait bien des fois cet autre mot dans l'âme :
— C'est ma vocation d'être riche ! . . .
Ce matin-là , Térésa s'éveillait toute riante après les rêves les plus heureux; et quoique les bonnes femmes lui eussent dit que le contraire de ces beaux songes arrivait aux jeunes filles , la gondolière regardait néanmoins un beau rêve comme un doux présage.... Elle sauta vivement de sa couche comme l'oiseau qui s'élance au point du jour de son lit de feuilles; et, sans réveiller sa mère, elle courut à la porte de sa demeure pour se dilater aux exhalaisons de l'aurore. La petite maison que les deux femmes habitaient se trouvait située sur les bords mêmes du lac ; de sorte que l'aspect du soleil levant offrait une image éblouissante et magnifique ; spectacle dont on comprend la poésie, la majesté. Les feux du jour, inondant la terre et le ciel , se jouaient capricieusement dans l'onde dorée ,
dont les plis mobiles ressemblaient à des frissonnements. Et l'on eût dit que ce lac s'animait pour goûter avec une volupté mystérieuse les caresses de la lumière.... Les oiseaux chantaient de loin le bien-être de la vie et les dons que Dieu laisse tomber de sa magnificence sur ce séjour d'exil; enfin la nature avait ces mille voix, ces mille chansons émanant d'une source divine , et dont l'œil humain ne découvre pas le mystère.
Ailleurs, c'était un autre spectacle, un autre murmure : la ville commençait à s'éveiller , et l'on entendait ce bruit confus, semblable au long soupir qui précède un réveil. Là-bas , dans cette nature , dans ce lac , dans ces oiseaux et ces accords modulés dans l'air, on voyait refléter la majesté céleste, on écoutait la voix du Créateur; ici, près de cette cité géante qui bourdonnait sourdement comme le volcan rugissant dans ses entrailles , on démêlait la voix des hommes qui , frêles créatures lorsqu'ils sont isolés , forment avec leur société un mâle concert, une force imposante ! Il y avait dans cette vue immense et variée de quoi puiser du bonheur et de la philosophie , richesses dont s'enivrent les êtres sensibles et pensants.... Mais une jeune fille comme Térésa ressentait en elle plus de sensibilité que de rêverie ; elle aspirait la pure volupté qui rayonnait de cet aspect magique ; elle se laissait bercer dans son bien-être sans analyser les sublimes détails de la création et de l'humanité.
Dans une situation pareille, tout paraît doux et beau : quand on vient, jeune fille reposée, s'enivrer au matin de la pureté de l'horizon , on reçoit dans les idées tous les trésors de l'illusion et de l'espérance , on apprécie le plaisir de vivre , ne fût-ce que pour le bien-être de respirer un air si poétique.... Et Térésa la brune, outre ces joies fugitives , avait des espérances plus réelles dans l'imagination. N'allait-elle pas bientôt devenir l'épouse du beau gondolier Davilla, dont toutes ses compagnes lui enviaient la tendresse? N'était-ce pas avant une quinzaine écoulée , avant
le dimanche de Noël que devait luire le jour fixé pour cette union?... Quelles suaves palpitations elle éprouvait au cœur à cette pensée ! Vraiment, la fière ïérésa n'était plus en ce moment que la simple Térésa , l'amante , l'enfant du peuple, avec toute sa naïveté d'âme. Elle ne songeait plus que ce bien-aimé Davilla venait de faire une honnête succession de son oncle l'abbé , et que cette circonstance avait un peu contribué à faire pencher en sa faveur la balance d'un amour tant disputé par de nombreux rivaux. C'est qu'alors, en effet, la jeune gondolière, toute préoccupée de ces plaisirs nobles que nous donne l'aspect d'une belle nature, avait oublié cette passion qui dormait en elle et la tourmentait quelquefois comme les flammes qui rongent un réprouvé... la passion de l'or et du luxe, l'ambition d'éclipser ses compagnes , l'orgueil enfin ! . . . En ce moment , elle avait oublié toutes ces fangeuses pensées qui s'attachent à notre matière et troublent la sérénité de l'esprit, quand il se laisse captiver par elles.... Combien Térésa la brune était plus charmante ainsi ! . . .
Tout-à-coup , les yeux de la jeune fille , en se laissant aller au hasard , découvrent dans le lointain de la ville un groupe qu'elle ne distingue pas encore dans ses détails. Ce groupe apparaissait au bout d'une longue rue qui semblait se perdre dans l'espace ; il ressemblait à une masse confuse, aux mille formes animées et changeantes. Par un instinct dont elle n'interroge pas la source, Térésa fixe son attention sur cet objet inconnu. C'est plus que de la curiosité qui la domine ; et pourtant elle ne devine pas même ce qui pourrait l'intéresser dans cette masse roulante que le sort présente à ses regards. Mais elle la contemple , elle interroge les ombres du lointain.... Bientôt des formes humaines se dressent, elle voit briller des armes.... Ce sont les archers du duc, c'est une cohorte à la tête de laquelle marche un lieu^ tenant de police.... Le cortège se rapproche , elle le distingue encore mieux. ... Ah ! ces soldats conduisent un prisonnier.... Pauvre captif! Il s'avance au milieu des satellites
d'un pas fier et rapide; c'est un homme d'une haute taille, sa chevelure est blonde; grands dieux! cet homme... qui peut-il être?. . . Il est tout près du seuil où Térésa se trouve debout; il lève sa tête vers le ciel. . . .
La gondolière a pu le voir ; et cette vue fait subitement évanouir les tendres couleurs qui animaient son visage.... Elle reste pâle , sans mouvement , sans force et sans voix. Ses lèvres tremblent avec une agitation fébrile; et, retrouvant après de longs efforts la force de parler , comme dans un songe terrible où l'on se croit écrasé par une montagne, Térésa retourne la tête vers l'intérieur de la maison , et s'écrie avec stupeur et déchirement :
— Davilla!... mère, oh! mère, viens donc voir Davilla que l'on traîne en prison. . . .
C'était en effet le triste cortège qui, sorti du palais ducal, se dirigeait vers les prisons de la ville. Nous nous rappelons que Maximilien Sforce , après avoir entendu l'exclamation généreuse du pauvre gondolier qui engageait son ami à ne pas vendre son âme , avait laissé tomber cette parole de sa dédaigneuse colère : « Que cet homme soit conduit en prison , jusqu'à ce que je trouve un moment pour le condamner. » Funèbre cri d'un prince et d'un justicier! Exclamation terrible qui nous rappelle ces siècles passés de despotisme et de barbarie où les grands ne considéraient pas les humbles comme leurs semblables, comme des hommes ! Que faisaient alors pour les heureux de la terre les souffrances et les tortures d'un individu , pourvu qu'il fût pauvre? Comme si la pauvreté diminuait le prix d'une existence et couvrait le corps d'une écorce à travers laquelle ne pénétrait point la douleur ! . . . *
Ceux qui se plaignent d'être opprimés par les grands d'aujourd'hui n'ont donc pas lu l'histoire pour apprendre ce que l'on peut nommer oppression? Que le 4 9me siècle soit loin de gémir ! car il a conquis depuis longtemps^ maxime de cet équilibre sublime : les droits du riche et du pauvre sont abrités par la loi sous la même égide...,
À cette époque , il n'en était pas de même, comme nous avons pu le voir dans ce récit : un signe du maître a suffi pour disposer de la destinée d'un homme. Un signe, un caprice, une idée qui traverse l'esprit et s'envole, tout cela suffit alors pour juger un être souffrant et pensant.... Hélas ! Davilla, par cet ordre, va se voir ravir la lumière , l'air de liberté que Dieu lui donne. Il va sentir le froid glacial d'une prison , des fers qui vous étreignent jusqu'au cœur.... Tout cela pour lui... tout cela pour bien longtemps. Les jours, les nuits se succéderont , toutes d'angoisse et de fièvre , sans apporter à sa lèvre flétrie un peu d'espoir. Il s'accrochera même, le malheureux captif, aux murs de son cachot , aux planches de ce vivant cercueil , parce qu'au moment où il en sortira , le bourreau va l'étreindre à son tour d'une manière plus terrible et plus froide encore. — La Mort le guette sur le seuil du cachot, car le maître a dit : « Tant qu'il vienne un moment où je le condamnerai. . . . » Malédiction !
Mais Davilla ne réfléchit pas à cette longue torture qu'il devra subir sans doute; il n'a pas pesé la parole impitoyable de son juge , comme il la pèsera , baigné d'une sueur froide , dans la solitude de sa captivité. Il marche vers la prison sans songer que sa liberté s'évanouit à chaque pas. Encore bouillant de l'indignation que soulève en lui la conduite de Michaèli , puis étourdi comme il Test, par la haine qu'il porte au prince Maximilien , le courageux Davilla s'avance parmi les sbires sans courber le front. Le souvenir de la scène qui vient de se passer au palais ducal le remplit d'une espèce d'ivresse effrayante ; il ne voit, il ne pense plus qu'à travers un nuage qui pèse sur ses yeux et sur sa raison....
A travers son délire , une pensée plus tranchante préoccupe pourtant Davilla : avant de se rendre à la demeure fatale dont la porte va se refermer lourdement sur lui , le captif va passer devant une autre demeure dont le voisinage le fait déjà tressaillir. C'est la maison de Térésa , qu'il va
revoir pour la dernière fois peut-être... cette retraite si chère où se sont écoulées pour lui des heures de tendresse et de félicité ! La vue de cet humble toit avait sans cesse été pour lui le signal d'un bonheur sans mélange. C'est là qu'il avait tant de fois parlé d'amour à la tombée du soir; c'est là qu'en tenant dans ses mains brûlantes les mains de sa fiancée , il avait hier fixé le jour de l'hymen , tandis que la mère de la jeune fille souriait en les contemplant ! Malheureuse ïérésa ! pauvre vieille Béatrix ! . . . Quelle sera leur déception en le voyant séparé d'elles à jamais ! Adieu les roses de la parure nuptiale , adieu la robe blanche de l'innocente joie. ... Au lieu de cueillir une branche d'oranger, l'on plantera le cyprès funéraire, et l'on remplacera la soie éblouissante de blancheur par de longs vêtements de deuil !
Ces idées bouleversaient la tète de Davilla d'une manière incohérente ; à mesure qu'il approchait de cette maison , il tremblait d'une émotion bien cruelle. Comme il va souffrir de l'angoisse de sa belle amie ! Que sont ses propres douleurs auprès de celles d'un être adoré?...
Et cependant c'était à-sa prière que le lieutenant de police avait consenti à passer par cette demeure. Ce chef de sbires n'avait pas encore pu s'aguerrir à l'aspect des malheureux, et leur gémissement allait toujours à son âme. Il n'avait pas jusqu'alors trouvé le secret de l'insensibilité farouche qui refuserait même une dernière consolation au vœu d'un mourant. L'officier avait donc permis à Davilla de venir embrasser sa fiancée avant de franchir la barrière qui devait le séparer du monde. Mais à l'instant de ce déchirant adieu , le malheureux captif fut tellement suffoqué par ses émotions qu'il parut hésiter.... Puis rappelant toute sa fermeté , toute sa résolution :
— Non , non, s'écria-t-il , il faut que j'accomplisse ce douloureux devoir; il faut qu'elle connaisse ma destinée... elle souffrirait plus encore si je la laissais dans l'ignorance et l'incertitude. En ne me voyant plus revenir aujourd'hui
près délie, quelle serait sa pensée?... Chaque seconde serait pour elle un martyre ; il faut qu'elle sache tout ! . . .
Ils arrivèrent ainsi devant la maison de Térésa.
Les soldats firent halte et se mirent en cercle autour de la demeure.... Alors Davilla s'avança, suivi du lieutenant de police qui ne le perdit pas de vue. C'était déjà le premier anneau de la chaîne que l'on rivait à ses pas ! !
— Oh ! mère , avait crié la fiancée palpitante , mère , viens donc voir Davilla prisonnier !
Le captif, ivre de ce rayon de liberté qui brillait devant ses regards , bondit tel qu'un lion dont on allongerait pour un moment la chaîne. ... Il s'élance vers Térésa la brune , dont il serre la taille avec une fièvre d'ivresse , comme s'il eût voulu résumer dans cette dernière minute toute l'énergie de sa douleur et de son amour. La mère de Térésa , la vieille Béatrix , est accourue. Elle saisit la main de celui qu'elle appela tant de fois son fils et la baigne de larmes. Térésa veut interroger son amant. . . mais les sanglots dominent ses accents plaintifs. A peine si l'on démêle ces mots au milieu des saccades de sa voix éplorée :
— Mais qu'as-tu fait, malheureux?...
Le gondolier reprit un moment de calme, et croisant ses bras sur la poitrine avec un air noble et résigné :
— Ce que j'ai fait! s'écria-t-il ; ce que j'ai fait!... L'imprudence est mon crime... je suis malheureux... mais je ne me repens pas. Qu'il te suffise de sayoir , ma fiancée , que je n'ai rien fait contre ma dignité d'homme, rien contre mon honneur. . . .
— J'en suis bien sûre , dit la mère de Térésa, tu as été crier trop haut ces vilains propos que tu as l'habitude de nous dire tout bas ! Te rappelles-tu que je t'ai donné souvent ces conseils : « Il ne faut pas haïr notre prince ; il n'y a que les mauvais sujets qui parlent comme toi de notre duc. Un jour pourra venir où tu seras- traité par lui comme un ennemi, comme un brouillon..,. »
Et la bonne Béatrix interrompit son reproche naïf pour redoubler ses pleurs.
Davilla restait toujours sombre et silencieux. Le regret dévorait son âme. Jamais Térésa ne lui avait paru si charmante ; il détaillait en lui-même avec désespoir toutes les délices de cette adorable beauté , et ces yeux ardents , ce front divin , ces lèvres de rose où l'amour venait se poser sous la forme d'un enivrant sourire ; il repassait tous ces charmes dans le souvenir de sa passion. On eût dit qu'un démon cruel prenait un plaisir féroce à réunir toutes ces sensations en lui comme des moqueries , et qu'une voix infernale lui jetait cette insultante phrase de malédiction :
— Tu ne la verras plus ! tu quittes à jamais ces charmes qui t'enivrent ! C'en est fait. . . tu ne dois plus la revoir.
Brisé par l'excès de ses tourments, Davilla prit une voix douce et solennelle comme la prière d'un martyr :
— 0 Térésa ! ma Térésa ! fit-il, avant de livrer ma vie à la volupté de ma haine politique, j'aurais dû songer à toi, songer à moi-même ! Dieu m'est témoin que je ne rougirais pas de demander grâce ; je suis vaincu, je souffre trop ! Eh bien ! sois l'ange qui désarme la colère d'un prince irrité.... Bientôt une fête publique aura lieu dans cette ville milanaise; le duc traversera la foule, et ces jours-là, tu le sais , le peuple peut lui parler.
Le captif hésitait à continuer; l'orgueil et la douleur luttaient dans son âme ; enfin la douleur l'emporta :
— Tu lui demanderas grâce pour moi ! continua-t-il avec explosion.
— Il est temps de marcher, maître, dit le lieutenant à qui les instants paraissaient plus longs qu'à l'amoureux prisonnier.
Cette rude parole , triste écho de la réalité , fit trembler Térésa la brune :
— J'irai demander ta grâce, s'écria-t-elle ; n'est-ce pas, mère, nous prierons le duc pour lui?... Nous demanderons ta grâce , Davilla ! tu redeviendras libre !
—Et qui pourrait te refuser? fit le gondolier, qui se rattachait à ce débris d'espérance avec l'énergie de l'amour ; qui pourrait ne pas essuyer les pleurs de ces yeux éloquents? Je pars, monseigneur le capitaine... oh! je pars; il n'y a plus de désespoir en moi. L'idée de la clémence m'illuminera comme un flambeau. . . et c'est elle qui doit me sauver. Térésa , ta beauté suppliante fléchirait même le courroux de Dieu!
— Oh! bien certainement , j'irai demander ta grâce, reprit la jeune fille avec un ton résolu, mais un peu froid ; sans cela, sans doute, on te tiendrait en prison pendant de longues années ; on te tuerait peut-être même , pauvre garçon ! . . . et. . . l'on confisquerait l'héritage de ton oncle l'abbé....
Ce dernier mot , échappé par irréflexion aux gémisse ments de la gondolière , étonna l'amant malheureux qui vit un moment s'arrêter l'élan de son espoir. Stupéfaction glaciale! est-ce donc pour cette misérable succession qu'elle l'avait aimé?. . .Térésa, si belle , si gracieuse, la plus adorée, avait-elle fait de son amour une spéculation vile? N'avaitelle cru faire qu'un avantageux marché lorsqu'elle s'était promise à sa tendresse? Enfin ne l'aimait-elle pas, ne le pleurait-elle pas?... Un éclair éblouit l'imagination de Davilla, qui rejeta bientôt cette idée importune et cruelle.
— Adieu donc , ma Térésa , s'écria-t-il en revenant à tout son amour, noble illusion de l'homme; adieu, Béatrix, ou plutôt au revoir! Dans peu de jours je te reverrai, mon amie, mon épouse, apparaître dans ma prison comme une vision consolante ; tu viendras m'apporter la liberté , puis le bonheur. . . . Cela fait ma force et ma foi !.. .
Le courageux amant prit alors un dernier baiser sur le front de sa fiancée, serra la main de Béatrix, et suivit le lieutenant de police. Sa dernière parole fut encore :
— Térésa , je t'attendrai dans ma prison ; tu viendras détacher mes fers , ô mon ange libérateur !
La jeune fille , le voyant s'éloigner, cacha sa tête dans
ses deux mains qui furent mouillées de larmes. Ces pleurs étaient-ils sincères? Oui , tout était sincère chez cette enfant : ses pleurs , son amour, les regrets donnés à Davilla , les regrets donnés à son héritage , tout était sincère ; cet étrange équilibre de pensées nobles et grossières se soutenait dans ce cœur naissant , parce que la réflexion n'était pas assez développée encore. Térésa passait de ses idées d'amour à ses idées d'opulence , sans s'apercevoir de la •transition, sans songer que les unes excluaient les autres; elle croyait cela , parce que ces idées ennemies ne se rencontraient jamais en même temps dans son esprit. Mais les circonstances de la vie humaine changent tôt ou tard cet équilibre , lorsqu'il existe dans les jeunes âmes. C'étaient donc les circonstances qui allaient faire de la jeune gondolière une femme tout-à-fait bonne et sensible , ou tout-àfait égoïste , ambitieuse et perdue ! Nous allons voir ce problème résolu bientôt dans le cours de cette histoire.
A peine Davilla venait-il de rejoindre les gardes qui l'attendaient à la porte de la maison , qu'un autre individu parut à cette entrée. Le nouveau venu était couvert d'un grand manteau ; le lieutenant de police le salua courtoisement avec son épée , et les archers firent aussi avec leurs lances un salut guerrier. On vit l'inconnu se rengorger avec orgueil. Quant au captif, il regarda cet homme en face , et sûr de le reconnaître , il s'écria dans le transport d'une rage soudaine :
— Michaëli! toi, traître... toi chez elle... et moi prisonnier....
C'était , en effet , le nouveau comte qui venait là , le nouveau chef suprême de la police milanaise , et , nous nous en souvenons , le rival de Davilla dans son amour. 0 fureur ! l'aspect de cet homme en ces lieux est un nouvel abîme ; il ressemble à la vision d'un Satan ; le baume d'espérance qui distillait ses fraîches gouttes aux lèvres du malheureux captif, se change en gouttes sèches et brûlantes qui le rongent ; il retombe dans un avenir
d'anxiétés et de désespoir qui fait horreur. Que Michaëli soit riche, titré; qu'il ait cent valets et mille soldats, qu'importe à Davilla toute cette opulence ? Mais le maudit vient la faire rayonner aux yeux de Térésa, de Térésa qu'il adore aussi ; damnation ! Pourquoi vient-il dans cette maison , lui dédaigné jusqu'à ce jour? Pour chercher à reconquérir la tendresse de la jeune fille?.... f Le lâche! parce qu'on étouffe son rival dans un cachot et qu'il s'est vendu, lui, bien cher!... Il a beau jeu, vraiment, le traître. Michaëli. Grand Dieu ! comme Davilla va souffrir ! . . . Tandis qu'il frappera de ses poings impuissants les murs de la prison , il se créera mille fantômes dans son imagination bouillante.... Il reverra la maison de Térésa, puis son rival brillant et le sourire aux lèvres , debout sur le seuil ! Il aura souvent ce terrible aspect devant lui dans les hallucinations de sa fièvre, et , dans son incertitude infernale , il calculera les probabilités du présent et de l'avenir. Tantôt il croira voir la jeune fille repousser dédaigneusement Michaëli comme ;un espion , comme un traître, puis une image plus terrible épouvantera le captif et le fera frissonner jusqu'aux entrailles : il s'imaginera que la belle gondolière est séduite par le titre, par les richesses de l'amant autrefois dédaigné , puis qu'alors elle oublie , au milieu de cet enivrement , la promesse sacrée faite au malheureux dans un adieu solennel. Quelle incertitude! quel enfer! et surtout quelle haine pour cet homme que Davilla rencontre sur sa route comme l'amant de sa Térésa chérie ! quelle rage contre ce rival qu'il haïssait et qu'il méprisait déjà tant , depuis qu'il avait vendu son honneur et quitté ses mœurs simples et pures en échange de la livrée dorée d'un espion !
Davilla , d'une seule pensée , embrasse cet avenir ; tout son sang bondit vers le cœur. L'anxiété , la fièvre de la jalousie, la fièvre de la captivité , puis la haine qui ronge et tue... cet avenir d'angoisse et d'épouvantable attente , tout s'accumule pour former devant le regard de son âme
Un ensemble affreux à voir. Alors il ne trouve plus de paroles pour exprimer son horreur; un invincible élan le pousse'; il ne fait entendre que des sons insignifiants; il va se ruer, comme un tigre blessé , sur l'ennemi qui reste immobile et le brave par son air impassible et moqueur. Davilla va s'élancer sur Michacli pour le broyer de ses mains furieuses, pour le déchirer sous ses dents qui claquent comme celles d'un spectre formidable £t menaçant.
Mais les soldats retiennent vigoureusement le prisonnier, dont les efforts inutiles s'exhalent en imprécations, en horribles blasphèmes!... Davilla provoque ses gardes, il les insulte, il défie la mort. Mais on l'entraîne, sans plus s'occuper de ses outrages que s'ils émanaient d'un misérable fou.... On l'entraîne loin de cette maison, dont il voudrait défendre , même avec son cadavre , l'entrée à cet odieux rival. Il faut céder aux torrents du destin!
Et Michaèli rentre sans obstacle dans la demeure où Béatrix et Térésa la brune s'entretenaient , en pleurant encore, de l'infortune de Davilla.
Au bruit qu'il fit en ouvrant la porte de la chambre, les deux femmes relevèrent la tête. Elles aperçurent un homme debout dans un grand manteau , et laissèrent échapper à cette vue un léger cri de surprise et d'effroi. Dès qu'elles l'eurent reconnu , leur premier mouvement fut une pensée de colère contre ce Michaëli qu'elles n'avaient jamais accueilli de bonne grâce, et qui venait sans doute insulter à leur douleur. Sans doute, il venait railler à son tour la dédaigneuse Térésa, la vieille Béatrix; il venait leur rendre tous leurs sarcasmes passés par un sarcasme plus poignant, plus cruel. Oh ! le mauvais génie qui ricane les soupirs de l'âme ! Le mal-venu que cet homme dans un pareil moment ! . . .
Voyez! il a le visage souriant et fier. Il promène sur Térésa des regards où brille une assurange étrange. — Que viens-tu faire céans , méchant Michaëli? crie
Bêatrïx la première. Vois donc , Térésitta, comme il a des yeux diaboliques aujourd'hui , cet homme.
— Tu sortiras d'ici quand je le voudrai, pauvre manant ! dit à son tour la jeune fille avec ce ton de supériorité que les femmes conservent toujours, même lorsqu'on croit qu'elles doivent courber la tête.
Mais lui , toujours ferme dans sa contenance , s'écria :
— Je viens vous consoler, Térésa, ma brune ! . . .
Et comme la gondolière allait se récrier de nouveau , Michaëli commanda le silence par un geste rapide , et reprit ainsi la parole :
— Ecoutez-moi , je vous en prie, un seul instant avant de me chasser de cette maison. Me chasser!... Par la santa Madona !.. Quelle femme le ferait aujourd'hui dans Milan? Comment, Térésitta, vous allez flétrir votre beauté dans la douleur , consumer la flamme de vos beaux yeux dans les larmes. . . Et cela , pour qui ? Pour ce fou de Davilla qui n'a plus un ducat dans sa poche, plus une heure de liberté dans tout son avenir. Il faudrait que pour vous chagriner ainsi , Térésitta, vous fussiez aussi folle que lui. Non , pardieu , vous n'êtes pas faite pour languir ici comme une désolée dans cette retraite monotone. A vous de longs jours d'ivresse et de splendeur! Vous êtes trop divine pour ne pas être l'épouse choisie par quelque noble comte , dont les vêtements éblouissent comme un soleil , et dont la voiture écussonnée traverse la foule avec fracas.
La jeune fille tourna la tête du côté de Michaëli , et se prit à le regarder fixement comme magnétisée par l'étonnement et la curiosité.
— Oui , Madona , continua-t-il , oui , c'est un comte , un grand seigneur qu'il vous faut. Votre miroir ne vous l'a-t-il pas dit souvent comme moi ? Suis-je vraiment un grand menteur qu'il faut chasser sans pitié?... D'ailleurs, votre Davilla n'est plus de ce monde : il est en prison. Ce
misérable a tout-à-1' heure insulté le duc en face. Croyezmoi , son affaire ne sera pas longue. Eh 4>ien ! je vous le demande , quand vous feriez la folle , quand vous iriez tous les soirs et tous les matins raconter à 1 écho stupide ou bien au lac indifférent l'histoire de votre peine , qu'en adviendrait-il? Est-ce que vous devez vous intéresser le moins du monde à ce manant , vous qui , lorsque vous le voudrez , deviendrez comtesse ?
Térésa l'écoutait toujours et ne pleurait plus.
— Ah ! par la croix de Jésus , fit Béatrix avec un air de mauvaise humeur et d'incrédulité , que viens-tu nous ennuyer avec toutes ces sornettes ?. . .
— Des sornettes! vénérable dame, qu'appelez- vous ainsi des sornettes?... Je vous assure, reprit-il en avançant d'un pas , qu'il n'y a rien dans tout ceci que de très véridique , par le salut de mon âme ! Après cela , que vous disiez : « C'est une chose incroyable , un véritable songe... » je parlerai volontiers comme vous ; mais il n'est pas moins vrai que cela est. C'est qu'il y a des instincts secrets qui ne nous trompent pas. Bien des fois je me le suis dit , et je vous l'ai dit , mais vous n'avez pas voulu me croire : « De hauts destins m'attendaient ! . . . »
— Que veut-il dire ? Fit Térésa fascinée elle-même par l'aplomb de son interlocuteur.
En ce moment, Michaëli rejeta le long manteau dont il était couvert et parut aux yeux des deux femmes éblouies dans un costume complet de gentilhomme. Rien n'y manquait: le manteau de velours , les souliers à la poulaine, le médaillon d'or , la dague au flanc , les mille broderies ! Et mieux que tout cela , le nouveau comte avait un air de grand seigneur et de galanterie qui lui allait à ravir
— Mère ! vois donc... , s'écria Térésa pâle comme du marbre et tout-à-coup rouge comme du feu.
Mais Béatrix', stupéfaite , n'en croyait pas ses regards et ne savait que répondre.
Michaëli s'avança gracieusement vers la jeune fille et lui dit avec une voluptueuse douceur :
— Quand vous le voudrez , signera , vous aurez un comte à vos pieds. L'on vous appellera la bella dona de Milan. Savez-vous que , depuis ce matin, je suis devenu très riche? Le grand-duc m'a pris en amitié ; j'ai découvert un secret politique. Oh ! je vous le disais bien : « Je suis un homme de génie. . . je vais sauver l'Etat !» Je vous raconterai tout cela beaucoup mieux quand je serai votre mari , et que je déroulerai vos tresses brunes qui tombent jusqu'à votre ceinture comme une onde de velours. Si vous le voulez , Térésitta , notre mariage sera célébré dans quatre jours. Il y a fête publique dans la ville , et le grandduc, qui ne me refuse rien , viendra , pendant la fête, honorer notre hymen de sa présence royale. Je suis comte et de plus son ami. Vive Dieu ! comme cet hymen sera magnifique. Figurez -vous nos voitures roulant comme un tonnerre , puis s'arrêtant devant le temple saint. ... Le grand-duc descend de son équipage.... il vous offre la main , Térésa. Le grand-duc vous offre la main ! Vous montez les degrés de marbre , et vous jetez un regard de reine sur les têtes de la foule étalée autour de vous comme un immense tapis. . . et je deviens votre époux. . . Vous êtes alors comtesse... Songez-y bien , ce beau rêve peut se réaliser dans quatre jours. 0 mon bel ange ! daignez pour gage accepter mon anneau.
Le nouveau gentilhomme fléchit un genou devant la gondolière et lui prit une main qu'elle abandonna.
Les yeux de Térésa flamboyaient.
Sincèrement , n'y avait-il pas de quoi se trouver hésitante , étourdie , fascinée ? Toute cette opulence , ce luxe , cette ambition tant de fois rêvée passait et roulait devant la jeune fille comme des fantômes éblouissants , étourdissants. Le costume de Michaëli rayonnant d'or, son langage de grand seigneur, et ce tableau d'hymen si gracieusement décrit... il y avait dans tout cela de quoi perdre une âme;
— surtout si nous nous rappelons ce qu'était lame de Térésa. — Tout ce qu'il y avait en elle de tendre et de désintéressé s'évanouit; elle se crut déjà comtesse et prit une attitude arrogante , tandis que ses yeux laissaient tomber un regard de convoitise sur Michaëli.... ou plutôt sur les vêtements magnifiques de Michaëli,
Seule , fidèle à- de touchants souvenirs , la vieille Béetrix fut émue , et secouant la tête avec un sentiment de répulsion :
— Pourrions-nous si méchamment oublier Davilla ! secria-t-elle.
A ce nom, Térésa la brune eut un mouvement convuîsif de déplaisir , telle qu'une pécheresse à qui l'archange vengeur viendrait souffler ces mots à l'oreille au milieu des joies factices du monde : « Souviens-toi delà vertu ! »
— Je vais donc m'éloigner , dit ingénieusement Michaëli , en faisant un pas vers la porte , mais en tournant les yeux du côté de Térésa ; je vais partir , et dans quatre jours il ne sera plus temps ! Adieu. . .
Or, ce mot adieu était prononcé de manière à vouloir dire : « Vous mourez d'envie de me retenir. . . Je suis bien sûr que vous ne me laisserez pas en aller. . . »
En effet , Térésa, voyant Michaëli se diriger vers la porte» ' devint tremblante et ne songea plus qu'à ressaisir le rêve d'opulence et de grandeur prêt à prendre la volée. Elle oublia la mémoire du cœur, la foi jurée à son malheureux fiancé , la promesse faite au moment d'une séparation déchirante. Puis , sans se préoccuper de sa mère , pauvre vieille femme sans énergie, à qui d'ailleurs elle imposa silence par un coup-d'œil impératif , la jeune fille pencha languissamment son front gracieux dans sa main contournée et rappela Michaëli par ces paroles :
— Eh quoi ! mon gentil comte vous fuyez déjà votre dame?
L'heureux amant se rapprocha d'elle avec un sourire de
satisfaction , mais sans exprimer de surprise :
— Et vous dites, continua la,? gondolière enivrée , que cette magnifique cérémonie doit avoir lieu dans huit jours ?....
— Dans quatre jours , foi de gentilhomme !... s'écria Michaëli radieux, en se courbant à ses pieds.
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