‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 111 sur 143 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

Une heure de triomphe l

Voilà donc le pauvre gondolier définitivement riche ,. noble , en position d'un rang splendide , revêtu de la confiance du maître , et tenant en main la vie d'un grand nombre de citoyens milanais.... chef de police! Qui dit ces mots dit l'arbitre des accusations , des arrestations, et d'une foule de mécanismes secrets qui font marcher avec une complication immense les rouages de l'Etat. Ce chef n'a-t-il pas dans la cité ses milliers d'agens, d'espions, de dénonciateurs ? Et ne voit-il pas avec tous ces yeux , n'entend-il pas avec toutes ces oreilles ?

On s'étonnera peut-être de la rapide fortune de Michaëli; mais que l'on ne crie pas au merveilleux , à l'oriental , à la magie ! D'après les mœurs de l'époque où se passe notre récit, il n'y a dans tout cela rien que de très-vraisemblable... et de très-vrai. Car, pour peindre ces mœurs milanaises, nous avons essayé de tenir un moment le pinceau de l'histoire.

Cette fortune rapide et si merveilleuse s'explique d'ailleurs lorsqu'on interroge le cœur humain.

Chacun de nous , dans ce monde, a son instinct dominant , sa fibre de pénétration , sa deuxième vue qui juge d'un seul coup-d'œil certaines gens , ou certaines choses. Or , le duc Maximilien Sforce avait une pénétration admi-

rable pour juger la perspicacité des gens au premier coupd'œil. Il lui suffisait d'examiner un homme , d'entendre l'inflexion de sa voix , de saisir une parcelle indicative de son intelligence pour le juger et s'écrier : « Voilà un homme d'esprit; il sera bon à telle ou telle branche d'industrie. Il est fait pour la guerre , pour la robe ou pour les arts ! »

De sorte que mettant à profit cette perspicacité singulière , le prince milanais , après avoir entendu parler Michaëli , puis ayant interrogé son extérieur, sa contenance, sa naïveté, l'expression de ses yeux et de sa physionomie „ s'était dit à lui-même dans une conviction intime : « Ce drôle fera sans doute un excellent espion ! »

Un bon espion ! vive Dieu ! c'était en l'an quinze centième une meilleure trouvaille pour un duc d'Italie que n'eût été la perle la plus fine ou le trésor le plus opulent. Le prince Maximilien n'en avait rencontré que de si mauvais jusqu'ici , qu'il se dilatait de toute son âme à l'espoir d'avoir enfin trouvé ce qu'il lui fallait. II. avait donc comblé ce Michaëli de faveurs inattendues ; il l'avait revêtu de chaînes dorées pour mieux l'éblouir et le captiver , comme aussi pour faire disparaître ce reste de franche et de loyale humeur , vertu populaire qui ne séduit pas beaucoup et qui cède vite, parce qu'elle porte des haillons.

Quoiqu'il en soit, voilà l'explication toute simple et toute naturelle du magique changement de fortune dont se vit tout-à-coup l'objet le gondolier Michaëli.

Il y a plus ; on se souvient qu'avide de mettre promptement à l'épreuve son nouveau protégé , le duc avait con- ' gédié tous ses gens pour satisfaire sa curiosité dans une entrevue secrète. Les paroles que , pendant sa promenade nocturne , Maximilien avait entendues s'échapper de la causerie des gondoliers , ces noms terribles jetés dans cette causerie : « Mandonelli , Cplumna , complot ! dénonciation ! » tous ces souvenirs inquiétaient le prince et le faisaient frémir d'impatience. Sans doute, on en voulait à sa

couronne, à sa vie; ses plus fiers rivaux étaient cette fois en jeu... Le temps était arrivé de frapper enfin le meilleur coup , d'abattre les plus fortes têtes de cet hydre révolutionnaire ; et la rencontre de ce dénonciateur fortuit, de ce gondolier homme d'Etat , fin politique , était une des meilleures fortunes , puisqu'elle fournissait au souverain l'occasion de se débarrasser des seigneurs qu'il redoutait le plus.

Nous allons voir qu'il ne s'était pas trompé.

Deux mots nous apprendront ce qui se passa dans cette secrète entrevue , au moment où Maximilien avait congédié ses officiers et ses gardes pour rester seul avec Michaëli.

Le gondolier , ravi de sa grandeur et subjugué par son nouveau zèle, avait appris "au duc qu'un prochain complot se tramait contre ses jours ; les Columna, les Mandonelli s'étaient fait un grand nombre de créatures parmi les diverses classes de citoyens.... Des mots entrecoupés , prononcés à voix basse , avaient fait découvrir à Michaëli la trame de cette machination. Puis , ce qu'il y avait de plus effrayant , ce complot devait éclater dans quatre jours , à l'occasion de la fête publique où le grand-duc se montrait au peuple chaque année , afin de le haranguer et de lui faire honneur par sa présence.

En apprenant cette inquiétante nouvelle , le prince était devenu pâle comme un suaire et froid comme un marbre. Toute sa fièvre de terreur lui était revenue , une sueur glacée lui découlait du front. Il n'était pas très habile à parer les coups de l'adversité ; c'est pour cela qu'il cherchait de toutes parts un appui qui lui permît de conserver sa couronne au milieu des fluctuations de l'orage.

— Que faire? s'écria- t-il , que devenir dans ce péril extrême? Dans quatre jours , grand Dieu! il n'y a plus que quatre jours ; ils vont m'assassiner , ces mécréants. Je n'ai qu'une chose à faire : ordonner que Ton sonne le tocsin et que l'alarme soit répandue ; ou bien me retrancher

dans mon palais avec mes meilleurs soldats ; ou bien encore envoyer prendre les Mandonelli , les Columna poulies livrer au bourreau.

Maximilien ressemblait alors à un homme qui devrait passer sur un précipice , en n'ayant pour unique appui qu'une étroite planche ; il se retournait en tous sens et contournait son imagination dans les mille replis de l'impuissance et de la peur.

Puis il regardait Mattéo ; mais ce Mattéo, véritable type d'inertie, véritable cire molle recevant toutes les empreintes , avait le même jeu de physionomie que son maître ; le prince et son factotum se .renvoyaient de lugubres œillades et des soupirs lamentables.... Michaëli seul conservait un maintien qui décelait l'assurance et le dédain de ces conspirations vulgaires dont les grands sont les meneurs et dont la populace n'est que la dupe. L'œil du gondolier politique brillait d'enthousiasme.

— Et moi je vous dis , seigneur duc , s'était-il écrié , que vous ne devez point vous épouvanter de cette nouvelle. Quoi ! vous tremblez pour si peu de chose , lorsqu'il y a des moyens si faciles de parer les coups des méchants. Croyez-moi , ne faites pas sonner le tocsin d'alarme , ne faites pas une place de guerre de votre palais ; n'envoyez point prendre chez eux les Mandonelli ni les Columna, Tous ces moyens sont des actes désespérés qui n'occasionnent que du désordre... et plus il y aura de désordre, plus vos ennemis seront forts. Au reste , couper la tête aux chefs des conspirateurs , ce n'est point frapper la conspiration dans son ensemble ; par là vous ne feriez qu'aigrir les coupables et leur inspirer un plus vif désir de vengence. Ils ont un sang qui bout , les Milanais !

Le duc qui , dès les premiers mots , avait tourné la tête du côté de Michaëli, le contemplait avec intérêt, impatience, avidité.

— Parle donc! parle, s'écria-t-il ; explique-moi tes projets : tu seras deux fois mon sauveur ! . . .

Alors Michaëli , devenu tout-à-fait un homme d'Etat , exposa ses plans au souverain. Son projet consistait à se tenir sur la défensive , en attendant le jour de la fête fixé pour l'exécution du complot. On laisserait , suivant lui , les conjurés s'assembler sur la place publique , mais on aurait soin d'embusquer aux quatre coins de la place une cohorte de soldats éprouvés. Puis, dès que le duc se montrerait au peuple , il ôterait sa toque empanachée , et ce salut serait aussi le signal pour les archers qui feraient une irruption soudaine et s'empareraient des rebelles. — Il sera bien facile de les reconnaître , s'était écrié Michaëli en terminant , car ceux qui font partie du complot, doivent porter un M brodé sur leur manche gauche.

Ce conseil fut vivement approuvé par le duc. Il crut voir briller l'étoile tutélaire au sein de son naufrage , et dans l'élan de sa reconnaissance , le prince voulut que Michaëli fût , à l'instant même , revêtu des insignes de sa nouvelle dignité. Ce ne fut pas assez :

— Mon cher, mon bien- aimé confident! s'était-il ensuite écrié, je sais que tu as une maîtresse. Eh bien ! je veux que tu ailles la trouver à l'instant même , et que tu lui dises de ma part , de la part du duc , qu'elle doit f épouser le jour même de la fête dont nous venons de parler; que je lui donnerai la main pour descendre de voiture ; elle ne te refusera pas, sois-en bien sûr. Va donc; vole auprès d'elle, et puis reviens à moi.

C'est ainsi que les grands ne craignent pas de prodiguer leurs faveurs et leur reconnaissance à l'homme dont ils ont besoin ; toute distance disparaît lorsqu'ils reconnaissent chez un être de basse condition assez de génie pour s'élever jusqu'à eux en leur rendant service.

Nous comprenons maintenant que c'est à la suite de cette entrevue que nous avons vu Michaëli chez Térésa. L'orgueilleuse amante , oubliant vite le malheureux qui espérait en elle, avait accueilli le nouveau venu jadis dédaigné. Mais alors qu'on, le chassait avec mépris, il était humble et

pauvre; maintenant il relevait la tête comme un gentilhomme , il portait un costume de comte , et parlait de la faveur du duc. C'était bien différent !

Enfin , les quatre jours se sont écoulés , le matin de la fête publique a lui. Dès l'aurore, le soleil a pris d'éclatants reflets qui dorent les nuages blancs; l'air rayonne de lumière et de pureté, tout annonce de la joie, du bonheur. Le peuple , heureux de voir paraître le moment qui doit suspendre ses rudes travaux , le peuple se réveille , circule , s'anime , et ce réveil se trahit par un murmure joyeux.

Vous vous souvenez , lecteur , vous qui avez entendu la conversation confidentielle du duc et de Michaëli , que ce jour a été fixé par les conjurés pour l'exécution du complot tramé contre Maximilien ; vous n'avez pas oublié non plus que le nouveau chef de police les surveille , et qu'il doit épouser le même jour , avec toute la pompe de l'opulence , Térésa la brune , son adorée fiancée.

En voyant une si belle journée se lever sur Milan , les conjurés ont frémi. Ceux qui n'ont qu'une conscience ténébreuse se trouvent à l'aise dans tout ce qui est sombre ; ils ont peur du soleil. Un reflet de printemps , un chant de brise ou d'oiseau , le moindre rayon de joie qui scintille , tout cela les fait trembler comme un instinct qui leur viendrait des cieux. Et, cejourd'hui, les conspirateurs auraient cru lire un heureux présage dans un ciel voilé, triste comme le projet de leur crime, morne et froid comme leur pensée.

Cependant , la vaste place de la Farnesa se remplit d'une multitude curieuse; c'est là que le duc doit se montrer,c'est là qu'il doit haranguer la foule. Les conjurés se sont aussi répandus parmi le peuple , comme le poison insinuant se glisse dans les vaisseaux du corps. Les Mandonelli , les Columna dirigent les mécontents ; ceux-ci se trouvent disséminés en petits groupes dans plusieurs endroits ; ils ont tous étudié leur rôle , et , pour se reconnaître entre eux , ils ont un M brodé sur la manche de leur habit. Ils doivent s'élancer, dès que Maximilien aura terminé sa harangue et

que son char recommencera sa marche ; ils doivent , en poussant des cris de désordre et de révolte , profiter du tumulte pour se précipiter à la rencontre du char ducal et faire tomber le prince sous leurs poignards. Telle est la trame ourdie contre le chef qu'ils détestent. Les malheureux ne savent pas qu'un écho de leurs paroles imprudentes est parvenu aux oreilles de leur ennemi ; ils ignorent qu'un bon génie veille sur lui pour parer leurs coups.

C'est l'heure où le char ducal doit passer. Tous les regards sont tournés vers la rue qui doit lui servir d'entrée. Enfin quatre chevaux blancs et superbes paraissent , traînant la voiture princière. Le duc est debout dans son costume le plus magnifique. A son,aspect, la foule crie : Noël! Le char s'avance. À côté deMaximilien se dresse un homme, revêtu des insignes de comte. Personne ne sait le nom de ce gentilhomme inconnu que le souverain semble contempler avec des regards d'amitié.... Maximilien a l'air calme et tranquille, il a le sourire à la bouche : — Oh ! se disent les conjurés , voyez comme il est calme! Il ne sait «rien.... — Avaient-ils oublié que le ciel le plus pur est souvent le plus gros d'orages?...

Soudain le char s'arrête au milieu des flots de la multitude :

— Mon bon peuple de Milan ! s'écrie le duc du haut de sa tribune mobile , as-tu quelque faute à me reprocher?. . .

A cet exorde étrange, la foule ne répond qu'une immense clameur de Noël et de vivat. Car le peuple était, bien moins que les grands, tyrannisé par Sforce.

— Bravo ! mon peuple , reprend le duc avec énergie , ta voix unanime couvre la voix des lâches et des traîtres qui se sont réfugiés dans ton sein. . . oui , dans ton sein ! Tu le vois , mon lion milanais , je ne crains ni les hypocrites , ni les spadassins, ni tes félons. Je viens à toi comme un père vers ses enfants aimés. Eh bien ! le croiras-tu?. . . des hommes sont là dans cette foule qui préparent des poignards contre leur souverain ; l'ambition leur a fait faire bon mar*

ché de ton repos , ô mon peuple ; ils se cachent , je puis les nommer par leur nom; car, je le vois, ils n'osent plus venir !

— Tu te trompes , tyran ! crie une voix fière ; entre nous deux, ce n'est pas moi qui crains le peuple. Tu vas en juger.

C'était Mandonelli , le chef du complot , qui prononçait ces paroles ; la honte de se voir démasqué l'avait animé d'un délire fébrile qui n'avait pas même laissé de place à l'étonnement. En même temps, il perçait la foule; il s'avançait, accompagné des Columna, puis de ses plus déterminés complices, jusqu'au pied du char. ... En ce moment , le duc ôta sa toque empanachée; ce salut était un signal pour les soldats placés en embuscade. Leurs cohortes firent de toutes parts irruption. ... Et bientôt les fauteurs de la conjuration se virent enveloppés et captifs dans un épais réseau de lances.

Le prince regarda sa victoire d'un œil triomphant. Calme et les bras croisés , il avait quelque chose de majestueux et de sublime ; il avait cette auréole , enfin , que l'on croit voir à tous ceux qui viennent d'éviter un imminent péril. Sa figure , d'ordinaire sombre et pâle , était sereine et colorée ; son œil , dont le reflet terne semblait presque mort , brillait d'un éclat juvénile. Vainqueur, il était grand. Ce spectacle fit une large impression sur la multitude, qui se mit à crier de nouveau :

— Vive Maximilien Sforce ! A mort , les traîtres ! Les spadassins , à mort !

Le fier Mandonelli ne veut pas que des fers chargent ses nobles mains ; entouré de satellites , il ne prie pas pour sa vie; la défaite , pour lui , c'est la honte. . . et Ta honte , pour l'ambitieux, c'est la mort. ... Le glaive au poing, il se heurte à la forêt de fer qui l'enveloppe ; il écume, il se tord, il râle. Columna , son cousin , son compagnon d'enfance , l'imite , il tire son épée.... Efforts impuissants! dernières convulsions d'une poignante agonie ! Les deux amis tombent sur le pavé de la place , percés de coups, haletants et vomissant un sang noir qui bouillonne encore. Le duc voit les chefs

de la conspiration frappés, — c'était l'ordre qu'il avait donné à ses fidèles; — les chefs ne sont plus; la conspiration périt avec eux ! Les complices ne sont pas dignes de sa colère : c'est un ramassis de manants soudoyés , sortis de la fange de la populace, et qui, pour vivre, vendent leur âme et leur poignard.

Tout-à-coup , pendant un intervalle de silence , le roulement d'une voiture résonne et traverse la place. Les regards se tournent du côté de ce bruit nouveau. La voiture s'avance toujours au galop et vient s'arrêter enfin , auprès du char ducal , en face de l'église de san Pedro d'Aguilar.

L'aspect de cet équipage magnifique semble jeter dans l'esprit du duc comme un souvenir endormi ; le prince tressaille , de même que s'il se réveillait en sursaut , et , se tournant vers le gentilhomme debout à ses côtés :

— Par la santa Madona ! Michaëli , s'écria-t-il en lui frappant amicalement sur l'épaule , je crois que j'allais t'oublier, mon ami , mon frère , toi. . . . — Puis il ajouta plus bas : Mon sauveur !

Michaëli s'inclina modestement et d'un air satisfait. Il jetait des regards pleins d'émotion sur la voiture nouvellement arrivée.

— Sans doute , fit le duc qui remarquait les regards et l'impatience de son compagnon , sans doute elle nous attend. Suis-moi , Michaëli ; j'ai promis de donner publiquement la main à ta fiancée : je tiendrai ma promesse.

— Qu'il soit donc fait selon votre désir, Monseigneur ! dit Michaëli , qui palpitait à ce moment solennel.

Le duc et son nouveau favori descendirent du char et vinrent se placer près de la voiture; une jeune dame en sortit, vêtue tout en blanc et portant au front la couronne de mariée. Trois gentilshommes de la cour l'accompagnaient. Maximilien offrit galamment sa main royale à la dame, et Michaëli marcha près d'eux ; des seigneurs et des officiers s'approchèrent du souverain pour lui former son cortège ,

et tous montèrent les marches du perron de 1 église San Pedro.

Quand ils furent arrivés au haut du perron , le duc , s'adressant au peuple , s'écria :

— Milanais ! priez pour le bonheur de cette noble dame dont on va célébrer le mariage avec ce gentilhomme , mon ami. ... En leur faveur, il vous sera fait largesse.

Or, les deux fiancés ,— on l'a deviné déjà , — c'étaient le gondolier, l'espion, et maintenant le comte Michaëli... puis la charmante Térésa , Térésa la brune. . . .

Le hasard avait conduit aux pieds de l'église quelques hommes du 'peuple , ceux qui furent les compagnons du nouveau comte , lorsqu'il n'était que gondolier. C'étaient aussi les anciens camarades de Davilla , dont ils connaissaient le double malheur ; ils avaient appris sa captivité d'abord , et puis la trahison de son amante. Le hasard , ou plutôt la Providence , les avait amenés là , aux pieds de cette église où la perfidie devait se consommer. Au moment où les deux époux savouraient l'ivresse emmiellée de l'orgueil et de l'opulence, une voix sourde, venue d'en bas, s'éleva jusqu'à eux , comme le cri lointain de la colère divine qui trouble le monde dans ses joies coupables. Ces paroles étaient celles des gondoliers indignés de ce spectacle et du lâche mariage de celui qui fut leur camarade. — Honte, s'écriaient-ilsf à Michaëli l'infâme, qui profite du malheur d'un ami pour lui voler sa fiancée... honte et malheur à Térésa qui s'est vendue pour prix de l'infamie , pour prix de la honte et de la trahison !

Michaëli et Térésa frémirent. Mais bientôt les portes du temple , ouvertes à deux battants , livrèrent passage au brillant cortège. L'orgueil étourdit de nouveau les fiancés, et le torrent de la vanité les entraîna dans ses flots. Ensuite les portes de l'église se refermèrent , et le peuple reçut tumultueusement les largesses que lui distribuaient les officiers du duc.

Une personne manquait au cortège du mariage , une seule : la vieille Béatrix , la mère de Térésa. Que faisait cette absence à l'orgueilleuse épousée? En acceptant la main de Michaëli, en oubliant Davilla dans son malheur, n'avait-elle pas étouffé les sentiments généreux qui germaient dans son âme? N'avait-elle pas brisé tous les liens qui l'attachaient à la vertu? Que lui importait, après cela, la piété filiale ? Deux routes s'ouvraient à son avenir : le destin l'avait poussée dans la plus mauvaise ! Maintenant elle ne pouvait plus reculer. ... Et d'ailleurs quel air aurait eu Béatrix , la vieille femme du peuple , au milieu de tous ces gentilshommes? Aurait-elle dignement représenté la mère d'une jeune fille que l'on allait faire comtesse? Ne faisait-elle pas bien de ne pas venir ?

Hélas ! la pauvre mère avait vu sa fille , ivre et folle , s'éloigner sans un mot d'adieu du toît qui l'avait si longtemps abritée. ... La pauvre mère n'avait plus qu'à chercher, loin des lieux qui lui rappelaient l'ingrate enfant, des consolations pour ses douleurs profondes. ... Et tandis que Térésa se pavanait auprès du duc sous les yeux de Milan , Béatrix était allée mêler ses larmes à celles de Davilla captif, qui attendait toujours avec angoisse la venue souriante de son oublieuse fiancée.

Page 1