CHAPITRE CINQUIÈME
Les deux Epoux.
Depuis un an que durait la haute dignité de Michaëli , peu d'événements importants s'étaient passés dans la chose publique. Il y avait eu , comme d'ordinaire , un grand nombre de proscriptions , quelques sourdes intrigues contre le pouvoir du duc , mais elles n'avaient eu aucun résultat ; en somme , Maximilien Sforce régnait toujours , sa défiance le tourmentait sans cesse ; il était toujours le
même , voyant de toutes parts des spectres armés , sanglants. C'est pour cela qu'il affichait à la porte de son palais des listes quotidiennes où se lisaient les noms des proscrits et des condamnés à mort , de sorte que le duché de Milan était, à vrai dire, muselé par la crainte. Ce qui faisait aussi trembler Maximilien, c'était l'approche des troupes françaises qui envahissaient avec furie le sol italien. Comment pourrait-il résister aux attaques du chevaleresque François \ er , dont la formidable épée semblait tout renverser sur son passage ? Mais ce qui faisait la crainte du souverain ranimait l'espoir des agitateurs ; en effet, tous les moyens sont bons pour leurs manœuvres... Lorsqu'il s'agit de satisfaire une ambition personnelle , l'histoire ne nous montre-t-elle pas maintes fois les conspirateurs livrant leur patrie à l'étranger ?. . . Sforce avait compris son peuple. . . . il ne comptait plus sur l'énergie éteinte de l'esprit national : les factions avaient tout absorbé.
Sans doute, aujourd'hui qu'une année d'honneur et d'amour a brillé sur sa tête , "Michaëli , le glorieux comte et l'époux de Térésa, doit être radieux de bonheur ! Son visage doit être souriant , ses yeux pleins de l'éclat que donnent le bien-être et la satisfaction de tous les désirs... La confiance toujours croissante du prince qui le comble de bienfaits, et plus que tout cela les caresses de Térésa, sa femme, la plus belle signora delà cour , tout se réunit pour tresser la couronne de sa félicité. Pourtant, à le voir, cet opulent Michaëli , on ne le croirait pas'si heureux 1 Ses joues se sont creusées, ses traits sont pâles, un morne feu s'échappe de ses prunelles. Sa taille est affaissée comme sous le poids de la puissance. Oui, la puissance est un fardeau qui brise, un soleil qui brûle l'imprudent lorsqu'il s'en approche de trop près en croyant voler au bonheur. . . Cette année a bien vieilli le comte Michaëli , lorsqu'elle aurait à peine effleuré la tête de Michaëli le gondolier.
Mais les parfums de l'amour ne sont-ils pas venus rafraîchir ses jours de fièvre ? les baisers de la femme adorée
n'ont-ils pas arrêté sur lui la jeunesse et le sourire prêts à s'envoler pour une vieillesse prématurée ? N'avait-il pas auprès de lui , le malheureux seigneur, la joie rafraîchissante du ciel , le baume consolateur de toute une vie.... l'amour ! Térésa n'est-elle pas sans cesse et de plus en plus rayonnante ? ses yeux ont-ils perdu quelque chose de leur vivacité voluptueuse , sa beauté n'est-elle pas toujours de rose et de satin ?. . . . A la voir si bslle , avec ces lèvres où l'amour respire, et ces épaules à demi-découvertes comme les antiques Néréides des poètes , et ces bruns cheveux qui tombent en folâtrant comme un ruisseau de l'Elysée , ne s'écriera-t-on pas aussitôt : « L'heureux Michaëli qui possède toutes ces merveilles , et qui peut se dilater à loisir dans cette présence enchanteresse ! Si parfois un lourd souci tourbillonne avec ses ailes noires devant ses regards attristés , l'ange divin n'est-il pas là pour écarter la vision fatale et pour rendre aux cieux la pureté de l'horizon ?... Serrer dans ses bras la femme désirée après une longue et douloureuse attente, la voir à soi tout entière... n'est-ce pas être heureux ? n'est-ce pas du miel répandu dans l'âme pour adoucir un cœur blessé par le contact de la terre?. . »
Ainsi l'on parlera sans doute en contemplant Michaëli qui sut embellir sa vie par un doux hymen. . . Ainsi parlera le vulgaire , en voyant Térésa passer dans sa gracieuse mantille de comtesse sur les ponts du fleuve , le soir ; ou bien encore en la voyant descendre de son équipage , ruisselante de parure , puis disparaître , sylphide d'amour , dans les jardins du grand-duc, où résonnent les harmonies du bal...
Mais bien souvent se trompe le vulgaire, parce qu'il juge d'après le dehors des choses , et qu'il ne descend ni dans les pensées , ni dans les cœurs. . . L'apparence est tout pour lui.... De même , lorsqu'il regarde un sublime tableau de peinture, il ne songe pas aux veilles, aux labeurs que l'œuvre a coûtées. . . Il regarde, le vulgaire, il ne réfléchit pas !.. . Ainsi son raisonnement est rapide et facile :
* Michaëli possède la main de Térésa , Michaëli l'avait désirée longtemps avec ardeur. Enfin Térésa devint sa femme... combien cet homme doit être heureux !... »
Oh ! pour un cœur sensible , il faut plus que posséder la présence et la main d'une femme , il faut encore posséder son amour... Et Michaëli peut-il se dire : « Je suis 'aimé de Térésa ? »
Non, cette femme n'est pas à lui ! Elle est à son opulence , à son luxe , à ses plaisirs de vanité. Quand une fois ces passions ont absorbé l'âme , il n'y a plus de place pour les sensations plus nobles et plus pures. Térésa ne songe qu'à briller à la cour : elle engloutit dans le gouffre de son insatiable orgueil les largesses de la générosité ducale ; et même , quand elle ne trouve pas assez d'or dans les coffres de son mari , c'est au prince lui-même qu'elle ne craint pas de s'adresser ! Alors, au bal, on la voit se pencher au bras du maître , et rouler sur lui le velours de ses regards ; puis couvrant sa bassesse sous le masque de la grâce , elle lui glisse à peu près cette phrase :
— Oh ! Monseigneur , la duchesse d'Ocannor a de bien superbes girandoles ; hélas ! les bijoux sont hors de prix.
Le lendemain , le duc, qui ne manque au fond ni d'intelligence ni de courtoisie , envoie par un des pages ou porte lui-même, à la maison de Térésa , quelques-uns de ces bijoux hors de prix que l'on a tant vantés la veille. De là quelque tendre familiarité s'établit entre le souverain du duché et la souveraine des cœurs... Les deux sceptres paraissent dignes de se rapprocher. Térésa vante la splendeur du trône , la magnificence du palais et de ses jardins , la splendeur des cercles de la cour. . . Le duc, de son côté, ne tarit pas d'éloges sur l'élégance de la sigaora, sur la finesse de sa taille , et sur la magnificence aussi de sa cour à elle. . . le cercle de ses admirateurs !
Cet échange de félicitations courtoises a souvent lieu devant Michaëli , qui reste muet sur .son siège , devant Michaëli pour lequel Son Altesse et la signora n'ont l'air de se gêner nullement. Et cela se conçoit ! . . .
Pour le duc , comme pour tout le monde , Michaëli n'est-il pas, après tout, l'espion, le valet, le manant décoré d une livrée brillante ? C'est lui qui recueille toute la honte , Térésa n'a que les fleurs à cueillir , parce qu'une jolie femme a toujours l'air d'une comtesse quand elle est bien parée, £t parce que le monde fait peser sur le mari seul la double responsabilité d'une ignominieuse origine.
Les courtisans de la mode et de la puissance ont fait circuler un bruit infâme ! Pour faire leur cour au duc, on répète dans la noblesse que Térésa kla brune est la maîtresse de Maximilien ! Térésa connaît ces propos dont l'écho parvient jusqu'à elle , et loin d'en rougir comme d'un outrage , il semble qu'elle prenne plaisir à donner plus de matière à la malignité. Maîtresse du duc ! C'est un titre, cela. Ce titre lui plaît... Aussi , quand elle est au théâtre , elle tient ses regards fidèlement fixés sur la loge ducale ; quand elle est au bal , elle rayonne lorsque le duc la tient par la main, et qu'elle entend un murmure confus frissonner autour d'elle. . .Ce titre de royale maîtresse séduit sa vanité... Pourvu que le nom soit brillant , que lui importe l'infamie ?...
Elle n'est pas la maîtresse du grand-duc , pourtant ! Elle est restée fidèle à son époux , moins par vertu que par indifférence ; car elle n'aime pas plus Maximilien qu'elle n'aime Michaëli. Les séductions du monde ne sont autre chose pour elle que l'éclat des bijoux et de l'or; celles de l'amour et de la galanterie lui sont ignorées et ne sont regardées par Térésa que comme des moyens de parure. L'honneur s'éclipse à ses yeux, quand elle voit un peu d'opulence qui s'attache au déshonneur.
Jugez maintenant ce que devait être l'existence de Michaëli. L'indiscrétion peu charitable des courtisans a laissé parvenir à son oreille la chronique scandaleuse dont son épouse coquette est l'héroïne. Il ne croit pas à ce degré d'abaissement , mais un tel soupçon le torture. La voix de la renommée le froisse presque autant que la réalités
Térésa , la maîtresse du grand-duc ! honte et fureur ! Oui , l'on répète cela par la ville , chez le peuple comme chez les grands , parce que tout ce qui est désordre et méchanceté trouve vite sa pâture dans la publique causerie. . . Et , par la sainte croix ! cette femme prête bien le front à cette ignoble couronne de misérable honneur ? La passion du monde dévore ses nuits , la soif de briller dessèche et corrode son âme. Quand elle se montre dans ce monde qu'un scandaleux sourire domine , elle se pare avec des colliers d'or sur son cou nu, avec des bracelets de topaze sur ses bras nus ! Elle parle haut, sourit, et se rafraîchit à grands coups d'éventail... tout comme une courtisane ! N'est-ce donc pas elle-même qui fut la source de cette croyance mensongère , dont la malignité se nourrit ? Pourquoi d'ailleurs Maximilieu vient-il tant de fois dans la maison conjugale , lui qui auparavant ne sortait de sa retraite que la nuit comme un hibou ? Quand il y vient, ce n'est jamais pour parler des affaires de l'Etat, mais toujours il s'adresse à cette femme , soit pour lui parler de galanterie, soit pour lui faire un riche cadeau. Qu'est-ce donc qu'il prétend encore acheter chez Michaëli? N'a-t-il pas déjà son âme?.,. Damnation ! il n'y a plus que sa femme à acheter.
Telles sont les réflexions qui tourmentent l'ancien enfant du peuple , lorsqu'il écoute la voix intérieure , cette voix de l'intelligence que Dieu mit dans l'homme pour faire son bonheur ou son tourment ; et déjà , sans qu'il s'en aperçoive , un poison plus cruel que le souci politique se glisse dans ses veines : un poison qui ronge et mine la vie à petit feu... la jalousie ! Chaque fois que ce duc vient s'asseoir à son foyer, Michaëli tressaille et frémit de rage , parce qu'il sent bien qu'il n'est maître chez lui qu'après le duc. Chaque fois que le prince parle à Térésa, le malheureux époux est dévoré par la fièvre et souffre toutes les tortures de l'enfer pendant ces mortelles heures où le respect et une sorte de reconnaissance le rendent
muet Et Maximilien , qui depuis longtemps avait perdu de vue les douces attractions de la femme , aime à raviver les sources de la vie et de la jeunesse à la prunelle brûlante de Térésa, la brune comtesse et la reine d'amour.
Au reste , dans les courts moments où Michaèli se trouvait seul avec sa femme au coin du foyer , il netait pas à l'aise ; elle n'avait pour lui que des regards glacés , des airs de dédain. S'il se hasardait à lui prendre un baiser , ou bien à vouloir lui enlacer la taille de son bras amoureux , la mauvaise épouse le repoussait avec rudesse , et le malheureux sentait retomber en lui une pensée d'abattement et de désespoir. Chacune de ses illusions s'était envolée une aune. La passion qu'il avait pour Térésa , loin d'être sa volupté, faisait son martyre. Elle ne l'aimait pas, il l'avait compris ! Il avait cru , cet infortuné , qu'une fois devenue son épouse , la gondoliere aurait oublié son ambition pour être toute à lui , ne fût-ce que par reconnaissance. Il ignorait que l'orgueil est une voracité rongeuse que rien ne rassasie , et que la femme ambitieuse ne connaît aucune limite dans ses rêves de grandeur. Femme du psuple, elle veut devenir marquise ; marquise , elle n'aspire qu'à devenir archiduchesse. Mais les sentiments du cœur, ils ne sont plus qu'une ombre , une fumée , un souvenir qui s'efface. Non , Térésa , quoiqu'elle fût liée à Michaèli par l'hymen , quoiqu'il eût sa présence et le titre d'époux , Térésa n'était pas à lui ! Cette existence , qu'il avait rêvée pleine de délices et d'extase , c'était pour lui la continuelle angoisse du damné. Lavoir devant lui si belle toujours, et toujours dédaigneuse ! L'aimer, l'adorer, avoir le droit de la posséder avec toutes ses grâces et tous ses charmes... mais n'étreindre qu'un corps sans âme , une lumière sans rayons, c'était la destinée de Michaèli. Plus Térésa lui semblait charmante , plus il souffrait , car il avait saisi cette désespérante pensée qu'il n'y avait plus même une étincelle à ranimer dans ce cœur mort sous les passions- les plus viles.
Donc , il n'y avait plus pour le pauvre homme d'autre moyen de se rendre la vie supportable que de s'endormir sur [sa souffrance et de s'habituera sa position. L'insouciance... c'était son unique remède ; c'est la philosophie des malheureux ! Il tâchait d'engourdir sa sensibilité par une espèce de suicide moral , en se disant , par exemple , quand Térésa le repoussait ou que le grand-duc venait lui rendre visite : « Il doit en être nécessairement ainsi ! » De la sorte , il ne souffrait pas des blessures de son âme. . . Mais , on le conçoit , cette âme saignante et déchirée frémissait d'une inexprimable douleur au moindre contact qui la frôlait.
. Un soir que , retiré comme d'ordinaire dans sa maison , — sa maison magnifique , sa prison dorée , — Michaëli se livrait aux réflexions de toute nature qui venaient l'assaillir , une tristesse, plus lourde encore que de coutume , faisait peser sur lui son fardeau. Devant lui se trouvaient étalés les parchemins où l'on av*ait inscrit les proscriptions nouvelles ; et cette liste de. mort , dont lui-même avait alimenté quelques colonnes, le remplit, par son aspect, d'un pénible émoi. L'on eût dit un peuple de tombes , en voyant tous ces noms destinés au néant ; cette liste fatale était comme un rassemblement de trépassés.... Oh ! ce n'était pas la première fois que Michaëli se sentait frissonner de terreur, en songeant à son métier de bourreau. Souvent, dans ses jours de fièvre , dans ses nuits d'insomnie , il croyait voir tourbillonner devant ses yeux hagards des spectres vengeurs et sanglants ! . . . Alors il se roulait sur sa couche brûlante, il se mordait les poings avec désespoir, il eût voulu fuir, retourner à sa misérable existence d'autrefois. Le malheureux ! il n'avait pas assez de courage pour cela ! . . . Fuir ! il ne le pouvait ; par un châtiment de la Providence, il se sentait cloué à sa place , rivé à cette chaîne qui ronge sa chair !... Et cependant un funeste génie dévorait sa poitrine et le poussait vers l'enfer. Cet génie hideux... c'était le remords,
— nu —
Michaëli rêvait donc un soir au milieu de sa funèbre solitude. Accoudé sur une table couverte d'un tapis noir , il se parlait à lui-même comme pour essayer d étourdir sa pensée :
— Le jour va bientôt s'éteindre, disait-il , et pour la nuit close je dois me trouver au palais ducal. Ainsi , toujours il faut que j'abandonne mon foyer pour aller défendre celui d'un autre ; je porte une épée, j'ai des soldats, des espions, des valets; mais rien de tout cela n'est à moi! Je suis le bras, un autre est la pensée. Au point que si l'on me disait : « \ Michaëli, livre-nous tous les tiens ; fais charger de fers ton père, ta mère ou ta femme, » il faudrait que Michaëli, îe chef des sbires et l'esclave du duc , obéît ! Pauvre fou que je suis... oh ! bien fou! Lorsqu'on est venu me chercher sur ma gondole , où je ramais joyeusement , aspirant l'air du lac et modulant mes chansons avec ses flots d'amour... j'ai vu briller de For, et j'ai sauté de joie comme un enfant. Le duc m'avait reconnu de l'intelligence, — je ne sais pourquoi ; — il voulait me mettre à la tête de la police milanaise, l'honneur me parut immense! Je devins riche, puissant; je pris place à la cour parmi les premiers seigneurs... et j'épousai Térésitta , que j'aimais depuis longtemps et qui m'avait repoussé parce que j'étais pauvre... puis je me crus heureux!... Ah!!
Après avoir ainsi récapitulé les dernières phases de sa vie , qui se terminaient par un douloureux soupir, l'infortuné tourna les yeux autour de lui; la chambre était magnifique , l'orgueil de Térésa l'avait ornée avec opulence. Il semblait qu'il ne s'en était pas encore aperçu, et que cette opulence frappait ses regards pour la première fois. Cette idée de richesse jeta dans son âme une lumière subite, vive , mais pâle , semblable à l'éclair qui jette sa flamme bleuâtre sur les flancs du rocher noir. Aussitôt, secouant le poids de sa mélancolie par un effort fébrile, il s'écria :
— Pourquoi me plaindre? Le duc m'a bien payé , par Dieu!
Mais Q8t effort n'est qu'une action désespérée qui l'épuisé davantage. Michaëli retombe bientôt dans l'abîme de son malheur, plus froid et plus désespéra qu'auparavant. Tel un malade , brûlé par la souffrance , se soulève pour chercher la lumière du soleil et la fraîcheur de l'air pur ; mais il s'affaisse bientôt en grelottant. La lumière a blessé sa paupière affaiblie, la fraîcheur a pénétré comme une glace dans ses veines, d'où la chaleur vitale s'envole au souffle de la mort.
Et puis la liste de proscription , un moment oubliée , se dresse devant lui pour tout rappeler d'une manière plus terrible :
— Ah ! je ne ^songeais plus à mon devoir , dit-il ; c'est juste ! la proscription qu'il me faut envoyer au bourreau tout-à-1'heure !
Et son accent prenait une inflexion de résignation étrange qui voulait dire : « Je suis maudit, je me débats en vain. »
Cette liste était écrite en partie par le duc, qui ne laissait guère passer une semaine sans y graver les noms de ceux qui gênaient son soleil ; en outre , il fallait que Michaëli , pour être à la hauteur de ses fonctions , remplit les' vîdes de noms à son choix. Il savait que s'il eût laissé quelques blancs , c'était une impitoyable disgrâce , un soupçon de trahison planant sur sa tête. Et comme entraîné sur une pente invincible , il écrivait sans cesse et sans merci ces noms qu'exigeait de lui le tyran soupçonneux et cruel. Ce jour-là , Maximilien avait fait presque toute la besogne. Le parchemin envoyé du palais au chef des sbires était rempli pour ainsi dire jusqu'au bout. C'est que Sforce avait appris que les troupes françaises s'avançaient vers Milan ; et le prince espérait , en agissant par intimidation , ranimer l'ardeur de ses sujets , plus occupés à vivre des malheurs de la patrie qu'à la rendre glorieuse. Funestes effets de l'ignorance des peuples et de l'ambition des grands ! .Michaëli jeta négligemment les yeux sur l'œuvre ducale.
• — Voilà donc les nouveaux condamnés, dit-il. Par saint Michaël , mon patron ! la proscription est mieux nourrie que le peuple.... Qu'ont fait tous ces malheureux que le glaive du bourreau va devoir frapper ? Lisons : « Antonio Pizziani, condamné pour avoir brigué la faveur populaire. » Quel pitoyable prétexte ! Mais cet homme est un vertueux vieillard dont la vie fut toujours pure comme l'horizon du printemps. Il ne doit pas mourir ! Depuis longtemps je le connais, il est charitable et bon. Le tuer, c'est un parricide.
Je cours au palais, je vais Ah ! misérable, s'écria-t-il en
s'interrompant tout-à-coup , que ferais-je au palais? Sauver Pizziani? parler en sa faveur? On m'appellerait traître. Esclave! obéis et tais-toi.
Michaëli lut ainsi les noms de plusieurs personnes que l'on condamnait pour trop de vertu. L'expression de l'indifférence et de l'inertie plissa de nouveau son visage : il se sentait plus faible que sa destinée ; et , nous le savons , sa philosophie était de l'insouciance. . . . Un instant , son teint fut plus pâle, ses sourcils se froncèrent, une émotion visible altéra ses traits , et l'exclamation suivante s'échappa de ses lèvres :
— Ah ! cet homme a été mon camarade. Je l'ai bien connu dans mes jours d'autrefois !
C'est qu'il venait de lire dans la liste des condamnés à mort le nom de Davilla le gondolier.
On se rappelle ce nom ; Davilla gémissait dans les fers depuis une année ; il avait été arraché de sa gondole le même soir que Michaëli. Mais l'un avait été. jeté dans un cachot , l'autre avait eu la richesse et la dignité de comte ; l'un s'était vu séparé de sa fiancée, l'autre avait vu son amour couronné par l'hymen !
Et cependant on sait si Michaëli le gentilhomme était plus heureux que le prisonnier Davilla.
— Il va mourir ! murmura de nouveau le chef de la police ; je le croyais enseveli depuis longtemps dans la fosse hideuse des suppliciés. Davilla! ce mot me remue et me
rappelle mon jeune passé. Pourquoi donc l'a-t-on condamné? Du reste , il va mourir ! Il est plus-heureux que moi peut-être !
En prononçant ce mot désespéré , Michaèli se couvrit le visage de ses deux mains , et des larmes amères 'coulèrent de ses yeux brûlants. Ces pleurs le rappelèrent à lui-même. Il se redressa subitement comme honteux d'avoir pleuré.
— Des pleurs sur mes joues ! dit-il avec arrogance et fureur. Que suis-je donc devenu? Si Ton me voit, l'on m'appellera traître ! Pleurer, moi ? Non, non ; la sensibilité n'arrive pas jusqu'au cœur à travers le pourpoint de comte. D'ailleurs, ce Davilla, ce condamné que j'appelais mon ami, ne fut jamais que mon rival. Il aimait ïérésa , lui seul en était aimp . Qu'il meure donc, cet homme, et que la volonté ducale s'accomplisse ! . . .
Aussitôt Michaèli frappa sur un timbre sonore. A cet appel funèbre, un affidé parut. L'époux de Téré&a lui remit un parchemin , celui de la proscription ; puis , lui faisant un signe impératif que l'autre comprit en véritable habitué, le chef des sbires ajouta :
— Va, Mattéo, va porter ce parchemin à maître Rubettini .
Or, maître Rubettini. . . c'était le bourreau.
Mattéo , le valet du duc et le valet du confident ducal , s'inclina , puis sortit lentement avec cette solennité hypocrite dont les porteurs de cadavres et les fossoyeurs prennent l'habitude.
Et Michaèli pensif le regarda s'éloigner.
Tandis que l'oiseau sinistre s'éclipsait, emportant le papier fatal dans ses serres , un bruit léger qui venait d'autre part fit tressaillir l'ancien gondolier; c'était le bruit d'une robe de soie , l'écho folâtre d'un éclat de rire. Le malheureux s'éveilla de ses rêves et se retourna pour voir d'où venait l'importun murmure] il aperçut Térésa, sa femme, qui revenait de la promenade , l'œil animé , le front haut , rougissant d'aise ; elle riait , et courut vers le miroir pour
regarder si l'économie de sa toilette n'était pas dérangée. Puis , satisfaite de ce coup-d'œil , elle alla s'étaler sur un divan de- pourpre comme une reine somnolente et voluptueuse de l'orientale antiquité.
La vue de sa charmante épouse ne ramena pas le sourire sur le visage de Michaëli. Au contraire, il devint plus sombre. Nos lecteurs , que nous avons initiés au mystère de leur vie, devineront facilement pourquoi. v
— C'est vous , Térésa ; quel motif vous amène dans mon cabinet à cette heure? dit-il avec indifférence.
— Àh ! par notre bon duc , répondit-elle , il faut que je vous conte une plaisante histoire , mon cher seigneur. La marquise Hortense Manfioletfci , que je hais parce qu'elle est plus belle que moi, devait épouser le chevalier Bloërder ; mais il arriva qu'hier soir ce galant fut tué d'un bon coup d'épée en combat singulier. Ce qui coupe court au beau mariage de notre marquise aussi bien qu'aux riches offrandes dont se glorifiait déjà notre révérend chapelain. Ah! ah! ah! la plaisante aventure.... J'en ris encore.... La Manfioletti doit faire maintenant une figure passablement allongée.
Puis les éclats de rire de la folle redoublèrent.
Quelque dur que fût devenu le cœur de Michaëli par nécessité , il n'en fut pas moins froissé de ces moqueries qui s'attachaient à la douleur d'une autre , et ce rire infâme révolta tout ce qui restait en lui d'honnête et de généreux.
— Par les saintes plaies de notre Sauveur ! s'écria-t-il indigné , Térésa , vous êtes une méchante femme ! . . .
La comtesse le regarda tout étonnée ; mais bientôt le dédain reprit le dessus. Promenant sur son époux un œil où brillait la colère , elle répondit avec un ton de mépris insultant :
— Michaëli , sur mon âme ! vous êtes fou ... . Par ma foi chrétienne ! admirez clone ce bon seigneur qui fait le sensible et qui envoie chaque jour des milliers d'hommes au bourreau !
À cet outrage qui , pour mieux frapper , s'armait d'une vérité cruelle , le malheureux fut presque ébloui d'un vertige subit. Il retomba sur son siège comme anéanti , foudroyé. Sa rage se changeait en honte , il eût voulu se réfugier dans les entrailles de la terre , pour ne plus entendre ces mots qui tonnaient dans chaque parole : Bourreau ! bourreau ! — L'infortuné l tout , jusqu'à la voix d'une épouse , lui jette le sarcasme et le mépris ; l'onde fraîche de l'amour se change pour lui en plomb brûlant qui lui déchire les entrailles. C'est la première émanation de l'infernale éternité qui lui est réservée I
Térésa , le voyant immobile et vaincu , prend un air de triomphe :
— Voyons , dit-elle , j'aurai peut-être pitié de vous. ... Je vois que vous vous repentez. Vous me demandez pardon , n'est-ce pas?
Michaëli tourna vers elle son front pâle :
— Non , je souffre , répondit-il avec un accent profond. La folâtre épouse haussa les épaules et se mit à jouer
nonchalamment avec les franges de sa mantille ; il y eut un moment de silence. Alors Michaëli se leva péniblement de son fauteuil et s'avança vers sa femme , qu'il se mit à contempler avec un mélange d'amour , de haine et de douleur.
— Oui, je souffre , continua-t-il , je souffre depuis longtemps ! Savez-vous ce que c'est , Térésa, d'avoir toujours la même pensée qui vous ronge et vous brise sans pitié , sans pardon? C'est une folie, mais une folie que l'on comprend, dont on analyse toutes les atteintes, contre laquelle on lutte sans pouvoir la vaincre et sans pouvoir trouver le néant de l'intelligence ! Voilà mon sort. Je souffre de mon passé perdu, de tout le bonheur envolé pour moi. Je souffre de mon présent , dont l'opulence ne couvre point l'ignominie ; j'ai du remords , là , dans l'âme , du remords. Ah ! savezvous que j'ai fait tuer bien du monde , bien des honnêtes gens depuis une année? — Vous le savez ; vous me l'avez dit
lout-à-1'heure. — Et dans mes nuits sans sommeil , je vois souvent se dresser devant moi leurs ombres gémissantes enveloppées dans un sanglant suaire. Chacun me jette ce mot infâme : Bourreau ! La conscience me crie : Assassin ! damné ! . . . Alors je lutte en moi-même contre cette idée terrible, je force mon imagination à me justifier. Je me dis : C'est la fatalité qui le veut ainsi ; je ne puis faire autrement ; et pour celui qui est criminel sans vouloir le crime , il doit y avoir un pardon au ciel ! Je me dis tout cela , mais je ne parviens pas à retrouver le calme.... L'idée de tous ces morts qui m'accusent au tribunal suprême est comme le rocher de Sisyphe qui m'écrase sans m'anéantir !
Et vous-même , Térésa ; vous-même
Ici le malheureux s'arrêta pour refouler le sanglot qui venait étouffer sa parole.
Un moment après , Michaëli reprit :
— Et vous, signora, n'y avez-vous jamais songé? N'avezvous jamais compris ce qu'il y avait pour vous au dedans de moi? Je vous ai aimée... comme la sainte Madone... je vous aime encore. ... Et pourtant cet amour fut comme tout le reste ; il s'est changé en amertume sur ma lèvre flétrie. Puis-je dire que vous étiez à moi , vous , Térésa , qui me donniez un baiser comme par aumône , vous qui comptiez les moments perdus dans ma présence dédaignée ? Que de fois ma veine s'est glacée au souffle de votre indifférence. J'ai souffert plus encore pour cela , voyez-vous , que pour tous mes remords , pour toutes mes hontes. Vous que j'adore , vous ! . . . oh ! vous n'avez pas senti mes tortures ; mais sur mon jeune front déjà si vieux il y a plus d'une ride que vous avez tracée.... J'aurais voulu me dilater dans votre présence continuelle , être près de vous toujours , aspirer le feu de vos yeux, le sourire de votre bouche. Au lieu de cette vie enivrante que nous avait promise la bénédiction nuptiale , ce fut la déception qui me saisit , la déception dont l'étreinte est froide comme celle d'un cadavre ! Malheur ! vous n'avez pas assez de la présence d'un comte , il
vous faut celle du duc ; il faut que ce prince vienne s'asseoir à notre foyer domestique ; il faut , pour que votre œil rayonne, que Maximilien vous offre sa main ducale au sein des fêtes de la cour. ... Et moi ! moi ! . . . vous n'avez donc jamais pensé que je souffrais sans vous le dire? Voyez , cette douleur muette et concentrée a fait du pauvre Michaëli un spectre vivant. . . . Je suis jaloux ! je suis brisé lorsque je vois ce souverain vous parler tous les jours avec cet empire qu'une femme ne donne qu'à celui qu'elle aime , fût-il grand duc ou roi !
— Eh ! Michaëli , fit la jeune femme avec quelque peu d'attendrissement, je n'aime pas le duc, moi... vous le savez bien.
— Je le crois , répondit-il ; non , vous ne l'aimez pas ; mais on dit que vous l'aimez , on dit que vous êtes sa maîtresse.... Et ce bruit qui circule parmi cette foule détestée • de courtisans me fait bouillonner de rage , cette idée me tue !.. . De grâce , si vous voulez faire une bonne action , si vous voulez ramener la vie à l'agonisant qui vous implore , Térésitta, si vous voulez apaiser les cendres de notre mère Béatrix, oubliez ce
%En ce moment, un murmure prolongé, venu du dehors, couvrit les paroles de Michaëli. Les deux époux restèrent immobiles, écoutant la voix populaire. Ils distinguèrent au sein de ce tourbillon de cris confus des mots sans suite : « Arrêtez ! — Non ! non ! — Laissez fuir ! — Par ici , les archers! »
Et comme Michaëli allait s'informer de l'origine de ce désordre , la fenêtre de sa chambre s'ouvrit bruyamment. Un homme, aux vêtements pauvres et déchirés, sauta dans l'appartement , et jeta sur le parquet un reste de chaîne brisée. Puis il s'écria d'une voix où tremblait la terreur :
— Grâce! ils me poursuivent ! Cachez-moi... sauvez ma vie!
— Qui donc es-tu, misérable? s'écria Michaëli que la stupéfaction faisait palpiter encore.
— Un malheureux, un proscrit, répondit le nouveau venu.
Le son de cette parole gémissante fit pâlir le chef des sbires d'une émotion dont il interrogeait en vain le mystère. Il contemplait celui que le hasard envoyait chercher l'hospitalité dans la demeure inhospitalière de l'espion ; ces traits ne lui semblaient pas inconnus , ce visage défiguré par les angoisses conservait une expression qui ranimait en Michaéli des souvenirs presque éteints. Mais il ne trouvait pas le mot de l'énigme qui tourmentait sa mémoire.
Térésa, d'abord effrayée par le bruit de la multitude et par l'apparition subite d'un inconnu, reprit un moment d'assurance. Elle regarda cet homme qui se disait proscrit, "et, malgré les cheveux épars qui voilaient son visage, malgré le désordre de toute sa personne , elle le reconnut par un instinct qui l'illumina comme un rayon de lumière rapide. La jeune femme s'écria comme fascinée :
— Davilla! Bavilla!
— C'est lui. . . oui , c'est lui ! fit Michaéli avec une explosion de jalousie. Par Satan ! Térésa , vous l'avez reconnu la première!...
— Oh ! je vous reconnais aussi , dit à son tour le fugitif avec un accent étrange. Cette femme, c'est Térésa la brune ; cet homme, c'est Michaéli le gondolier!
Alors il y eut entre ces trois personnages une scène muette dont il est impossible à la plume de rendre l'action profonde ; ils se regardaient entre eux , et leurs pensées s'entrechoquaient, et leurs cçeurs battaient comme les flots de la mer. Non, ce n'était pas le hasard qui avait amené là le fiancé trahi par Térésa, le camarade abandonné dans les fers par Michaéli. C'était la Providence qui avait combiné cette rencontre solennelle pour faire apparaître aux coupables un fantôme plus terrible encore que tous les autres... un fantôme vivant. Davilla , par sa présence, rappelait, à cette femme arrogante le serment qu'elle avait trahi, l'amour qu'elle avait foulé aux pieds pour l'opulence, la piété filiale
qu'elle avait outragée au point de ne pas être venue jeter quelques larmes et quelques fleurs sur la tombe de Béatrix. Davilla, pendant ces jours de printemps et de pureté, fut le bon génie de Térésa. C'était par lui qu'elle avait connu l'amour, c'était lui seul qu'elle avait aimé avant d'être perdue. Parlui* Térésa pouvait devenir vertueuse et mener une existence bénie de sa mère et du Ciel. . . . L'épouse de Michaëli comprit vaguement ce remords que lui envoyait un Dieu vengeur ; pour la première fois, elle crut voir son passé se dresser devant elle; pour, la première fois , elle pensa que sa mère reposait sans une prière au champ des morts. . . et son cœur se serra.
Michaëli n'était pas moins altéré. D'abord , la vue de cet homme réveillait de la manière la plus vive les serpents de sa jalousie. Il savait que sa femme avait aimé Davilla , de qui Je malheur et l'ambition l'avaient séparée... et puis . l'aspect du captif ne rappelait-il pas à l'espion toute son ignominie? C'était devant lui qu'il s'était vendu pour un peu d'or dans le cabinet du duc ; c'était lui qu'il avait laissé gémir dans les prisons de Milan ; c'était lui qu'il avait indignement trahi, en profitant de son infortune pour corrompre sa fiancée. ... Oh ! c'est bien la Providence qui conduisit dans cette maison Davilla couvert des haillons d'une saisissante misère , c'est Dieu qui va tonner et punir par sa voix !
Admirable effet des forces de l'âme ! Davilla fugitif et malheureux , sans amis , sans asile ; Davilla condamné à mourir , échappé depuis une minute à ses fers , lui qui mendiait tout-à-1'heure l'hospitalité d'une voix lamentable, il relève la tête avec fierté , il fait plier sous son regard de flamme le comte Michaëli et la comtesse Térésa. C'est que le malheureux captif a pour lui son droit et Dieu, c'est qu'il est fort du souvenir de ses tourments et de l'énergie d'une légitime vengeance... tandis que les autres n'ont devant eux que l'infamie, le remords, le désespoir.
— Ohi s'écrie le proscrit ferme et fier, je suis chez Mi-
chaëli , chez Térésa.... Je sais tout : vous êtes mariés.... Etes- vous heureux? Non, vous ne pouvez l'être, parce qu'un Dieu juste règne et n'envoie le bonheur qu'aux siens. Michaëli , mon brave compagnon , ton visage est bien pâle pour un comte! Térésa, ma brune, votre front est bien humble pour une comtesse l Le doigt de la Providence a passé là. Dis-moi , qu'as-tu fait de tes serments , femme maudite? T'en souvins-tu plus d'une heure? Non, pas une heure ; car en sortant de la maison de Béatrix pour aller en prison , je rencontrai mon rival sur le seuil ; je comprends qu'il n'a pas eu besoin de beaucoup d'efforts pour te séduire. Il venait de se vendre, il venait t'offrir la moitié du prix du marché. Tout fut promptement conclu. La fdle n'écouta point sa mère , la fiancée oublia son fiancé. Cela est bien! Moi, j'espérais toujours, j'avais foi dans ton serment d'amante , je t'attendais dans mes chaînes ; je me disais, en écartant de ma pensée le souvenir de cet infâme Michaëli : « Elle va venir m'apporter ma grâce et me conduire à l'autel. » J'espérerais. encore, si ta vieille mère, ô Térésa, si la bonne Béatrix n'était venue m'apprendre la trahison de sa fille et m'apporter la consolation de ses larmes. Elle vint de la sorte, bien des fois, soulever la moitié de mes fers.... Mais plusieurs jours se passèrent sans qu'elle arrivât , puis plusieurs jours encore. L'anxiété dévorait ma solitude ; enfin , un geôlier eut la charité de me parler d'elle : charité barbare ! ma vénérable consolatrice s'était endormie du dernier sommeil.
Il s'ai r jta, puis il reprit d'un son de voix plus terrible :
— Toi qui ne portes pas des habits de deuil, Térésa, ne savais-tu donc pas que Béatrix n'est plus?
Ensuite se tournant vers Michaëli :
— Pour toi , mon compagnon, s'écria-t-il , je suis heureux de te le crier ici : tu n'es qu'un lâche, un misérable, un infâme ! . . . Arracher une fille à sa mère , spéculer sur le malheur d'un ami pour corrompre celle qu'il appelait déjà son épouse ! puis vendre ta loyauté , ton honneur ,
pour prendre la livrée d'un espion , pour remplir le métier de bourreau
— Encore ce nom! hurla Michaëli, que la rage fit bondir comme une force magnétique. Ce nom prononcé par toi, dans mon foyer, cette insulte infernale dont mes ennemis et mes envieux me poursuivent, tu ne crains pas de la répéter ici , mécréant ! Oui , je suis un lâche , tu peux me flétrir de ce titre, Davilla, car je t'ai souffert trop longtemps, j'ai trop longtemps écouté tes injures insensées.... Misérable! sais-tu bien à qui tu t'adresses? Au maître de ta vie, à celui qui signa ton arrêt de mort. Et tu parles à Térésa, sous mes yeux , toi , mon rival détesté ! Le langage de ta colère est bien près de celui de l'amour. Moi qui suis jaloux, je l'ai compris. Fou ! je n'ai qu'à faire un signe, à dire un mot, mes soldats entreront et renoueront les anneaux de ta chaîne rompue. Je te hais , mon rival , je te hais ! Tu te traînerais à genoux pour demander grâce. . . je ne la ferais pas.... Ce sera ma dernière volupté, la haine, continua-t-il avec délire ; je ne veux pas appeler mes soldats , ils- n'arriveraient pas assez vite , et tu pourrais leur échapper encore. Ma vengeance saura mieux te frapper, Davilla!...
En prononçant ces paroles , Michaëli > hors de lui , tira son poignard.
Térésa se mit à genoux et se voila le visage de ses mains, mais on ne l'entendit pas même prononcer un seul mot de grâce pour son premier amant.
Le fugitif ne fit pas un seul geste de crainte. Si le moment d'air libre qu'il avait respiré lui avait rendu l'amour delà vie, l'énergie de la fierté fut néanmoins plus forte chez lui que l'horreur de la mort. Il méprisait trop Michaëli pour le redouter, ou pour implorer de lui le moindre atome de faveur ou de pitié.
— Meurs donc ! fit le chef des sbires en levant son arme menaçante sur l'homme que l'infortune jetait à sa merci , meurs....
Mais , au moment de frapper , une force inconnue l'arrête. Il recule , il jette le poignard homicide.
■ — Non , s'écrie-t-il , je ne puis m'y résoudre. Il y a déjà trop de sang sur mes mains. Davilla ! je ne puis te frapper. Il est plus facile de signer- un arrêt de mort que d'exécuter même sa propre vengeance. Je ne te tuerai pas !
Le fugitif ne répondait rien. Il n'avait pas assez de plaisir à vivre pour donner un remercîment à l'homme qu'il détestait le plus au monde... après le duc, pourtant.
— Tu ne mourras pas ! continua Michaëli après une seconde de silence. Tu resteras couvert de mon hospitalité. Je saurai dérober ta vue aux recherches des sbires. D'ailleurs , on ne s'occupera pas beaucoup de toi. Qu'importe un pauvre diable de plus ou de moins (1 ) ? Je présume que Maximilien t'avait fait l'honneur de te mettre sur sa liste , parce que tu lui coûtais, trop cher à nourrir. Tu vivras : le destin le veut.
— Il est vrai , reprit Davilla , Maximilien m'avait condamné à mourir. — Ce n'est pas pour cela que je le hais le plus. — Ce matin, quand on m'apprit cet arrêt, je n'en témoignai que de l'indifférence. . . . C'était même pour mon âme une espèce de joie. Peut-on tenir à la vie lorsqu'elle n'est autre chose qu'un sentiment continuel de désespoir? La mort. . . c'est aussi de la liberté pour un captif. ... Je me disais toutes ces choses en me résignant. . . . Mais , vous le dirais-je? lorsque je sortis de la prison , l'air vital que respirait ma poitrine ranima ce jeune sang dans ma veine dilatée; l'instinct de l'existence agita mon esprit, centupla mes forces. Je brisai mes fers , et je trompai la vigilance des archers. Puis , je m'enfuis a travers la ville , aiguillonné par le délire , protégé par le peuple , jusqu'à ce qu'enfin ma fuite me conduisit vers vous....
Comme il parlait encore , un messager vint apporter à Michaëli un billet cacheté que celui-ci lut précipitamment.
(1) D'après ce que nous avons dit plus haut , on sait que les proscriptions de Sforce portaient principalement sur les grands seigneurs. C'est ainsi que nous l'avons vu , au chapitre quatrième , soutenu par le peuple contre les grands.
A peine avait-il commencé cette lecture , qu'un nouveau désordre bouleversa ses traits , des exclamations entrecoupées s'échappaient de sa bouche ; enfin , se tournant vers Davilla d'un air égaré :
— Non! s'écria-t-il , tu ne peux vivre Sais-tu ce que
ce message m'apprend?
— Encore ! murmura douloureusement Davilla , qui voyait la mort et la vie passer tour à tour devant ses yeux ; et , nous le comprenons , son courage s'usait en face de cette terrible partie que jouait le destin.
— Ce message m'apprend , hurla Michaëli , que mon vieux père est atteint d'une maladie mortelle. Le vieillard mourant appelle son fils à Venise, où gémit son agonie. En présence de cette lettre , que m'importe Milan , et le duc , et les affaires publiques ? Et toi surtout , Davilla , puis-je me soucier de ton existence ? Je vais partir. Tu ne peux rester maintenant sous mon toit , tu ne peux rester seul avec Térésa qui t'a aimé et que tu réchaufferais au feu de ton amour. Allons! je n'ai pas de temps à perdre; je veux aller recueillir le dernier soupir de mon père. Il faut mourir, cette fois !
— Je t'attends ! reprit Davilla d'une voix inspirée ; viens donc ! Pour mieux accomplir ton œuvre de piété filiale , viens te faire encore une fois assassin. Ton âme peut-elle abriter à la fois le crime et la vertu?... Chose étrange 1 lorsqu'une fois on est lancé sur la pente de l'infamie , on ne peut pas s'arrêter en chemin , et l'on rejette tous les appuis que le Ciel vous envoie. Tu veux me tuer , parce que tu crains que je ne souille ton hospitalité par un amour maintenant sacrilège.... Eh bien ! que mon sang retombe sur ta tête, je veux t'enlever même le prétexte du crime.... Michaëli , devant cette Madone, devant le fils divin qui nous regarde et nous écoute , — continua-t-il en élevant la main vers l'image de la sainte Vierge appendue à la tapisserie , — je te le jure , je te le jure , moi , près de paraître au tribunal de Dieu , jamais une idée pareille, à
celle que tu me supposes ne fût entrée dans mon coeur. Malgré les torts que je te reproche , malgré les liens d'a^ mour qui m'unissaient naguère à Térésa, une fois devenu ton hôte j'aurais tout oublié , je n'aurais vu dans cette femme que l'épouse de mon hôte , et je l'aurais respectée comme ma mère. Absent ou présent, Michaëli, tu pouvais être calme et me laisser asseoir sans crainte au foyer conjugal. Oh ! si je l'avais aimée encore, je n'aurais pas voulu de ton hospitalité , j'aurais moi-même ouvert cette fenêtre et crié aux sbires : « Pieprenez-moi pour me reconduire au gibet. » Vois-tu ? je ne te demande pas la vie , mais si tu me laissais dans cet asile pendant ton pieux voyage , je te le jure encore, par mon salut éternel, Térésa ne verrait en moi qu'un frère dévoué, rigide, heureux de verser son sang pour lui conserver l'honneur.
Il dit, et baissa la tête, prêt à recevoir le coup mortel. Michaëli Js'arrê ta de nouveau , tremblant , irrésolu : l'accent pénétré de Davilla , où se mêlait une teinte de reconnaissance , la majesté du serment qu'il venait de prononcer au bord de la tombe, tout cela émut violemment l'espion , qui depuis longtemps n'entendait contre lui que les blasphèmes et les malédictions de ses victimes.
Bientôt la révolution s'opère entièrement en lui ; un reflet de dignité colore sa joue ; ,il s'écrie :
— Davilla, je reçois ton serment. Je pars... tu veilleras sur elle. . . sur elle que j'aime encore , tu me comprends. ... Adieu !
■ — Va, tu n'étais pas encore perdu , s'écrie son ancien compagnon forcé de l'admirer malgré lui ; la vertu conservait encore en toi quelques étincelles. L'amour filial les ranime. J'oublie tout notre passé. Le présent et l'avenir sont là..., Michaëli, ne désespère pas de la miséricorde divine ; lorsque les hommes pardonnent, il est permis d'espérer en Dieu. Frère, ta main dans la mienne, et pars tranquille pour la belle Venise.
Et Davilla tendit la main à Michaëli. Celui-ci la saisit
avec transport. Cette étreinte lui fit du bien : c'était comme la rupture du pacte qui l'unissait au démon , comme un appui que lui offrait son bon ange pour remonter aux cieux. Il courut ensuite vers Térésa stupéfaite , et déposa sur son front un baiser brûlant. A peine si quelques larmes de convenance mouillèrent les yeux de l'épouse à cet adieu subit. Puis , revenant à Davilla , Michaèli lui glissa ces mots à l'oreille :
— Frère , prends garde au duc de Milan ! . ..
Puis il disparut , rapide comme une ombre , emportant son^manteau et son épée.
— Le duc de Milan ! le duc de Milan ! répétait Davilla , resté seul avec Térésa qu'il regardait à peine. Oh ! prendsy garde , Maximilien Sforce , prends garde que la mesure de ma haine ne vienne à déborder enfin ! . . .
(VWWVWA.4