‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 113 sur 143 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

L'Hôte.

Ainsi l'empire des circonstances agit sur les destinées humaines ! Dans ses combinaisons bizarres, incompréhensibles , la fatalité change en un clin-d'œil la face des situations, et ramène les revirements les plus inexplicables que n'aurait pas même rêvés une minute auparavant l'imagination la plus féconde. Un avenir qu'on aurait tout-àl'heure repoussé comme impossible se déroule subitement devant vous , et ressuscite une partie du passé que l'on croyait à jamais évanouie. Ici Davilla serre fraternellement la main de Michaëli , contre lequel il avait amassé tant de haine pendant une année de tortures ; Davilla devient l'hôte et l'ami de ce rival exécré ; l'asile qu'il cherche pour dérober sa vie au gibet, il le trouve sous le toit du chef des sbires. ... Et puis le flot du destin amène une rencontre plus étrange encore : Davilla , qu'une commune existence

vu réunir à Térésa la brune; Davilla, chargé de veiller sur l'honneur de cet le femme qu'il a tant aimée et qui l'a trahie; Davilla, son hôte, son gardien!... Mystérieux pouvoir d'une force inconnue qui se joue des hommes! C'était à ne pas y croire ; mais notre destinée est un panorama rapide, où les objets passent et s'envolent, poussés par la baguette magique du Temps.

Deux choses feront comprendre la possibilité delà situation réciproque des anciens fiancés : Davilla n'avait plus d'amour pour Térésa, puis il avait juré par la Madone sous le toit hospitalier, ■

Térésa , pour sa part, avait aimé cet homme...' mais il y avait bien longtemps ; il s'était passé bien des choses depuis lors, et si, dès sa première vue, la jeune femme avait éprouvé le sentiment d'un plus doux souvenir , elle avait promptement écarté cette pensée, car elle se déliait des sensations de ce genre, non par vertu , mais par conséquence de la vie égoïste où elle se trouvait engagée. Térésa ne comprenait plus l'amour dans sa pureté naïve , comme autrefois. L'amour, pour elle, était une spéculation comme tout le reste; elle aimait à s'entendre appeler la maîtresse d'un duc, parce que ce nom résonnait agréablement à son oreille , quelle que fût d'ailleurs la personne ducale. Du reste , à le bien regarder , Davilla n'était plus ee qu'il était naguère Les rides prématurées, les joues creusées par la souffrance , le désordre presque hideux de son extérieur , les allures populaires. . . tout cela défigurait singulièrement celui qu'on appelait jadis le beau gondolier, celui que Térésa la brune avait aimé d'amour.

Aussi , Davilla , devenu l'hôte de cette femme qui lui était confiée , ne songea pas à lui dire le moindre mot de tendresse. Il en fut de même de Térésa.

De plus , elle finit par regarder cet homme comme un compagnon fort incommode. Il la suivait partout et veillait sur tous ses regards ; il la gourmandait sans ménagement sur son luxe inutile , et ne parlait d'autres choses que de

Béatrix morte et de Michaëli absent. C'était à n'y pas tenir pour cette impérieuse comtesse qui avait fait de son époux une véritable machine , dont elle ne s'inquiétait pas. Mais par une espèce de faiblesse dont elle ignorait la source , après avoir secoué les liens de l'autorité conjugale j elle subissait l'influence d'un individu qu'elle avait recueilli par charité.... C'est en vain qu'elle essayait de reprendre sa liberté , son insouciance ; Davilla la fascinait , pour ainsi dire , par un seul regard. Il y avait dans ce mandataire de l'époux , dans ce fiancé trahi , revêtu d'un serment solennel , plus de puissance et de majesté que dans l'époux luimême.

Et pour combler l'ennui de ïérésa , le duc ne vint pas lui rendre de visite pendant deux mortelles semaines ; les coffres dans lesquels la dame puisait à pleines mains , diminuaient visiblement. Il fallait à tout prix parler au duc. Quanta Davilla, lui, stoïque jusqu'au bout, il n'avait voulu revêtir qu'un pourpoint fort simple ; il ne se nourrissait que de la manière la plus frugale. L'homme du peuple , avec ses préjugés et sa rudesse , aurait craint de toucher à ce luxe qu'il redoutait et qui n'était pour lui qu'un piège de l'enfer. Il voulait rester pur et fort au milieu de ce foyer de corruption.

Cette vie de gêne et d'ennuis dura tout un mois sans que Michaëli reparût. Enfin , le jour où Maximilien avait coutume de donner un bal masqué dans ses jardins approchait; toute la noblesse de Milan était conviée pour cette nuit magnifique, jamais la comtesse Térésa n'avait, depuis un an , manqué à pareille fête. C'était , après tout , une occasion de parler au prince, dont la négligence à son égard l'inquiétait de plus en plus. Sa faveur était-elle éclipsée à cause de l'absence de son époux ? Le duc la méprisait-il pour une conquête plus facile et plus brillante ? Ne devait-elle plus être la reine de beauté , la souveraine des hommages?... Infamie! l'épouse de Michaëli fut sur le point de se reprocher d'avoir été trop vertueuse.

La vivacité de ses désirs et de son inquiétude lui fit surmonter toute faiblesse ; Térésa , que son destin aigrissait , reprit un moment son air d'insolence et d'orgueil. Elle annonça sèchement à Davilla que le duc donnait un bal masqué le surlendemain , et que rien ne l'empêcherait de s'y rendre. A son grand étonnement, Davilla, loin de montrer de l'humeur ou de la colère , eut un mouvement de joie à cette nouvelle, et son visage montra le sourire d'une satisfaction subite. La jeune femme , croyant avoir repris son indépendance par la fermeté, triompha dans son âme, et résolut de traiter à l'avenir Davilla comme elle traitait Michaëli.

Les deux jours qui la séparaient de la fête se passèrent en préparatifs de tout genre; les toilettes, les parfumeries,les étoffes et les bijoux, tout cet attirail enchanteur dont la beauté se fait des armes et de la volupté , tout fut étalé dans le boudoir de la signora. Davilla , qu'une pensée unique préoccupait , laissa faire la coquette , sans la gronder comme à l'ordinaire. Et , chose incompréhensible , il consentit à ce que Térésa préparât pour lui le pourpoint de velours et le manteau d'or du gentilhomme , afin , comme elle le disait , que l'épouse du comte Michaëli n'eût pas à rougir de son compagnon sous les yeux de la cour.

Tint ensuite le chapitre des recommandations :

— Si l'on vous demande qui vous -êtes, lui dit-elle, voua direz que vous êtes mon frère, récemment arrivé de Venise. C'est ainsi que je vous ferai passer chez le duc de Milan.

Ce dernier mot fit sourire étrangement Davilla, dont les yeux s'allumèrent :

— Je vous remercie, reprit-il en ricanant; il y a longtemps , signora , que je cherche à voir notre bon duc , ou que je cherche à le revoir plutôt. . , .

— Est-ce que vous l'auriez déjà vu?

— Une fois... mais cette fois-là... je m'en souviens.. Puis il redevint silencieux.

Davilla parlait de cette nuit fatale dans laquelle il s'était

vu ravir son bonheur et sa liberté. Cette fois-là seulement il avait aperçu le duc dans son cabinet ténébreux. Pourquoi donc voulait-il le revoir encore? C'est qu'il avait contre lui un amas de haine terrible ! Et lorsqu'on hait quelqu'un de la sorte , on éprouve je ne sais quel plaisir d'enfer à chercher sa présence pour le dévorer du regard. En vérité, cela fait du bien !

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