‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 114 sur 143 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

Le Baî de la Cour.

Dans nos climats du nord où la brise est sèche et glacée , ou les printemps eux-mêmes sont obscurcis par la brume et par le froid, on ne devine guère ce qu'il y a d'ivresse et de poésie dans une nuit italienne. L'air , fatigué de la chaleur du jour, se repose, tiède et nonchalant, comme une belle fatiguée ; et pour celui qui veille , il apporte des exhalaisons célestes , des arômes tombés du paradis sur la terre. C'est une autre vie, celle de la nuit , c'est une atmosphère nouvelle.... Et les poètes , peu soucieux de sommeil, en rassasient leur muse avec enivrement. L'Italie ne perd pas cette heure bienheureuse de minuit , elle ne s'endort qu'après avoir joui de cette poésie nocturne où le Tasse a puisé son génie ; sans cela, ce serait méconnaître les dons du Créateur et rejeter ses bienfaits avec mépris. C'est aussi l'heure où les bals masqués s'animent , où les signoras errent comme des ombres blanches dans les jardins embaumés, l'heure où l'harmonie frémit et soupire pour appeler les chœurs de danse sur la pelouse, jusqu'à ce que l'aurore fasse évanouir comme des fantômes ces signoras et ces chansons.

En ce moment , minuit approchait ; les délicieux jardins du duc étaient illuminés pour le bal... et ces lumières vacillantes et fumeuses , perdues dans l'ombre , semblaient

folâtrer avec les étoiles dû ciel d'azur ; l'air était doux et brûlant comme la fièvre de Cythérée , la brise murmurait paresseusement dans les feuilles assoupies , et la mélodie murmurait avec elle des soupirs amoureux. Déjà les jardins étaient remplis de dames et de seigneurs qui se poursuivaient, se parlaient, s'agaçaient et s'intriguaient, grâce à la soyeusevégide du masque ; et les quadrilles et les rondes se formaient au loin , et les groupes de danseurs se cadencaient au balancement de l'harmonie , comme le feuillage au balancement d'Eole. Enfin , c'était la nuit du grand bal masqué que donnait le duc Maximilien.

Le gondolier Davilla, revêtu d'un habit de seigneur, avait conduit Térésa la brune à cette fête. Térésa , folle comme d'ordinaire , s'était exaltée aux premières sensations du plaisir ; elle poussa son éclat de rire habituel , et se mit à bondir comme une biche effarouchée ; de sorte qu'elle prit son élan et qu'elle se dégagea bientôt de la main de son guide. Davilla tout étonné la rappela vainement et la perdit de vue au milieu des bosquets.

Resté seul dans cette demi-obscurité, dans ce tourbillonnement de masques et de folies, l'hôte deMichaëli sentit la colère se glisser dans ses veines ; il erra quelques minutes au hasard, embarrassé dans ses oripeaux de gentilhomme, aigri par les agaceries volages des masques qui passaient , comme le taureau qu'aiguillonne l'insecte bourdonnant. A la fin il rassembla ses idées , et se frappant le front avec énergie :

— Je ne suis pourtant pas venu pour rien , s'écria-t-il. Puis il se mit à chercher le duc, en ajoutant : — Ma haine, d'abord, et mon serment après. Tout-à-coup, au détour d'une allée tortueuse, il aperçut Térésa , qu'il reconnut à sa taille de guêpe.... Sa fugitive était au bras d'un cavalier. Cet aspect fit battre violemment le cœur de Davilla. Tout surpris de cette émotion , il murmura ces mots :

~— Grand Dieu ! l'aimerais-jc encore?

Puis il s'approcha furtivement des deux personnages , dont la causerie arrivait jusqu'à lui.

Térésa parlait : elle avait remis son masque et s'exprimait avec l'enjoûment d'une inconnue :

— Vous ne me reconnaissez donc pas , Monseigneur?

— Non, vrai Dieu ! ma toute belle.

— Eh bien ! Monseigneur, vous voyez en moi une pauvre délaissée....

— Une délaissée , s'écrie le cavalier. Parlez! je suis le réparateur des torts, l'appui des jolies solliciteuses et le soutien des orphelines.

— Je ne vous cacherai pas ma supplique, fit encore Térésa, qui cette fois ota son masque. D'abord , je suis une de vos connaissances, et le premier qui m'a délaissée, c'est vous.

A la lueur d'un flambeau du bal, dont le hasard jeta là quelques rayons , le cavalier reconnut la, dame et fit un mouvement d'humeur. Davilla retint son haleine pour mieux écouter et ne rien perdre de ces mots qui s'envolaient au vent.

Le cavalier reprit :

— Vous! l'épouse de Michaëli... vous êtes à Milan.... Quelle est cette étrangeté ? L'on m'avait dit que votre mari était absent....

— Il l'est, en effet; c'est à Venise qu'il a porté ses pas.

— Mais une proscription pèse sur lui , sur toute sa famille. L'absence dé Michaëli fut une trahison. Dès-lors on a dû mettre sa tête à prix. Et vous-même. . . .

Térésa ne parut nullement effrayée de cette nouvelle si terrible :

— Oh ! vous me sauverez, Monseigneur, dit-elle tendrement. D'ailleurs , mon mari n'est point coupable ; il est allé à Venise recueillir la bénédiction de son père à l'agonie

— Quand un nom se trouve sur la liste de proscription.

reprit l'interlocuteur d'un ton farouche , on ne l'en efface plus. Michaèli nous vend aux Français. .

— Qu'est-ce que cela nous fait à nous deux , Monseigneur, ces mots de trahison et de colère? Et les Français , et Milan , et toute l'Italie ? Qu'est-ce que nous fait tout cela? continua-t-elle avec un abandon charmant. Savezvous , méchant que vous êtes , savez-vous que j'ai beaucoup souffert de votre discourtoisie à mon égard? Ne pas venir me consoler de mon veuvage , m'abandonner seule et sans ressources dans mes foyers , n'ayant d'autre compagnon qu'un hibou de frère qui me fatigue les oreilles de ses gronderies. Si l'on savait cela, Maximilien , vous perdriez , sur mon âme> votre réputation de chevalier. Mais je n'en dirai pas un mot , croyez-moi ; j'en serais toute honteuse. Et puis, savez-vous que j'ai dû vendre mon collier de perles fines pour payer le salaire de mes gens?... Yous devez en être bien humilié.

— Pourquoi faites-vous toujours la cruelle?...

— Moi ! cruelle, reprit Térésa, dont l'accent était doux comme le miel- le plus suave. Quelle fâcherie vous anime donc pour m'appeler .ainsi? Croyez-le, Maximilien, je n'ai pas comme vous perdu le souvenir de nos plaisirs du bal et de nos causeries au coin du foyer. J'ai prié pour votre venue, mais le foyer est "toujours resté solitaire ; il faut que je vienne vous chercher au milieu de vos jardins. Mais parlons bas , de grâce ; rien n'est indiscret comme l'écho de la nuit qui ne dort jamais. Nous renouerons bien mieux cette conversation dans ma demeure , si telle est votre idée; ah! venez aux premières lueurs de l'aurore, avant que mon frère ait eu le temps de rentrer. C'est un brutal, je vous le répète ; et désormais la porte restera close pour lui....

— Que votre vœu s'accomplisse , signora , répondit le cavalier, dont la voix s'adoucit visiblement.

— C'est donc le duc qui lui a parlé ! c'est le duc dont elle veut devenir la maîtresse ! fit avec explosion Davilla,

qui mit la main sur son stylet vengeur. Oh ! ma haine et mon serment... tout s'accumule sur la même tête.... Etre à lui. . . Térésa ! jamais. . . . Infâme. ... Je ne sais si c'est de la jalousie. . . mais je ne veux pas que tu sois à lui. . . .

Il dit, et fit quelques pas en avant pour rejoindre Maximilien Sforce et l'épouse de Michaëli. Mais l'ombre égara les yeux de Davilla ; les deux interlocuteurs se perdirent dans le labyrinthe des jardins. Alors , étourdi par la violence de ses pensées , délirant de fièvre et d'incertitude , le gondolier sentit la force trahir ses pas ; la raison et l'énergie abandonnèrent sa tête. Il tomba sur la terre , privé du sentiment de la vie ; et ses lèvres convulsives murmuraient encore ces mots à peine articulés : « Prends garde au duc de Milan ! . . . »

©g.'wys/wws %o

Page 1