‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 115 sur 143 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

Chez Térésa.

C'était à la maison de Michaëli ; un cavalier et une signora venaient d'y rentrer ensemble avec de grands airs de précaution. Ils s'introduisirent, sans dire un mot, dans le boudoir de la dame ; puis l'un déposa son manteau sur un meuble à figurines de nymphes , l'autre y déposa sa pelisse de soie. L'aurore naissante , dont un reflet pâle arrivait à travers la fenêtre, éclaira leurs visages , et l'on aurait pu reconnaître alors dans ce couple mystérieux le duc Maximilien et la comtesse Térésa. Leurs traits annonçaient plutôt la fatigue et l'insomnie que l'ardeur tendrement brûlante de l'amour , et d'ailleurs la face pâle et rêveuse du prince indiquait un homme plus habitué à la méditation sérieuse qu'aux frivoles combinaisons de la galanterie.

— Vous avez froid , Térésitta , ma belle , fit brusquement le souverain milanais.

—Franchement, répondit-elle avec minauderie, je suis un peu émue de vous recevoir ici à cette heure, Monseigneur le duc...

— Bah! cette belle parure que je vous enverrai par mon page avant midi fera bien vite taire vos scrupules , sans compter le coffret d'or que je prétends remplir , à cause de son habileté de physicien : il a horreur du vide.

Térésa sourit , et son œil noir rayonna comme une étoile. Elle abandonna sa main à la pression du prince , qui se hasarda pour lors à prendre un baiser sur son cou nu. v

— Vous êtes une enchanteresse , continua-t-il en s' animant ; je ne songeais plus aux femmes depuis longues années, car elles sont la perdition du monde et des rois surtout. Il m'est revenu là-dessus un vieux proverbe de Florence qui nous dit : Sceptre qui touche une main de femme tombe en quenouille. Ce proverbe était mon proverbe favori. Biais le moyen de résister à ces doux yeux pleins d'une suave magie , à cette parole insinuante qui ordonne en ayant l'air de supplier. . . . Tenez , comme je trahis ma couronne ! Votre époux est proscrit , vousmême devriez être hors du duché ! . . . J'ai signé cet arrêt, et c'est moi qui vous protège ; je vous donne une espèce d'asile dans mon amour ! Je vous adore, et cette action me fait trahir une maxime que j'avais gravée dans ma politique' : Ne jamais gracier un proscrit ! . . . Mais vous. . . >

En parlant ainsi , il jeta son bras autour de la taille effilée de l'italienne.

— Moi , je t'aime aussi , s'écria- t-elle avec un délire inexprimable , parce que je me dis : c'est le duc ! Sais-tu que ton front rayonne^de splendeur , et que toi qui nous as proscrits , je t'aime parce que tu avais le droit de nous proscrire, nous et tout le peuple entier ! Ainsi , je m'élève en t'aimant , car tu es le premier du duché ; tu es l'aigle qui du haut de la nue regarde en pitié la terre ! Oui , je t'aime , duc de Milan , je t'aime ! . . .

Maximilien , fasciné, réchauffé par cette âme ambiùeuse qui ravissait une étincelle au flambeau de l'amour, Maximilien sentit battre son cœur comme aux jours de son jeune âge; il retrouvait ce délire effacé depuis si longtemps de sa mémoire ; il oubliait tout.

Térésa, comme lui, ne songeait pas à Dieu !

Soudain, dans une de ces minutes d'éloquent silence où Ton ne parle qu'avec les palpitations de l'âme , un bruit sinistre retentit , la porte de la chambre tomba fracassée par un vigoureux coup de hache. Puis un homme apparut et se dressa devant eux de toute sa hauteur , armé de la hache qu'il tenait encore...

C'était Davilla !

— J'arrive à temps , hurla-t-il , pour ne pas être parjure....

— Que veut cet homme?... dit le duc effrayé.

— C'est mon frère, répondit Térésa, fixant sur le nouveau venu son regard d'insolence et de colère.

— Tu mens, Térésa, cria l'autre; je ne suis pas ton frère ! Je fus naguère ton fiancé; maintenant, je suis le gardien de ton honneur , et ton juge. Il paraît , toi , duc Maximilien , que tu ne me reconnais pas. Va, ceux que tu fais traîner en prison , ceux qui n'échappent à la captivité, puis à la mort, qu'en brisant leur chaîne, ceux-là, prince, ont meilleure mémoire. Je me souviens ! c'était à cette heure aussi ; l'aurore commençait à réveiller le monde... et bien que tu fusses pâle comme le sont tous l#s tyrans , tu n'étais pas encore aussi pâle que maintenant, par le ciel ! Il y avait deux hommes du peuple devant toi , deux hommes que tu avais fait arrêter sur une gondole; ils étaient tous deux debout dans ton cabinet ducal, dans ton repaire.,.. L'un de ces hommes te flatta , l'autre te dit la vérité ; tu fis le premier grand seigneur ... le second prisonnier. Sais-tu qu'en me ravissant l'air libre, ô tyran farouche, tu me ravissais plus que la vie, puisqu'en me plongeant dans une tombe vivante , tu me fis souffrir la

mort. ... Ce ne fut pas assez ; la femme qui devait être mon épouse fut de la partie ; elle épousa celui que tu avais fait grand seigneur , et ce fut toi , Maximilien , qui signas le contrat infâme, toi, prince déloyal. — Or , ce Michaëli dont je te parle, la Providence en a fait mon frère; il m'a donné asile contre tes arrêts de mort , et j'ai juré , sur le pardon que je lui accordais , la main dans la sienne , j'ai juré sur la Madone et sur le salut de mon âme que je regarderais Térésa comme ma sœur... et que je veillerais sur elle pendant l'absence de son époux. — Et moi , je viens te demander ce que tu fais ici. Cette femme , je l'ai aimée, moi.... Alors, elle était pure; c'est toi qui l'as flétrie , c'est toi qui viens la flétrir encore. Tu ne l'auras pas ! Un an d'esclavage , un avenir brisé, tout perdu en moi... tout, jusqu'à mon âme peut-être, cela fait un terrible orage de haine qui soulève ma poitrine et qui gronde sur ta tête , Monseigneur ! — Et même l'idée de voir cette femme à un amant , cette femme à un autre qu'à son époux... cette idée réveille en moi plus que de la haine , tyran... c'est de la jalousie!

Il y avait , en ce moment , dans le regard de Davilla tant de fureur et de sanglante menace que le duc recula. Ses yeux cherchèrent de toutes parts une issue , du secours... et son bras,, sans vaillance, enchaîné par une inexplicable épouvante , ne chercha pas même à s'armer de l'épée.... Il est de ces heures où le destin vous saisit d'une étre^ute si puissante que l'on ne songe plus à lutter. Et puis , les souvenirs de ses vengeances aveugles , de son existence infernale , les fantômes de ses mille victimes étourdissaient Maximilien de leurs bourdonnements, et lui étaient l'usage de la pensée. . . . C'étaient bien là les terribles symptômes de cet instant suprême où l'éternelle justice , lasse de différer et d'espérer , laisse tomber son glaive formidable sur un front criminel.

Soudain la hache de Davilla siffle dans l'air et fend le crâne de Maximilien, qui gémit et meurt. Quelques gouttes

de sang viennent , en éclatant , tacher la robe soyeuse de Térésa la brune. Elle en rugit comme une lionne blessée. Alors un homme parut sur le seuil, et, s approchant de Davilla, lui serra fraternellement la main. Le meurtrier de Sforce se retourna, puis de sa voix étonnée s'échappa cette parole :

— Michaëli 1

— Oui , frère , c'est moi , reprit l'autre; moi qui suis revenu de Venise, où j'ai reçu les derniers soupirs de mon père. Et maintenant , je viens recevoir les derniers soupirs de mon amour ! J'ai tout vu ; mais je n'ai pas voulu retenir ta justice.... Oh ! sans toi , l'infâme joignait à ses viles passions le crime de l'adultère ! Donne-moi cette hache... et que du même coup l'impure complice du tyran expire sous nos yeux. . . .

Ainsi parla le malheureux époux , et déjà sa main fébrile avait saisi la hache de son ami. . .

Davilla, d'un geste rapide , arrêta le bras vengeur ; et montrant à Michaëli la jeune femme immobile :

— Ne frappe pas , s'ècria-t-il ; tiens, vois : la mort n'est rien pour elle. Ta vengeance ne serait qu'un néant. Fuyons cette terre détestée. Quittons Milan, l'Italie ! Il n'y a plus de patrie pour nous , puisque la furie française menace notre ville; il n'y a plus de famille, puisque ton père n'est plus, et que cette femme est un démon ! . . . Partons ensemble , nous étourdirons nos souvenirs ; elle restera seule avec ce cadavre , seule avec ses remords... * Viens , Michaëli , continua-t-il en montrant le sang noir du duc , notre amitié maintenant a reçu son baptême.... Sois maudite , Térésa !

Michaëli suivit son frère en répétant :

— Térésa, sois maudite ! . . .

A quelques jours de là , les Français étaient à Milan ; et , le soir , la populace suivait dans les rues une femme

aux cheveux épars , aux pas égarés ; — puis les enfants et les soldats ivres criaient après elle : « Térésa la maudite ! La folle Térésa ! »

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