CHAPITRE PREMIER
Louise.
En vérité, il. n'y a guère de spectacle plus charmant qu'un pensionnat de jeunes demoiselles en promenade. Tous ces naïfs et frais visages qui s'épanouissent gaîment au soleil , réjouissent les yeux comme un essaim de nouvelles fleurs. Ces traits si doux , faits pour sourire , trop longtemps plissés sous les sévères pensées de l'étude, peuvent reprendre leur charme habituel. Il fait beau de voir ces folâtres enfants, heureuses d'une heure de liberté, s'élancer comme des biches dans la campagne , courir et respirer l'air avec joie. Les soucis n'ont point laissé de traces sur leurs fronts , et si quelques-unes d'entre elles ont versé des pleurs , ce furent des larmes sans fiel , de ces larmes que l'on verse sans souffrir , sans que le cœur saigne. Eh ! quelle dure souffrance pourrait-on avoir à l'âge où l'âme est encore endormie, à cet âge innocent où l'on n'a pu ressentir encore que de l'amour filial ou de l'amitié pour une compagne? Ou bien, si quelques rêves d'avenir plus sérieux agitent parfois leur esprit virginal , ce sont des rêves dorés, des illusions, du bonheur. . . .
Les plus jolies pensionnaires de la capitale fréquentaient à cette époque l'établissement de Mme Dinot. — L'histoire
dont je vous parle se passait il y a environ une quinzaine d'années. — Quand le bataillon féminin se promenait les jours de fête ou de congé, une nuée de dandys, attirés sans doute par le parfum de ces roses, voltigeait autour d'elles comme un essaim de guêpes. Et mille lorgnons indiscrets erraient en passant de belle en belle, sans qu'elles eussent l'air de s'en apercevoir. Peut-être quelquefois un léger trouble , une rougeur innocente décelaient une réflexion timide. Sans savoir pourquoi , les jeunes filles éprouvent du plaisir à être regardées , car toutes se croient un peu jolies. Et les pensionnaires elles-mêmes ont toujours dans la foule un admirateur favori. — Bientôt les élèves de Mme Dinot sortaient de l'enceinte de la ville : comme toutes les maîtresses de pension , cette bonne dame préférait la promenade dans la prairie , pour la salubrité de son air et surtout pour l'absence des dandys.
Ces jeunes filles , ai-je dit , étaient toutes folâtres et rieuses. Une seule pourtant faisait exception, une seule... la plus jolie ! Louise n'était plus une enfant ; elle avait atteint sa dix-huitième année et terminé ce que l'on appelle son éducation. Cependant, elle ne quittait point le pensionnât. Orpheline et sans fortune , elle n'avait d'autre appui , d'autre avenir au monde que Mme Dinot , sa mère adoptive. C'était pour elle une mère tendre et dévouée. L'éducation de Louise était parfaite ; son cœur, formé par les douces leçons de l'amitié, était empreint de la plus sage morale, de la religion la plus pure. Elle devait être heureuse, car elle était bien aimée de toutes ses compagnes. Mais le fond de son caractère était la mélancolie. Ses yeux bleus , souvent levés vers le ciel , se remplissaient parfois d'une larme, brillante comme la goutte d'eau qui se pose le matin sur le calice d'une fleur. Et ses blonds cheveux, lissés en longs "bandeaux sur ses joues pâles, lui donnaient un air de poétique souffrance et de résignation.
Un jour de fête, par un beau soleil du mois de mai , comme les jeunes filles passaient dans la rue du Faubourg-
Poissonnière , deux jeunes gens se trouvaient à leur rencontre. L'un d'eux salua amicalement Mme Dinot; l'autre, comme pétrifié par une pensée, restait immobile à sa placée , l'œil fixé longtemps encore vers le même but après le passage du pensionnat.
— Viens donc , mon cher Edouard , dit en riant Léon à son ami rêveur. Quelle est cette préoccupation subite? Toi que j'ai toujours connu si gai , si railleur... de la rêverie !
— Laisse donc , mon ami , fit l'autre ; ne ris pas. Tu la connais donc?
— Qui cela? Mme Dinot? Beaucoup. Mes parents sont très-liés avec elle. Tu es amoureux de cette dame. Voilà une grande vertu. Je puis t'apprendre qu'elle est veuve , ainsi
— Tu plaisantes toujours, Léon, reprit sérieusement Edouard ; mais je suis sûr que tu m'as deviné. C'est un attachement véritable. ... Et je te jure que mon seul bonheur sera d'être l'époux de la belle jeune fille que nous venons de voir passer et que j'admire depuis bien longtemps... celle qui brille parmi ses compagnes, comme la reine des fleurs dans un parterre émaillé I
— Allons , comme tu prends feu ! interrompit Léon. Encore quelques instants , et tu feras une élégie en vers. Mais je vois que ton cœur est décidément troublé ; loin de moi la pensée de te détourner de tes projets de mariage. Mlle Louise est un petit chef-d'œuvre de grâce , d'esprit et même de qualités solides. Je te présenterai demain chez Mme Dinot, et tu pourras juger de tout par toi-même.... En attendant , que ceci ne nous empêche pas de prendre une demi-tasse au Café de Paris, et de fumer quelques-uns de nos excellents cigares.
En conversant ainsi, les deux élégants étaient descendus jusqu'aux boulevards. Puis ils se remirent à causer sous le pavillon du café , entre les parfums du Moka et l'odorante fumée des cigares de Léon.