CHAPITRE TROISIÈME
Un mauvais génie.
Sans trop s'inquiéter de l'incident de la veille, Edouard, selon son habitude du matin , était resté dans sa chambre à coucher , et parcourait négligemment des brochures et des journaux. Il était aisé de voir que sa lecture l'occupait assez peu. Sa pensée n'était point dans ses regards; et, malgré cette attitude nonchalante , Edouard réfléchissait vivement. Il songeait à sa Louise , au bonheur qui l'attendait dans quelques jours, à la douce existence qui devait donner le calme à son âme si longtemps agitée. Il songeait ainsi , et l'image d'une félicité parfaite passait devant lui , comme une ombre charmante qui se glisse dans un beau soir. Quelquefois il avait bien des mouvements d'inquiétude , et sa bouche laissait tomber ces mots : Hortense , coquette, perfide.... Mais le nuage était promptement dissipé. L'idée d'une grande joie est comme une favorable brise qui chasse toutes les nues et rend le ciel toujours beau d'azur.
Rimbert en était à ce moment de la rêverie* où l'esprit, comme assoupi , ne pense à rien précisément. Toutes les idées confondues font une sorte de brume, et l'imagination s'endort comme dans un voile. Rimbert éprouvait donc cet assoupissement intérieur , lorsque le bruit d'une porte qui s'ouvrait l'éveilla pour ainsi dire en sursaut. « Le jeune homme se retourne, et ne peut maîtriser une exclamation de désappointement, comme celui qui, tourné vers le ciel, y verrait surgir la figure de son mauvais ange :
— Vous ici, Hortense ! Madame, s'écria-t-il ; ah !
Puis il pâlit comme devant un ennemi redoutable. Une femme était en effet debout devant lui; elle le parcourait d'un regard scrutateur , elle l'accablait de sa présence. Cette femme était jolie ; elle avait des ye.ux vifs , des traits fins et souriants ; mais il y avait dans ces traits fins et ces
jolis yeux un air d'intrigue et de méchanceté qui décèlent une âme plus capricieuse qu'aimante. Edouard l'avait aimée avant de connaître Louise , ou plutôt , comme il l'avait rencontrée dans le monde où brillent toujours les coquettes , il s'était laissé séduire par la beauté pétillante et l'esprit factice d'Hortense. Il en avait fait sa maîtresse à une époque où il fallait encore au jeune homme l'amour éphémère des femmes frivoles plus que du véritable amour. Puis il avait trouvé dans cette liaison tant de vide et d'ennuis qu'il l'avait brusquement rompue. Hortense l'avait laissé rompre, sans trop de dépit. Ces femmes-là n'aiment que lorsqu'on excite puissamment leur amour- propre. Aussi , lorsqu'elle apprit le mariage de Rimbert , une espèce d'amour- propre blessé r de passion contrariée, se réveilla en elle ; elle s'imagina aimer Edouard , conçut toutes les pensées d'une femme trahie , et sentit presque de la jalousie, de la colère et du désir de vengeance.
Nos lecteurs ont deviné que la personne qui , la veille , avait parlé bas à Edouard, était cette même Hortense qu'il avait maintenant devant les yeux, irritée, menaçante;-— ou plus terrible encore , intrigante et dépitée.
Elle s'aperçut de suite de la gêne que Rimbert éprouvait.
— Il fut un temps , dit-elle , où ma visite vous semblait plus gracieuse, Edouard ! Ce temps, j'aime encore à me le rappeler, malgré votre perfidie....
En disant cela , elle laissa tomber quelques larmes dont le fiancé de Louise parut peu ému ; il joignait un coupd'œil observateur à beaucoup de sang-froid. Cependant, en présence de son ancienne maîtresse qui pouvait par une indiscrétion perdre tout son avenir , il se sentait mal à l'aise. Il résolut néanmoins de jouer une partie serrée et de disputer bravement le terrain.
— Je ne sais trop pourquoi, dit-il d'un air assez léger, mesdames les femmes fuient ceux qui les poursuivent, et poursuivent ceux qui les fuient.
— C'est-à-dire, monsieur, reprit l'autre , que vous ne
m'aimez plus, que vous ne m'avez jamais aimée. Voilà qui est joli. Ces mauvais sujets vous parlent d'amour , vous jurent une fidélité sans bornes ; et, quelque temps après , voila qu'ils se marient , sans plus se soucier de vous que d'un hochet dont ils se sont amusés en passant.
Elle s'arrêta un moment, puis elle reprit tout-à-coup :
<— Et vous croyez que je le souffrirai?
A cette menace , Edouard trembla. Mais en adversaire habile , il sut déguiser ce trouble ; au contraire , il affecta beaucoup d'assurance et même un peu de gaîté.
— Bah ! fit-il , je suis sûr que vous n'en diriez rien à personne , Hortense , ne fut-ce que par égard pour vousmême. Me dénoncer serait vous compromettre... et vous êtes trop fine pour cela.... Après tout, vous êtes étrange; nous avions définitivement rompu... j'étais donc libre , et d'ailleurs, je ne puis pas vous épouser, vous le savez bien , car vous devez avoir un mari quelque part.
— Voilà qu'il me parle de mon mari , maintenant ! Un homme qui a la goutte et qui me laisse faire toutes mes volontés....
— Il y a pourtant de ces volontés qu'il est impossible de laisser faire, malgré toute l'indulgence du monde.... En définitive , que voulez-vous? reprit Edouard avec impatience; car il souffrait ce tête-à-tête bien à regret.
— Ce que je veux , répondit Hortense du ton le plus séducteur possible , je veux que vous rompiez vôtre mariage avec cette petite sotte ; je veux tout votre amour. Vous me l'aviez promis, et, si nous ne pouvons vivre ensemble, qu'il nous soit permis de dormir dans le même tombeau !
— Où sommes-nous, bon Dieu? se dit le jeune homme, qui eut une invincible envie de rire. Miséricorde! vous devenez folle !.. .
— Non pas folle , s'écria-t-elle , mais je vous aime... et je voudrais mourir avec vous. Naguère , Edouard , je vous ai vu si poétique, si brûlant..., Oh! comme il serait beau de nous asphyxier ensemble !
— Qu'est-ce qu'il y a de beau là-dedans? Savez vous ,, Hortense , que la fumée ternirait votre jolie peau?...,
La jeune coquette voulait donner carrière à ses langoureuses idées. Rimbert vit bien que la meilleure arme pour les combattre était la plaisanterie et le ridicule. . . . Elle continua :
— Ou même, il serait de fort bon goût de faire comme les amants d'Italie : nous empoisonner !
— De mieux en mieux ! fit le jeune homme en éclatant de rire ; mais je ne trouve point cela de bon goût de mourir dans d'affreuses coliques...,
— Ah ! dit Hortense froissée jusqu'à l'âme , vous m'impatientez, monsieur Rimbert !
— Eh bien ! répliqua-t-il sérieux et fâché , laissez-moi donc en repos. Le .temps est venu de vous parler raisonnablement , et si vous entendez de dures vérités , ce n'est pas ma faute, madame. Croyez-vous que j'aie foi dans vos protestations d'amour ? Je les trouve bizarres et originales. Quoi ! j'ai eu la faiblesse de tomber dans vos filets de séduction ; mais, sachez-le bien , quand j'ai eu ce caprice, j'étais loin de vouloir m'engager pour l'avenir. Voilà qui serait fort plaisant , si ce n'était triste : nous nous séparons gaîment , c'est-à-dire que nous ne nous parlions plus; puis tout-à-coup il vous prend une de ces lubies.... Ah ! vous êtes une intrigante, vous ne vivez que d'intrigues. Et toutes les fois qu'il s'agit de rompre un mariage, ou d'en nouer un quelconque , vous êtes toujours prête à sourire à l'un, à vexer l'autre. Mon Dieu ! ma chère amie, j'apprécie notre liaison à sa juste valeur. Vous n'êtes pas , que je sache , embarrassée pour trouver des adorateurs en foule. Et si vous n'en voulez plus , allez donc soigner la goutte de monsieur votre mari....
Hortense , dévoilée , confuse , raillée , devint rouge de dépit. Elle rougissait peut-être d'elle-même ; mais une coquette a trop d'amour-propre pour avoir de la pudeur. C'est Tamour-propre qui la rend amoureuse ou méchante; cte '
le dépit qui d'ordinaire est le mobile de toutes ses actions. Edouard , content de l'effet qu'avait produit sa mordante raillerie , devint presque cruel. Il jouissait tout bas de la confusion de la coquette ; — car ces femmes-là, on les hait toujours plus qu'on ne les a aimées. — Rimbert se remit donc à rire de plus belle , et présentant la main à Hortense avec une galanterie moqueuse :
— Si madame désire être reconduite jusqu'à sa voiture, dit-il.
— Il me chasse, murmura la jeune dame en se retirant, il me chasse ! Eh bien ! monsieur , la guerre donc ! une guerre sans relâche et sans merci ! . . .
En disant ces paroles d'une voix animée, Hortense élevait au-dessus de sa tête , en guise de défi , un paquet coquettement plié, et qui exhalait une légère odeur de musc.
— Mes lettres ! s'écria Rimbert en faisant un mouvement pour la suivre ; mais déjà l'ennemie avait disparu , légère et piquante comme le moucheron qui se joue du lion....
Edouard, inquiet, pensif, se disait à lui-même: — Imprudent ! comment faire pour rattraper ces maudites lettres?... Peu à peu , pourtant, le calme lui revint; il se prépara à voir sa Louise , son bon ange à lui :
— -Sans aucun doute , se disait-il en reprenant la sécurité de l'espérance, le mariage se fera. Quelque méchante que je suppose mon adversaire, je ne crois pas qu'elle ose montrer ces lettres; elle a trop peur du ridicule....
Et ce fut auprès de la jeune fille que Rimbert acheva d'oublier ses craintes et qu'il redevint heureux.