‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 119 sur 143 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

Une guerre intestine.

En effet , le mariage se fit.

Dans les premiers jours de leur union , les nouveaux

époux , tout à leur bonheur , ne se quittaient pas d'une minute. Ils restaient ainsi à se regarder, à s'embrasser, à s'aimer , satisfaits l'un de l'autre , et ne voulant recevoir personne qui pût les distraire de ces douces occupations , suivant la coutume invariable des nouveaux mariés. Louise était bien celle qu'avait rêvée Edouard ; elle se montrait pleine de tendresse et de prévenance. Quant à lui , il se trouvait trop heureux pour avoir le moindre souvenir de sa vie passée ; toute inquiétude avait disparu de son esprit, et si les menaces d'Hortense semblaient résonner parfois encore à son oreille , il chassait cela comme un bourdonnement importun , une idée toute chimérique. — Elle a voulu m'effrayer , se disait-il alors , je n'ai rien à craindre maintenant. Non; rienjie saurait plus troubler ma joie.

Louise était vraiment une femme précieuse. La parfaite éducation qu'elle avait reçue était d'accord avec les penchants de son âme. Elle eût aimé à couler ainsi tous ses jours; ses goûts simples se portaient sur la vie domestique, sur le bonheur calme et durable , sur toute une existence pure et dévouée. Il ne lui fallait pas, pour qu'elle fût souriante , des parures et des fêtes. Loin d'elle les plaisirs mondains , les fades voluptés , les hommages empoisonnés de la flatterie. Elle n'avait pas besoin de ces vanités pour être heureuse. Mais il y a des exigences sociales, l'usage est là ; l'usage , ce tyran dont on déteste le despotisme et contre qui personne ne songe à lutter. Rimbert avait reçu plusieurs invitations pour des dîners , des soirées dansantes. Il n'en fit d'abord aucun cas ; mais ces invitations devinrent bientôt si pressantes , si réitérées , qu'il se crut forcé d'y répondre, ne fût-ce que pour prévenir les malins propos et les accusations de jalousie outrée. Il conduisit donc sa femme au bal , chez une dame de la Chausséed'Àntin, où il avait été reçu quand il était garçon. Aussi toute la société se mit à sourire quand elle vit M.Edouard marié , — uniquement parce que cette société l'avait connu célibataire I Les gens du monde se croient si spirituels!...

Certes , Rimbert n'était pas jaloux : il connaissait trop sa Louise. Il n'était pas de ces maris ridicules qui ne quittent pas leur femme du regard et la suivent au milieu des quadrilles , épiant , criant et grondant , donnant pour ainsi dire par leur maladresse l'idée d'une tromperie. Il laissa donc sa jeune épouse danser avec le premier cavalier venu , sans s'en inquiéter davantage. — Une femme d'esprit , se disait-il , ne se voit point fascinée par l'éclat trompeur d'une soirée ; elle sait discerner tout ce qu'il y a. , dans ce luxe et dans ces plaisirs , de mensonge et de fausseté. En raisonnant ainsi , Edouard se remit tranquillement sur son siège , jetant à droite et à gauche un œil indifférent. Il • savait , en effet , que les maris qui dansent sont de fort plaisants messieurs.

Mais voici que Rimbert se lève avec un mouvement convulsif , il pâlit; c'est qu'il voit, vers la fin du quadrille, sa femme au milieu d'un groupe de danseuses. Et qui voit-il à la tête de ce groupe? Sa coquette, son mauvais génie, sa terrible adversaire... Hortense de Blainville!

Hortense ! c'est bien elle, toujours aussi folle, aussi bien parée. Son sourire est plus perfide qu'à l'ordinaire, son regard paraît triomphant. Elle s'approche de Mme Rimbert, elle lui parle avec douceur , elle l'enlace de son amitié trompeuse.... Edouard voit tout cela; il tremble. Que va-t-elle faire pour se venger? Tout découvrir. Non , ce n est pas cela ] elle médite une autre vengeance , une vengeance qui doit mieux torturer le pauvre mari. Déjà le cercle ordinaire d'Hortense entoure aussi la nouvelle mariée , la caresse d'hommages éblouissants , l'enivre d un encens inconnu; — des fats sots et guindés qui se croient à l'aise partout et récitent par cœur quelques phrases de roman... c'est là le cercle ordinaire de Mme de Blainville. Malheureux Edouard! Il connaît l'adresse d'Hortense, il sait comme elle peut insinuer habilement l'amour ou l'amitié ; il la voit prendre les mains de sa femme , il entend qu'elle l'appelle son amie ! Et Louise, la confiante Louise,

toute nouvelle dans un monde qui l'éblouit, paraît reconnaissante de cette amitié protectrice. Oui , voici donc le complot de la méchante ennemie de Rimbert : elle va se faire la compagne de sa femme, et , sinon la perdre réellement , la salir de ses calomnies. Louise est jeune , belle ; son air naïf et souriant pourra passer pour de la légèreté ; il sera facile de la faire juger mal. Hélas ! il suffit presque d'être l'amie d'une coquette pour être appelée coquette et mauvaise épouse. Dans le monde , on ne peut juger les choses qu'à leur surface, et l'on est toujours si heureux de médire. Il suffit souvent d'une apparence de légèreté pour être perdue; là tout s'observe : un mot, un coup-d'œil, un geste sans importance. . . tout se commente avec rigueur. Il ne suffit donc pas aux femmes d'être vertueuses , il faut encore qu'elles aient la dignité de la vertu, *

. En peu d'instants Rimbert a fait ces tristes réflexions. Il voit Louise , pendant toute la fête , s'amuser franchement; elle danse, elle valse, elle s'anime, et de temps à autre elle vient près de son mari pour lui dire, toute rouge de plaisir comme une enfant: — Je m'amuse bien, mon ami; comme je m'amuse ! Edouard prend pitié de cette candeur, il juge que la perfidie y aura plus de prise. La maudite Hortense ! ne peut-elle avoir pitié d'une épouse aussi pure? Ne peut-elle sacrifier son dépit, sa vengeance, un enfantillage , en face d'un amour sincère et sacré? Se pourrait-il qu'Edouard vît s'évanouir toutes ses espérances et ses illusions d'avenir, ce doux avenir de calme tendresse dont il se croyait sûr? Il est près de sacrifier tout amourpropre , de demander grâce à sa rivale , d'implorer son pardon... tant il serait au désespoir de perdre tout son bonheur. Et comme il déteste ses folies de jeune homme ! Comme il maudit ces faiblesses auxquelles il se laissait entraîner sans y attacher alors plus d'importance qu'à respirer Je parfum d'une fleur éphémère. Il est assez puni maintenant par les angoisses dont son âme est déchirée. Ce n'est pas que les coquettes soient précisément méchan-

tes , mais elles sacrifient volontiers à leur dépit l'honneur d'une femme, parce qu'elles ne savent pas en peser le prix. Ainsi M™e de Blainville , pour se venger d'un infidèle auquel elle avait peu tenu, voulait détruire les joies conjugales, l'estime, la confiance réciproque, les tendres caresses, une existence entière enfin... parce qu'elle ne comprenait pas que c'était un crime, une profanation.

Quand il revint seul avec sa femme , Edouard fut silencieux et triste. Louise, au contraire, était encore enthousiasmée de son plaisir ; elle babillait et riait , comme une jeune fille qui vient de prendre une récréation innocente, après une course dans la prairie ou dans un jardin rempli de papillons. La belle enfant n'y voyait pas de malice.

— Oh! que je me suis amusée, disait-elle; comme tout le monde était aimable à ce bal ! N'est-ce pas , Edouard? Et toutes ces bonnes dames et ces beaux jeunes gens m'ont dit que ma robe et ma coiffure allaient si bien! Je suis heureuse, bien heureuse.... Nous y retournerons encore, n'est-il pas vrai?

— Tu trouves le bal amusant , Louise , répliqua Rimbert ; as-tu donc oublié ce que Mme Dinot te disait du monde? Un abîme caché sous des roses !

—Ah ! bah ! ce sont des phrases que l'on fait aux petites filles, parce que cela entre dans l'éducation , comme le catéchisme... mais je vois bien qu'il n'en est pas ainsi. A propos, que je te dise donc : j'ai fait la connaissance d'une dame toute gracieuse , que j'ai priée de venir nous voir. Tu permets, n'est-ce pas? Elle s'est montrée si bonne envers moi.... Elle s'appelle Mme Hortense de Blainville.

Edouard fit un mouvement, puis il reprit d'une voix altérée :

— Mme de Blainville ! je n'aime pas cette dame. — Pourquoi? dit Louise avec un peu d'impatience. — Parce qu'on la dit coquette, rusée... méchante....

— Raison de plus pour la défendre , pour la protéger ;

je suis sûre qu'elle est si bonne, fit encore la jeune femme. C'est de la méchanceté que de répéter lès calomnies des méchants. Tiens! cela a beau te contrarier un peu , mon Edouard... je t'en supplie, laisse-moi la recevoir avec amitié. Je te céderai une autre fois.

En parlant ainsi , la jolie petite fit une de ces moues charmantes auxquelles les femmes savent bien qu'on ne résiste jamais.

Et comment Edouard aurait-il résisté? Pour quel motif? Sous quel prétexte pouvait-il interdire l'accès de sa maison à une personne qui était reçue partout et pour qui sa femme montrait une amitié si vive ? Non ; pour que cette défense eût paru raisonnable, il eût fallu tout avouer. Triste ressource que ce pénible aveu ! C'était peut-être diminuer l'estime , désenchanter l'amour. Hortense était donc victorieuse; elle se glissa dans l'intimité de Louise, et vint , pour ainsi dire , braver Edouard jusque chez lui : «• La guerre ! avait-elle crié ; la guerre sans pitié ni grâce. » L'infortuné mari n'avait d'autre rôle , dans cette lutte désespérée, que de suivre sa femme dans toutes les réunions où la coquette avait l'art d'entraîner le jeune couple. Quelquefois , en voyant le foyer conjugal ainsi profané par la présence de cette femme qu'il méprisait et qu'il haïssait , Edouard, indigné jusqu'au fond de l'âme, était sur le point d'avertir Louise que son amie était un serpent, un démon qui la ternissait de son souffle, et cherchait à empoisonner son bonheur. Il était las , brisé de cette lutte intestine , continuelle.... Mais toujours, au moment de faire cet aveu terrible , un trouble involontaire le saisissait et venait enchaîner sa langue.

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