‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 120 sur 143 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

Auxiliaire puissant.

Quand une dame fréquente le monde , où d'ordinaire elle ne trouve qu'un plaisir monotone , elle y prend tou-

jours une habitude qui dégénère en besoin. Cet air brûlant* ces bougies , ces parures , tout cela devient son air à elle , sa vie. Ainsi , on voit la femme la plus simple d'abord , changer vite ses goûts , parce que cette coupe enchantée où elle a trempé ses lèvres renferme un poison redoutable, Alors,- comme elle s'ennuie beaucoup chez elle, on la voit s'abandonner aux sociétés mondaines pour s'ennuyer un peu moins. De même, Louise, qui avait éprouvé dans les fêtes une joie naïve, ne pouvait déjà plus s'en passer. Ce n'est pas, je le répète, qu'elle y trouvât du bonheur ; mais c'est qu'un impérieux désir la dévorait lorsqu'elle venait à savoir qu'une dame de ses connaissances donnait un bal sans elle. Voilà ce que l'impitoyable Hortense avait médité. Elle triomphait aujourd'hui; car déjà dans son petit cercle d'intimes on parlait de la jalousie d'Edouard et de la frivolité de Mme Rimbert.

Un malheur n'arrive jamais seul. Rimbert fit une chute de cheval et se foula le genou. — Grands Dieux! et la teille d'une grande soirée , s'écria Louise. Comme elle était changée , l'épouse si dévouée , si aimante ! Quel progrès l'insensibilité faisait dans ce cceur si bon , grâce à l'amitié perfide de Mme de Rlainville 1 Ne pas aller à cette grande soirée ! quelle infortune ! Edouard ne pourra pas y conduire sa femme : la blessure qu'il s'est faite le prive totalement de marcher. Qu'importe la blessure?... Mais le bal manqué ! . . . un bal où l'on s'était promis d'être si belle, si adorée, où l'on devait éclipser les plus coquettes ! Amère déception ! . . . Heureusement l'inévitable amie fut encore là , l'amie si prévenante , Hortense , qui s'offrit de conduire Mme Rimbert et de lui servir de patronne. Jugez du martyre du malheureux mari !

Edouard était donc assis dans un grand fauteuil , souffrant beaucoup du genou, et plus encore de l'âme. Il songeait aux tristes changements qui rendaient sa jeune épouse indifférente à ses maux, passionnée pour les plaisirs. Et, tout en souffrant ainsi, il se rappelait les premiers jours de

son mariage, lorsque Louise, toute en lui, eût sacrifié son existence pour lui épargner une larme. Alors, elle ne le quittait point d'une minute, lui faisait de perpétuelles caresses , lui parlait d'une félicité sans limites. Maintenant, — c'était le soir du bal brillant qu'elle désirait, — la folle était dans son boudoir , préparant sa toilette , en attendant Hortense ; tandis que son mari , seul et rêveur , soupirait et maudissait le sort. -Voir partir sa femme , la livrer à sa cruelle ennemie, rester en proie à ses réflexions solitaires, toute une longue soirée : quel supplice ! Il prit le parti d'abandonner la lutte, de ne plus se torturer l'imagination et de se fier à sa bonne étoile^

Au même moment la porte s'ouvre. Rimbertse retourne un peu contrarié : tout irrite les malheureux ! Mais bientôt son front se déride lorsqu'il voit entrer un jeune homme à l'air franc et joyeux, Léon d'Arcourt.

Léon, son bon camarade de jeunesse, Léon qu'il a toujours connu insouciant et gai , et n'ayant de chagrin que lorsqu'il achetait de mauvais cigares. C'est lui qui l'avait introduit chez Mme Dinot; c'est par lui qu'il avait connu Louise. A cette vue, Rimbert se rappelle toutes ses bonnes et folles parties de vingt ans , cette époque où l'on vit sans songer au temps qui passe , satisfait du présent , confiant en l'avenir.

— Eh ! salut , Edouard , fit d'Arcourt en riant selon son habitude perpétuelle, te voilà seul... étendu sur une chaise longue comme un véritable goutteux. J'ai toujours pensé que tu étais digne de faire un bon mari.

— Que je suis charmé de te voir! répondit Rimbert en lui serrant affectueusement la main.

—Oui, très-charmé, continua Léon ; c'est pour cela que tu me négliges tant ; tu deviens ours au possible ; on te dit même jaloux.... Après cela, je comprends que lorsqu'on a entre les mains un pareil trésor. . . .

— Mon ami , dit l'autre en soupirant, je ne suis pas si heureux que tu. le crois.

— Bah ! parce que tu as le genou foulé. . . ?

L'époux de Louise prit un ton sérieux et reprit d'une voix dolente :

— Mon ami , il y a des gens à qui tout réussit. Ils n'ont qu'à former un désir pour qu'il se réalise... moi, je ne suis pas.de ces hommes. J'espérais terminer cette vie agitée qui me brûlait le sang. J'avais l'amour d'un ange , son amour tout entier. . . . Une part de son 'amour est absorbée parla coquetterie, et cela grâce aux machinations de cette misérable Mme de Blainville ! Oh ! sans doute, elle est bien vengée; mon cœur se déchire assez profondément. Y songes-tu? Elle a préparé sa toilette de bal , tandis que j'étais là, souffrant et solitaire, dévoré par la fièvre du corps et de l'âme.

Le jeune mari se tut, une larme descendit sur sa joue. Une larme d'homme a du prix.

— Ah ! fit d'Arcourt ému , je te vois malheureux, je n'ai plus le courage de rire. J'ai entendu parler dans le monde élégant de la coquetterie de Mme Rimbert. J'avais toujours refusé d'y croire. Je m'étais fait son défenseur contre les. attaques quotidiennes des méchants. Mais tu dois te rassurer , Edouard , en songeant que ta Louise est toujours pure. Oui, c'est Hortense qui cherche à te ravir ton repos, c'est Hortense qui médite contre toi la plus détestable vengeance. Et je t'en apporte une preuve irrécusable.

Léon, tout en parlant, déplie une lettre décachetée, et continue :

; — Ce billet est écrit par Mme de Blainville à Jules Valzy ; tu connais Valzy, le premier sujet de nos cercles à la mode. Il se moque d'elle, et, comme il est mon ami , il m'a fait voir cette lettre en question. Au fond , c'est un bon enfant.

Edouard saisit avec empressement le billet ; il reconnaît récriture d'Hortense , et voici ce qu'il y trouve :

« Mon petit Valzy , » Vous êtes un homme d'esprit , par conséquent fort

» adroit et fort galant. Figurez-vous que j'ai une petite » vengeance à exercer contre cet ours de Rimbert, qui, » depuis qu'il est marié, est enlaidi des trois quarts. Ce » fut mon adorateur dans ses beaux jours ; il m'a délais- » sée comme Calypso pour une petite Pénélope qui fait » fort mal la tapisserie. C'est cette petite Pénélope que je » vous prie de compromettre absolument ce soir , chez » Mme ***. Je vous dirai que son prénom est Louise. C'est » beaucoup pour vous de savoir son prénom.... Elle est » niaise , et vous aurez beau jeu. Je suis son chaperon » pour ce soir, parce que son mari a eu l'amabilité de se » fouler le pied. Mais je ne lui sais aucun gré de cetta » amabilité , car il n'y a pas mis d'intention.

» Au revoir , mon petit Valzy ; je ris déjà comme une » folle.

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