LE BONHEUR DU POÈTE
A Monsieur L**\
Que faut-il au poète?... un air libre, un ciel d'or Le printemps qui reluit comme un divin trésor , Et l'hiver, un foyer plein d'une large flamme Habile à réchauffer ses membres et son âme , Un foyer solitaire... où le rêve charmant Flotte en molles vapeurs et parle constamment.
Alors , loin des humains , dans son aimable asile ,
S'asseoit près du poète une muse docile !
Et le cœur du mortel, plein d'immortalité ,
Se gonfle de bonheur , frémit de volupté.
Du nectar écumeux sa coupe s'est remplie ;
Le mot tombe , en jouant, de sa bouche assouplie ;
Il trace avec ardeur de palpitants écrits ,
Dont les indifférents méconnaissent le prix ;
Puis, las de son génie, auquel il ne veut croire,
Il disperse ses chants , insoucieux de gloire.
Combien d'autres sont morts pour avoir trop songé !
Combien ont laissé fuir l'esprit découragé
Qui, fouillant les splendeurs d'un glorieux mystère,
Retombaient lourdement de leurs cieux sur la terre t
Fous sans expérience , et jaloux d'être aimés ,
Ils cueillaient les parfums de leurs vers embaumés;
Puis , chargés de butin , ivres de poésie ,
Ils offraient aux humains le miel et l'ambroisie !
Hélas ! ils s'étonnaient quand le monde ignorant
Regardait leur trésor d'un œil indifférent ;
Ils s'étonnaient de voir leur chaste rêverie
Salie impudemment de vile raillerie ;
Puis ils allaient, cherchant quelque monde meilleur 2
Dans un coin bien obscur expirer de douleur.
Les fous ! s'ils connaissaient l'histoire des poètes ,
Ils verraient que leur ciel est rayé de tempêtes.
Oui , le Tasse lui-même , en abordant au port ,
Dans le char triomphal est couché par la mort.
Plus heureux mille fois les poètes d'une heure > Eux dont l'insouciance éclaire la demeure ; Heureux ceux qui, pesant le léger avenir, Ne laissent qu'en secret la muse survenir ! Sans fuir les dons offerts par l'humaine fortune , Ils abreuvent leur vie à la source commune ; A la fougue du cœur ils imposent le frein ,
Et savent èlre durs pour le siècle d'airain.
Les sages ! les heureux ! pour leur verve discrète
Us se font loin du monde une obscure retraite ;
Et dans leurs chers réduits ils s'en vont certains jours
Essayer une lyre et songer aux amours.
Mais jamais l'œil perçant d'une impudente foule
Ne voit les bords fleuris où leur source s'écoule ;
Jamais les curieux n'entendirent leur voix
Qui ruisselle en cascade et rafraîchit les bois.
Ami , n'exilez pas la blonde poésie ,
Si votre intelligence est par elle choisie ; i .
Lorsqu'elle épanouit son sourire au foyer ,
N'allez pas comme eux tous , cruel , la renvoyer.
Aujourd'hui , quand l'hiver dépouille la campagne ,
Que la muse aux yeux bleus vous serve de compagne.
Près du feu large et clair qu'elle vienne s'asseoir,
Charmant par son babil les longs ennuis du soir.
Ami ! rêvez une heure. . . et que Je vers facile
Coule à flots murmurants d'une plume docile.
Sans tracer de poème ou chanter des héros ,
Que ce charmant labeur soit pour vous un repos.
Ecrivez pour vous seul... et que les fantaisies
Donnent libre carrière aux vagues poésies.
Célébrez les repas peuplés de chers amis ,
Les convives pesants par Bacchus endormis ,
Ou les salons du bal que les femmes volages
Emaillent de parure et de jolis visages ;
Songez à la plus belle... aimez à dévoiler .
La pudeur d'un aveu qu'on cherche à vous celer ;
Puis évoquez les noms d'Héloïse et de Laure ,
Souvenirs enlacés , que toujours on implore ,
Lorsqu'on rêve, à vingt ans, cette félicité
Qui pare le roman de la fidélité.
Ce n'est qu'un rêve, ami ; mais c'est le meilleur rêve,
Et la réalité trop vite nous l'enlève.
Ainsi pendant les soirs de la morne saison
Ecoutez moins l'appel de l'austère raison; Que les illusions , ce cortège de folles , Habitent votre cœur, brillent dans vos paroles. Pour être sombre et froid , pour ménager vos jours , Pour vivre sans plaisirs... demain viendra toujours.
Et lorsque reviendra la saison printannière Avec son dôme bleu , sa verdure première , Lorsque le rossignol et le chant des forêts Commenceront l'écho de préludes secrets , Quand vous dégourdirez l'aîle de la pensée , Par la chaleur des airs mollement caressée ; Poète! vous pourrez vous créer des moments Encor plus gracieux , mille fois plus aimants. Mais n'allez pas chercher , au milieu de la ville , Les flots d'ambition , ni la houle civile ; Ami , ne briguez pas un périlleux honneur Qui vous jette l'envie et vous prend le bonheur. Non... dans un lieu voilé d'harmonieux ombrages , Aimez le coin rustique à l'abri des orages , Séjour calme et vanté par nos maîtres chéris , Où la franche nature a son plus franc souris. Choisissez un logis modeste et plein de grâce , Comme fut le Tibur de mon poète Horace ; Et les Nymphes des bois vers vous arriveront , L'harmonie à la bouche et la guirlande au front ! Que parfois le jardin , retraite parfumée , S'embellisse en secret d'une présence aimée ; Et qu'une Tyndaris , reine de ce, séjour, Fasse dans vbs bosquets épanouir l'Amour. Loin de ces passions raides et calculées , Laissez vos pas errants courir dans les allées ; Insoucieux du monde , oublieux du chemin, Allez l'âme dans l'âme , et la main dans la main, Et semblable à l'abeille active et bourdonnante, Cueillez la poésie aux regards d'une amante. A quoi bon les faveurs d'un vulgaire ignorant?
La muse est votre sœur , et l'amour vous fait grand. A quoi bon profaner ces échos d'une autre âme , Ces soupirs qu'à nos pieds laisse tomber la femme?... Pour chanter l'hymne sainte , ô pontife immortel , Chassez la foule impie aux marches de l'autel.
Dans le nuage d'or- demeurez solitaire;
Combien les chants sont doux , bercés par le mystère !
Si la femme adorée applaudit vos concerts ,
Que voulez-vous de plus ?... Vous avez l'univers,
L'univers d'allégresse et d'extase suprême...
La gloire ! oh ! n'est-ce pas la femme qui vous aime ?.
Vous conservez aussi la fière liberté.
Vous , sans trompeur éclat , sans éloge acheté,
Majestueux d'oubli , vous méprisez notre âge ,
Et l'infâme Baal n'aura pas votre hommage !
Et les siècles futurs peut-être iront chercher
Les pages qu'au tombeau vous désirez cacher.
Ami , beaucoup diront : — « Ne soyez pas poète. » — ■
Ce n'est point le conseil que ma bouche répète ;
Non , non ; n'enchaînez pas ces élans précieux
Que le vulgaire ignore, et qui viennent des cieux.
Heureuse poésie!... aux champs de l'existence
Elle sème l'épi, que dore l'espérance.
Tout s'embellit par elle : amour , pure amitié ,
Doux penchants de nos cœurs qui cherchent leur moitié;
Suave illusion d'une vie inconnue ,
C'est avec les beaux vers que vous êtes venue.
Heureuse poésie !... aux confins du tombeau ,
Son angélique main fait briller un flambeau ;
Et le pieux éclat de ses habits fnnèbres
La fait rayonner même au milieu des ténèbres. ^
Ami , le vrai poète ignore les penchants
Que laissent parmi nous déborder les méchants ;
Jamais l'ambition en lui ne se rallume ;
Et du vil egoïsme ignorant l'amertume ,
Il est simple , il est doux ; il enseigne au malheur L'espoir qui mieux que l'or console la doulenr.
Que plus d'un écrivain là-bas vous accompagne, Lisez le blond Schiller , enfant de l'Allemagne , Ou l'arrogant Schakspeare, au glorieux rayon, Dont la flamme étincelle aux brumes d'Albion ; Ou que , dans le passé , votre muse s'inspire Des poètes latins, fleurons du vieil empire. Gardez-vous d'oublier nos écrivains français Qui dans la jeune arène ont conquis le succès ; Victor Hugo , torrent dont la vague écumante Retentit... puis expire en musique charmante; Lamartine si pur... lorsqu'on voit ses pinceaux Colorier l'Asie , et son ciel , et ses eaux ; Si plaintif... lorsqu'il pleure , au jour delà détresse , L'enfant , l'unique enfant ravie à sa tendresse ! Arni ! comme l'essaim qui court de fleurs en fleurs > Au calice de l'âme allez ravir les pleurs , Formez -en des parfums dont l'ardeur vous enivre. Heureux parmi les siens , le poète y doit vivre ; Mais cachez aux mortels vos modestes plaisirs ; Gardez des vains regards le secret des loisirs ; L'aimable obscurité... c'est la gaze qui voile La déesse d'Amour , votre pudique étoile ! Et qu'un vulgaire impur ne soit pas appelé Au fond du sanctuaire où Dieu s'est révélé.