CHAPITRE PREMIER
Rêves d'amour.
Ils devaient se marier dans quelques jours, Edouard et Lucie. Rien ne pouvait plus maintenant former obstacle à leur union : leurs familles étaient d'accord; les conditions principales du contrat avaient été discutées , acceptées par les grands parents; plus de crainte , plus de soucis désormais , car il y avait un accord plus doux que l'accord des familles : les deux fiancés étaient unis par le cœur.
Tous ceux qui aimèrent et furent aimés doivent comprendre leur félicité mutuelle. Ils ne pouvaient déjà plus se passer l'un de l'autre, et tous leurs moments s'écoulaient en pures causeries d'amour.
Edouard était le fils unique de M. Darvenne , l'un des
plus riches négociants de Bordeaux ; il venait d'atteindre sa vingt-quatrième année. C'était un beau jeune homme aux cheveux noirs , aux yeux ardents ; on voyait à ses mouvements , à ses regards ,. à sa brime figure , que l'air natal était pour lui la brise méridionale ; on voyait qu'un rayon du chaud soleil sous lequel il était né avait pénétré jusqu'à son âme ; c'était un beau jeune homme enfin , un jeune homme qui n'avait pas étiolé son existence au souffle cadavéreux de l'orgie et -des viles amours. Aussi conservait-il toute la noblesse de ses sentiments et toute la force de la pensée juvénile.
On devine pourtant que , dans sa position d'opulence , comme aussi dans sa situation de fils unique , Edouard était de la part de ses parents l'objet d'une aveugle tendresse. Cette tendresse était même de la faiblesse chez Mme Darvenne , et les circonstances faisaient qu'on ne l'avait pas poussé bien avant dans la voie du travail. Cependant , Edouard , entraîné par ses penchants naturels, avait fait de brillantes études , et la mollesse dans laquelle il était bercé ne lui avait pas inspiré le goût de l'oisiveté. Son imagina- . tion féconde et chaleureuse ne pouvait rester inactive. Il comprenait que la paresse n'est qu'un poison lent et perfide qui tue l'âme et le corps. C'est ce qui faisait sans cesse travailler son esprit , mais sans direction , sans but utile. Edouard, malgré ses belles dispositions et les connaissances nombreuses dont son intelligence était ornée, n'avait acquis aucun titre , aucune profession proprement dite ; et s'il n'avait eu pour vivre la fortune de son père, il eût peutêtre été fort embarrassé pour se procurer même le"hécessaire , dans ce siècle éclairé où tant de sots réussissent !
Ainsi le jeune Edouard Darvenne ne s'était vu lancé dans aucune carrière ; il s'était fait du travail un délassement dont il usait à loisir et selon sa volonté. Suivant le caprice de ses goûts, il variait aussi ses occupations ; il avait quelques teintes du droit , mais il l'avait abandonné pour étudier plus cà fond la littérature. Son esprit folâtrait dans le
monde moral et cueillait diversement les fleurs que l'on y rencontre.
Néanmoins , il était un genre d'étude auquel notre Edouard s'était attaché de préférence. Quand nous aurons nommé cette branche préférée , on dira sans doute que son choix était frivole ; mais on retirera peut-être cette qualification sévère , lorsque nous aurons ajouté que , dans ce genre-là, Darvenne offrait des capacités éminentes, presque du génie. Or, cette étude tant aimée par lui, vers laquelle le poussait toute l'énergie de la jeunesse, cette étude, cette science ou plutôt cet art... c'était la musique.
La musique ! — Oui, le jeune homme était artiste par la voix et par le cœur ; il cultivait en silence ce talent dont il sentait le germe ; il apprenait à moduler délicieusement l'harmonie qui s'exhalait de sa parole chantante. Les accords tombaient de sa bouche avec inspiration , douceur et mélancolie. Et c'était surtout dans la solitude qu'il aimait à laisser prendre l'essor à sa voix. Il comprenait, aux douces sensations qui le berçaient alors , qu'il y avait en lui une étincelle de l'artistique génie ; et , s'animant parfois d'une noble ivresse , il rêvait l'existence théâtrale , la pompe de la scène , la fièvre et la volupté de la gloire. Mais la froide raison venait promptement glacer ses rêves; après quelques élans irréfléchis, Edouard revenait bien vite à la réalité. Dans sa position sociale , d'après les habitudes du monde , le jeune Darvenne savait que la vie d'artiste était pour lui une chose impossible , une généreuse chimère dont chacun aurait condamné l'idée ; il ne s'y arrêtait même pas dans ses moments d'illusion. C'est pour cela qu'il cultivait en secret l'étude de son art chéri, sans faire part à qui que ce fût des émotions délicieuses que cetteéfcude lui faisait éprouver.
Au dire de bien des gens , Edouard Darvenne n'était donc qu'un fils de famille très-heureux d'avoir des rentes, un être inutile. . . car il était impropre à gagner de l'argent. — C'est toujours à cette balance que la société pèse son
opinion sur les hommes. — Il est aussi bien certain que , malgré les qualités excellentes que l'on reconnaissait au jeune Edouard , il eût trouvé difficilement à se marier , sans la réputation de brillante fortune dont jouissait sa famille. Cette dernière observation ne s'applique pas cependant à Lucie , sa tendre fiancée. La jeune fille n'avait pas calculé toutes ces exigences sociales avant d'aimer le beau Darvenne ; mais Lucie avait des parents qui calculaient et réfléchissaient pour elle , et c'est pour cela que nous l'avons dit : Edouard, ce charmant et spirituel cavalier , étant impropre à gagner de l'argent , n'eût pas été accueilli comme époux, sans sa fortune brillante.
Maintenant que nous avons parlé avec détail de notre héros , mettons nos lecteurs au courant de ce qu'était la damoiselle de ses pensées.
C'était dans les réunions aristocratiques de la société de Bordeaux que le jeune Darvenne avait fait la connaissance de MIle Lucie Delcourt , dont il connaissait d'ailleurs la famille honorable. Et savez-vous par quel genre d'attraits la jeune personne avait attiré les regards de l'élégant cavalier? Etait-ce par un éclat inaccoutumé de bijoux et de parures? était-ce par la finesse de ses étoffes, ou parla svelte coupe de ses robes ? Oh ! non ; tout frivole qu'on l'appelait , Edouard n'entrait pas dans ces détails de petitmaître. Sans doute, MUe Lucie était une des plus belles et des mieux parées; mais ce qui avait été pour lui un charme victorieux , c'était l'air de modestie que respirait l'angélique personne de la jeune fille. Lucie Delcourt, au milieu du bal, sans être froide ou indifférente, ne s'animait pourtant pas de cette folle ivresse qui fait perdre aux femmes la pureté du regard , en l'allumant d'une ardeur étrange. Jamais Lucie, en goûtant ces plaisirs, ne perdait quelque chose de sa distinction , de sa candeur , de son auréole virginale. Ce charme de la modestie était plus puissant pour Edouard que les allures séduisantes des lionnes de la mode et du bon ton qui font du bal leur vie et leur âme ;
— qui ne marchent qu'escortées de fats et saturées d'encens stupide; — qui luttent entre elles de parures et de séductions, comme s'il s'agissait d'un trône ; — qui ne craignent pas de découvrir leurs épaules à tous les yeux , sans se douter que c'est là tout le secret de plaire des courtisanes. Or , Darvenne détestait la femme du monde proprement dite; il ne s'était pas créé de la sorte l'idée d'une jeune fille parée des ornements de la grâce et du charme de l'éducation ; et tandis que le flot des cavaliers volages roulait sur les pas de ces reines insensées , l'homme au noble cœur s'était pris à aimer isolément la douce vierge aux yeux d'azur. Le charme ineffable qu'il avait trouvé en elle avait été la source d'un amour profond. Et nous savons combien Edouard était heureux , puisqu'il avait porté son premier amour sur une personne digne de lui , puisqu'il avait obtenu sa main.
Oui , dans quelques jours ils seront l'un à l'antre , les deux amants que Dieu bénit sans doute , car leur affection est touchante et pure. Comme l'on est heureux à cet âge d'imagination rieuse et féconde , où l'on découvre un vaste avenir paré de fleurs ! Edouard et Lucie voguaient avec confiance sur l'océan de la vie, si calme et si limpide pour eux. Ils attendaient paisiblement l'heure de cette union solennelle que consacrent à la fois la religion et la société. Soyez heureux , beaux fiancés ! l'aurore étincelle et vous présage un beau jour.
Le noble Edouard ! Il fallait qu'il eût bien peu l'expérience de ce monde pour goûter ainsi sans défiance tous les bonheurs qui couronnaient sa jeunesse. Tels ne sont pas les hommes qui ont vécu et qui ont souffert ; ils ont éprouvé tant de fois l'étreinte de la déception cruelle, qu'ils se méfient d'un sourire du destin comme d'un nouveau piège.
Mais Edouard , cette âme d'artiste , radieuse et naïve , croit encore au bonheur; il s'enivre de ses propres pensées , il ne désire plus rien.
Cependant , le jeune homme avait remarqué , depuis plusieurs jours , qu'une sombre tristesse ridait le front de son père. M. Darvenne , en effet , était soucieux , absorbé par une idée fixe ; sa parole était distraite , son regard parfois humide. On voyait pourtant qu'il s'efforçait de paraître joyeux, et que s'il souriait au langage naïf de son fils , ce n'était qu'en se faisant intérieurement violence. Mais Edouard était si heureux , qu'il ne comprenait pas que le souci pût exister pour quelqu'un ; le chagrin qui semblait absorber son père ne préoccupait pas bien vivement le fiancé de Lucie ; il n'y réfléchissait même que d'une manière vague, et se disait à part : — Ce qui trouble et tourmente ainsi mon pauvre père, ce ne doit être que le souci des affaires commerciales ; il est temps qu'il prenne du repos , lui qui a tant travaillé et qui est si riche !
Et quelle autre pensée pouvait tourmenter M. Darvenne? Ce n'est pas, à coup sûr, l'approche de ce'mariage dont il agrée l'idée avec tant de joie? Eh bien ! ce ne peut être là pour lui qu'un sujet de bonheur. M. Darvenne aime déjà Lucie comme sa propre fille ; avant l'heure de l'hymen , il la met déjà dans son cœur au nombre de ses enfants ; il apprécie mieux que personne les qualités de celle qui doit être la compagne de son fils chéri , car bien des fois il a dit à ce fils, en lui serrant la main : — Oui, cette excellente enfant est bien digne de te rendre heureux....
Le jeune homme a donc raison , le souci qui tourmente son père ne doit provenir que des embarras du travail ; — chose bien frivole pour un homme si opulent, pensa-t-il; « — et cette légère teinte de chagrin s'évanouira aux premières lueurs de la fête d'hyménée.
C'était enfin la veille du mariage ; — il était huit heures du matin; — Edouard quittait un sommeil parfumé des plus doux rêves , et déjà, dans son amoureuse impatience , il songeait au moment de revoir celle que bientôt il n'allait plus quitter. . . l'heure pour les amants est tantôt si lente, tantôt si rapide. Edouard commençait donc à
supputer les minutes qui le séparaient de l'objet chéri , lorsqu'un domestique vint le prévenir que son père le demandait en bas.
— Mon père me demande , dit Edouard avec surprise, mais il sait bien que je ne sors jamais sans lui serrer la main.
— C'est. dans son cabinet que M. Darvenne désire vous parler, répliqua le domestique.
— Dans-son cabinet? que signifie....
Le jeune homme s'apprêtait à faire d'autres questions , mais le domestique avait disparu.
On sait que le moindre incident inquiète les amoureux, parce que leur imagination surexcitée se remplit de chimères capricieuses et changeantes. Edouard se trouva tout surpris de s'entendre mander par son père ; cette circonstance l'inquiéta vaguement, et cependant il y eût à peine fait attention dans les cas ordinaires. Comme il n'avait qu'une idée fixe , sa Lucie , il s'imagina , le naïf jeune homme , que chaque fois qu'on voulait lui parler , c'était pour parler d'elle. Mille pensées roulèrent dans son esprit; il crut qu'il était survenu quelque obstacle dont son père voulait l'entretenir ; puis il se rassura , puis il trembla de nouveau. Ce fut avec précipitation qu'il se rendit au cabinet où son père l'avait fait prier de descendre. Le fiancé, plein d'inquiétude, était pâle, et son cœur -battait.
Lorsqu'il entra dans la chambre, il vit son père assis au bureau, la tête appuyée dans ses mains, comme un homme absorbé par une réflexion pénible. Toutefois Edouard était * si rempli de son amour , que la tristesse de M. Darvenne ne fut que l'objet d'une remarque secondaire. M. Darvenne était pâle aussi , plus pâle encore que son fils, l'heureux enfant qui ne connaissait d'autres soucis que les soucis d'amour ! Il releva la tête au bruit que fit Edouard en entrant , et se prit à le regarder avec une expresssion d'indicible tendresse ; lui , dominé par une pensée constante , arriva droit au but :
— Mon excellent père, dit-il, je vous souhaite le bonjour, Vous m'avez fait appeler, ce matin, avec une solennité qui m'effraie.... Est-ce pour me parler de Lucie? est-ce qu'un obstacle. . .-. .
—Non , mon fils , répondit le père gravement , il n'y a point jusqu'à présent d'obstacle à ton mariage.
— Ah ! reprit Edouard dont le visage s'épanouit, quel bonheur ! Aussi je me disais bien que c'était de l'enfantillage à moi de m'effrayer si vite.... Oh! non, Lucie, tu ne peux m'être enlevée; ce serait m'arracher l'âme....
Et tandis que le jeune homme se livrait à ses amoureuses exclamations , M. Darvenne , toujours en proie à sa mystérieuse douleur , laissa tomber un soupir profond. Une sorte de lutte se passait en lui. Ses traits contractés reflétaient diverses pensées : — Pauvre enfant! murmurat-il , pauvre enfant ! Puis soudain , comme ayant raffermi sa résolution chancelante, il se dit encore d'une voix sévère : —Il le faut!
Edouard était toujours radieux ; et , se parlant à luimême de son bonheur, il ne voyait pas que son père souffrait.
Un moment après, M. Darvenne dit à son fils :
— Edouard, si je t'ai fait appeler ici, ce n'était pas pour te parler de ta fiancée , c'est pour te parler de ta mère.
— De ma mère ! Que voulez-vous dire?
— Oui, je veux te parler de ta mère , Edouard , de ta bonne et sainte mère qui ne pense qu'à toi , qui ne vit que pour toi. Sais-tu ce qu'il y a de tendresse dans le cœur maternel? Sais-tu , mon enfant , combien un fils doit de reconnaissance à sa mère?
— Pourquoi cette question? répondit Edouard d'un ton pénétré. Est-ce que j'aurais à me reprocher quelque ingratitude, quelque manque d'égards?...
— A Dieu ne plaise, reprit M. Darvenne, qu'une pareille pensée me soit venue.... Non, certes , il n'est pas de fils
plus tendre et plus dévoué que toi.... Le passé, le présent ne m'inquiètent guère, Edouard; mais c'est l'avenir.... — L'avenir !
— Oui , l'avenir , mon fils , l'avenir ! — Ici le ton de M. Darvenne prit une teinte expressive de mélancolie , mais il domina son émotion; il continua d'un ton naturel : — Car/ vois-tu , lorsqu'on se. marie , l'amour que l'on porte à sa compagne absorbe tout le cœur ; il n'y reste bien souvent qu'une place trop étroite pour sa mère; la reconnaissance filiale s'efface sous des impressions plus vives et plus nouvelles.... Jure-moi donc , Edouard, que, quoi qu'il arrive, tu chériras toujours ta mère comme tu l'aimes aujourd'hui.
—Oh ! s'écria le jeune homme, d'où vous vient ce doute amer? Ne connaissez-vous pas votre fils? et surtout ne connaissez-vous pas mieux celle qui va devenir votre fille? Lucie ! c'est une perle de plus à la couronne de la famille, c'est un enfant de plus à chérir, c'est un enfant de plus qui vous aimera , vous et ma mère !
— Je sais tout cela, mon bon Edouard; mais je te dis encore : l'avenir ! l'avenir !
— Eh bien! l'avenir n'a jamais été si beau , puisque votre fils est heureux.
■ — Enfin, reprit M. Darvenne avec émotion, tu me jures cela, n'est-ce pas, de toujours chérir ta mère?...
— Ah ! mon père , je vous le promets. . . .
— C'est un serment solennel qu'il me faut, dit le père avec une sorte d'égarement, un serment solennel sur Dieu, sur ton âme !
—Eh bien ! reprit Edouard avec surprise, sur Dieu, sur mon âme, je jure d'aimeret de respecter toujours ma mère, comme je l'aime et la respecte aujourd'hui.
— Quoiqu'il arrive? continua M. Darvenne.
— Quoi qu'il arrive, fit encore Edouard.
— C'est bien, mon fils , je suis content; tu peux te retirer ; va, laisse-moi seul.
Puis , M. Darvenne serra la main de son fils avec une effusion plus vive encore que de coutume.
Si le jeune homme n'avait pas eu l'esprit distrait, préoccupé , il se fût certainement aperçu qu'il se passait dans le cœur de son père quelque chose d'étrange et même d'inquiétant. Mais dans l'état actuel des choses , il n'est pas étonnant que ses remarques soient si légères , d'autant plus qu'il ne peut deviner à M. Darvenne aucun chagrin sérieux.
Edouard quitta donc le cabinet de son père , sans emporter bien grande émotion de la scène qui venait d'avoir lieu ; — c'était à peu près J'heure à laquelle il devait se rendre chez sa fiancée, où on l'attendait pour déjeûner. — Avant de sortir, Edouard courut embrasser sa mère qui se trouvait dans la salle à manger.
La bonne mère était souriante ; elle était toute heureuse de la joie de son fils et de la fête touchante qui l'attendait au lendemain !
Ils s'entretiennent ensemble pendant quelques minutes, — la mère et le fils ! — parlant de l'avenir qui souriait , de l'ivresse prochaine de l'hyménée , et de toute la série de bonheurs qui suit et couronne un fortuné mariage.
— Mais qu'avait donc mon père aujourd'hui? dit tout-àcoup Edouard. Figure-toi, ma mère, qu'il vient de me faire mander dans son cabinet, d'où je sors à l'instant même.
— Il y a quelques jours , en effet, ditMme Darvenne, je remarque que ton père est bien triste. . . .
— Et ce qu'il y a de plus singulier, c'est qu'il a pris visà-vis de moi un air tout solennel, — bien amical, pourtant; — ensuite il m'a parlé de toi , ma mère ; il m'a dit de ces choses qui vont à l'âme , il m'a rappelé combien tu m'aimes; il m'a dit que moi aussi je dois .toujours te chérir : oh ! ces sentiments sont gravés en moi , sans qu'il soit besoin de me les rappeler. La reconnaissance qu'un fils doit à sa mère , l'appui qu'il doit lui prêter en toute circoiis-
tance... est-ce que je pourrais jamais oublier d'aussi saints devoirs?...
— Allons, fit Mme Darvenneen souriant, il ne faut pas l'attrister aujourd'hui, Edouard; c'est l'heure de l'amour... ■et du déjeuner.
—Je pars, ma mère, je pars; nous tâcherons d'égayer mon père, n'est-ce pas?
Et le bon fils , après avoir embrassé Mme Darvenne , se disposait à sortir , quand tout-à-coup il s'arrête et regarde avec un indicible effroi sa mère épouvantée.
Une détonation pareille au bruit d'une arme à feu venait de retentir dans la maison avec un éclat funèbre; et, — chose incroyable! — ce bruit semblait partir de la pièce voisine, du cabinet où M. Darvenne devait se trouver encore. ... La mère et le fils se regardèrent silencieux , agités de vagues et noirs pressentiments, ne se rendant pas même compte de ce qu'ils pensaient. Ils cherchaient même à se rassurer l'un l'autre par des regards de doute, car leur voix était muette. Enfin, Edouard, le premier, balbutiaces mots :
— Mère , n'as-tu pas entendu quelque chose?...
— Il me semble. . . mais ce n'est rien. . . je crois que.
En cet instant, plusieurs domestiques entrèrent bruyamment; ils venaient prendre les ordres de Madame , parce qu'ils avaient entendu retentir un coup de pistolet dans le cabinet de Monsieur !
Le doute n'était plus permis.
Edouard et sa mère coururent au cabinet, suivis de leurs gens. Ils ouvrent, en frémissant, la porte de la chambre... ils se précipitent , ils regardent. . . .
Horreur ! horreur !
Ils voient du sang ! un cadavre étendu ! un pistolet au milieu de cet épouvantable spectacle ! ... Ce sang qui baigne le parquet... c'est le sang d'un père, d'un époux; ce cadavre , ce sont les restes de M. Darvenne; ce pistolet , c'est l'instrument fatal qui a servi au suicide ! . . .Oui , M. Dar-
ven ne , le négociant si riche et si renommé par sa probité dans la ville. . . eh bien ! il vient de se suicider ! !
Il vient de se tuer, cet homme, au moment d'une fête , d'un mariage , au moment du mariage de son fils bienaimé. . . . Tout lui disait d'être heureux : il venait même de serrer tendrement la main de ce fils chéri ; puis , de cette même main il avait saisi l'arme sacrilège.... Pourquoi? pourquoi?...
Edouard , ce jeune homme si plein d'énergie , est anéanti, brisé. Il n'a plus une parole, plus un regard, plus un souffle. Il tombe sur un siège et se voile les yeux avec ses deux mains crispées.
D'un autre côté, Mme Darvenne, — pauvre femme si sensible et si faible de cœur ! — Mme Darvenne est animée d'un fébrile et sublime courage. Elle lutte contre son horreur, parce qu'elle est épouse et mère : c'est ainsi qu'un malheur subit galvanise les âmes faibles et foudroie complètement lésâmes fortes.
Un papier se trouve sur le bureau ; sur ce papier sont des lettres récemment-tracées. Ce sont les dernières lignes écrites par M. Darvenne. La courageuse femme s'empare de ce legs , sans avoir peur du sang. . . et c'est elle, l'infortunée ! c'est elle qui lit sur le papier fatal les paroles suivantes ;
« Je sais bien que je suis un lâche , mais je ne puis » faire autrement. Je n'ai point la force de voir ma ruine ; » oui , ma ruine complète , imminente ! ... Le commerce. . . » ah ! quel enfer ! On vous croit riche , et la fatalité mine » sourdement votre crédit, la mer engloutit cet or si rude- » ment amassé. ... Il y a longtemps que je perds. J'ai lutté » tant que j'ai pu. Depuis quelques jours , j'apprends un » nouveau désastre , une banqueroute qui me ruine ; mon » crédit ne pourrait plus se soutenir quinze jours. Or,dans » le commerce, la ruine... c'est la fatalité qui l'entraîne, » et cependant le monde en fait le déshonneur.
» Oh ! le déshonneur. . . je n'ai pas le courage de le voir » en face.
» Il faut donc que je meure ; je dois mourir avant le » mariage d'Edouard ; si je laissais silencieusement ce » mariage s'accomplir , je ferais une tromperie. . , car bien- » tôt je n'aurai plus de quoi payer la dot de mon fils ! ! Il » fautdonc que Lucie sache tout dès aujourd'hui , pour ne » pas être trompée. C'est une épreuve pour son amour. . . . » 0 Lucie ! n'abandonne pas Edouard , n'abandonne pas » sa pauvre mère ! . . .
» Ma femme , mes enfants , pardonnez-moi : Dieu m'a » déjà pardonné , car il est descendu dans mon âme ; il » voit que je n'ai plus la force de vivre. Non , c'est plus » fort que moi , je ne le puis. Celui qui se suicide est un » lâche, je le sais ; oui , mais aussi, quand on est poussé » là, c'est que le malheur vous a rendu fou. Adieu ! ! »
Mme Darvenne avait lu d'un seul trait ce billet horrible , sans réfléchir que c'était peut-être une imprudence de rendre publique l'idée de sa ruine. Elle ne démêlait pas même , dans le chaos de son esprit, ce qu'il y avait, dans une telle révélation , d'affreux pour elle ; mais , épuisée , elle retomba à son tour sur un siège sans force et sans voix.
— Ah ! s'écria tout-à-coup Edouard avec une énergique douleur , c'est l'infâme loterie du commerce qui a tué mon père ! Que maudite soit cette industrie où l'on finit toujours par se briser contre la fatalité impitoyable ! : . . Mais les arts ! les arts ! voilà bien la vie ! . . .
Pauvre enfant î il ne croit pas que l'art tue aussi bien que le travail du commerçant. Hélas ! le commerçant se tue pour ses affaires, et l'artiste meurt pour la "gloire !
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