CHAPITRE DEUXIEME
La séparation.
Combien le malheur laisse, après lui, une longue traînée
d'amertume ! Il semble que le destin qui vous frappe se
. complaise dans son œuvre et savoure lentement la torture
des hommes. Maintenant qu'Edouard Darvenne vient d'être frappé d'un coup terrible, chaque minute qui suit la catastrophe est une nouvelle sensation douloureuse, un nouveau déchirement de cœur.
Edouard, au lieu des fêtes radieuses de l'hymen, au lieu des caresses de l'amour qui l'attendaient souriantes... hé» las ! il n'a plus devant lui qu'un spectacle de deuil et de détresse. Il voit souffrir sa mère... sa mère! qu'il n'avait jamais vue pleurer, elle est pâle comme un cadavre, elle a le cœur saignant, elle est frappée jusqu'à l'âme. Sa raison résistera-t-elle à un choc si violent? Prions Dieu qu'elle survive à l'infortune ; mais peut-on effacer de la mémoire le souvenir du sang?
Puis vient un moment qui renouvelle plus vivement la blessure du cœur, un moment qui est atroce comme l'heure du dernier adieu. . . c'est le moment des funérailles.
C'est leur faute aussi, aux hommes, s'ils souffrent plus qu'ils ne devraient souffrir. Pourquoi donc environnent-ils la mort d'un appareil si retentissant? Lorsqu'ils devraient faire tout pour oublier promptement leur misère, ils alimentent au contraire leur fièvre par de lugubres scènes qui frappent autant l'esprit que le mal lui-même. Oui , la mort est une chose atroce ; mais l'appareil de la mort est aussi épouvantable que l'aspect d'un cadavre.
Lorsque quelqu'un de nos frères quitte cette terre d'exil pour le ciel , sa patrie , qu'est-il besoin de venir couvrir sa couche funèbre de draps noirs semés de larmes? Pourquoi ces flambeaux sinistres? pourquoi ces psalmodies lugubres qui glacent d'effroi les derniers vivants ? Sans doute, il faut rier, il faut parler à Dieu de cette âme qui s'envole ; mais u moins que la prière prenne une voix plus douce ; que ce soit un chant d'amour divin , et non pas un chant de terreur ; puisqu'elle retourne au ciel , cette âme , elle est heureuse. Versons donc des fleurs sur la dépouille qui nous reste, et réjouissons-nous pieusement de la délivrance de celui que nous avons aimé , de celui que nous irons retrouver plus tard. Alors, la mort perdra son horreur,.
Mais, — ô jour d'angoisse et de deuil ! — c'est le jour des funérailles de M. Darvenne.
Edouard, le malheureux Edouard, va dire à son père un dernier adieu. M. Darvenne va quitter aujourd'hui le toit sous lequel il a vécu , pour trouver la froide demeure de la terre , et son fils va le conduire sur le seuil de l'abîme.
Comme il souffre ! comme il souffre , le beau fiancé qui avait rêvé tant d'ivresse! Oh! c'est qu'il est artiste par le cœur, et l'artiste ressent tout au centuple. Il souffre... non pas comme un damné, car il n'a point perdu l'espérance en Dieu ; mais il souffre comme un martyr ! Edouard ! pauvre Edouard ! il écoute... c'est le glas funèbre qui résonne; — ses yeux retombent sur le sol... il voit un cercueil qu'emportent des hommes inconnus , à figure grimaçante... de véritables suppôts de la mort. Et sa mère 1 il faut qu'il la laisse seule , pendant la durée de la cérémonie., Il n'y a point d'amies près d'elle. Depuis que le bruit est répandu que M. Darvenne s'est tué, parce qu'il était ruiné, les amies sont devenues d'une rareté exécrable ! . . . Lucie Delcourt elle-même, sa fiancée, n'est point là. . . Edouard ne l'a point encore vue. — Ah ! c'est qu'elle n'est pas encore sa femme, et le monde trouverait mal qu'on reçût , pendant les premiers jours, les consolations d'une jeune fille, quand cette jeune fille n'est pas encore épouse.
C'est pour cela , sans doute , que Lucie n'est pas encore venue ; c'est pour respecter, les convenances. Il est bien dur pourtant au cœur d'Edouard de laisser sa mère seule pendant l'enterrement de son père !
Voyez ensuite autour du cercueil comme les assistants sont rares. Où sont donc ces nombreux amis qui avaient accepté avec tant d'effusion des invitations pour la noce? Ils ne se sont pas dérangés pour les funérailles. Ah ! c'est qu'aujourd'hui M. Darvenne est mort et ïujiné. M. Darvenne n'a plus d'amis.
Que les hommes sont lâches ! !
Jetons un voile sur cet aspect de douleur, faisons trêve
aux réflexions de notre mélancolie profond* quel sort arrive à notre intéressant Edouard.
La terre glacée a recouvert les restes mortels de l'homme probe et malheureux. La religion et la piété filiale se sont inclinées sur sa tombe. Que vont devenir ceux qui, moinsheureux, demeurent rivés à ce séjour d'infortune? On devine tout ce que le sort d'Edouard et de sa mère doit avoir d'affreux. Cependant le jeune homme entrevoit encore , du milieu de ses douleurs , une idée consolatrice $ un bienfaisant espoir. Malgré sa terrifiante infortune , son chaste et pur amour ne s'est point retiré de lui ; peut-être ce qu'il y avait d'impétueux dans ce sentiment se trouve assoupi ,. mais l'amour subsiste toujours. Edouard regarde Lucie comme son épouse ; il ne croit pas profaner son chagrin lorsqu'il pense à cette enfant si pieusement adorée. Et; l'amour de sa fiancée s'allie bien dans son cœur avec le souvenir de son pères car enfin, cette femme, M. Darvenne l'a bien des fois appelée sa fille ; c'est la compagne qu'il avait choisie lui-même pour son fils tendrement chéri..... C'est donc avec une douce et sainte mélancolie que le fiancé rêve les consolations précieuses d'une épouse , — pour lui comme pour sa mère.
Depuis ces jours si brusquement terribles ,. on ne sait pourtant pas comment l'on a vécu ; c'est encore avec peine que l'on se rend compte de ce qu'on pense. Lucie est cependant venue une fois , accompagnée de Mme Delcourt , faire une visite à la veuve de M. Darvenne ; mais cette visit© fut si courte ! Hélas ! à peine même alors si les amants , abîmés dans leur détresse , se sont échangé un regard; à peine s'ils se sont dit mutuellement quelques paroles.— Cette visite avait eu lieu deux ou trois jours après l'enterrement. — Chose étrange! Mme Delcourt paraissait un peu embarrassée , ses sympathies étaient entravées par une certaine réserve; en même temps , Lucie était agitée, lors de cette visite, d'une sorte de tremblement nerveux; des larmes brûlantes avaient tracé leur sillon
sur sa joue. Mme Darvenne , avec son œil maternel , avait remarqué cette froideur de la mère de Lucie. Le chagrin profond de la pauvre enfant ne lui avait pas échappé non plus , et la veuve infortunée voit dans ces symptômes de funestes présages pour l'amour d'Edouard.
Une mère s'inquiète si vite ! Aussi, Mme Darvenne s*était déjà fait cette question , mais sans oser la poser à son fils : — Maintenant que nous allons être pauvres, ce mariage ne rencontrera-t-il pas d'obstacles de la part de la famille Delcourt?
Le jeune Darvenne , lui , dans la confiance de son pur amour , n'a pas même le soupçon d'une pareille idée. Et comment l'aurait-il, cette idée, lui qui n'a pas l'expérience de la vie , lui qui ne sait pas encore ce que sont les hom^ mes. Il juge tout à son point de vue , avec sa droiture , sa générosité , sa poésie. Oh ! si , à cet âge , on dévoilait subitement l'humanité au jeune homme , elle lui ferait horreur. — Un mariage rendu impossible , parce que l'un des fiancés est devenu pauvre ! — Quelqu'un dirait cette chose à Edouard Darvenne, qu'il sourirait de pitié. D'ailleurs , si ce sont là les règles communes, elles recevront ici une exception certaine , car Lucie Delcourt est une enfant digne du généreux amour de son fiancé ; elle a fait tant de naïfs et brûlants serments à celui qui doit être son époux ! Entre eux, il y eut tant de promesses, de rêves d'avenir, de félicité réciproque ! Que leur importe la fortune de l'un et la fortune de l'autre? Ils sont jeunes , et leurs mains enlacées ne se sont point salies au contact de l'or. Ce ne sont point là des amants vulgaires... ils sont unis devant Dieu, Cependant , depuis cette visite si courte et si sèche , on n'a plus revu dans la maison Darvenne ni Mme Delcourt ni sa fille.
Mais Edouard ne se désespère pas de cette absence , il n'y voit rien d'inquiétant pour l'avenir ; aucun doute ne peut se glisser dans son esprit sur l'affection que lui porte la jeune demoiselle. Il souffre seulement de ne pas la voir,
parce que , comme nous l'avons dit , cette compagne du choix de son père devait avoir pour lui de pieuses consolations. . . . Il aurait aimé de s'entretenir avec elle de celui qui n'est plus et qui l'avait chérie comme une enfant nouvelle. . . . C'est pour cela qu'un jour Edouard dit à sa mère : . — Sais-tu pourquoi , mère, Lucie ne vient plus nous voir?... Elle sait bien pourtant que les circonstances m'ont empêché de me rendre chez elle.
La mère eut un moment d'hésitation , parce qu'elle ne voulait pas faire part à son fils de ses tristes pressentiments. Enfin elle répondit :
— C'est que... peut-être... elle ne peut non plus se rendre ici , cette enfant.
— Alors, mère, il faut que j'y aille , fit résolument Edouard.
Mme Darvenne ne fit point de réponse.
- — Est-ce que cela te contrarie ? reprit Edouard avec douceur; pourquoi ne me réponds-tu pas? Partages -tu ces préjugés du monde qui, ne comprenant pas ce que l'amour a de sacré , croit que l'on profane sa douleur lorsque l'on va mêler ses pleurs à ceux de la femme aimée ? Mère , tu sais de quelle manière j'aime Lucie. Tu sais que ce n'est point une de ces ardeurs vaines et passagères que réprouve la dignité de l'homme. Non, je l'aime comme une épouse; je sais aussi qu'elle est ta fille.... Mère , laisse-moi donc f amener ta fille î
La veuve du négociant ne répondit pas encore, mais ses yeux se remplirent de larmes.
Edouard continua , plein d'un généreux enthousiasme :
— Mon père aussi l'a bien aimée ; il m'a dit souvent que mon cœur avait là une noble et belle impulsion. Je veux donc aller lui parler de mon père ; elle l'aimait bien aussi , elle vénérera sa mémoire. Il y a trop longtemps qu'elle tarde. Ma douleur s'envenime sans un peu de J)aume. Il faut donc , mère , que j'aille chez Lucie. Le
monde trouvera cela mauvais ; il en est bien capable. Que m'importe? Le monde ne connaît pas mon cœur.
— Va donc , noble enfant , reprit la bonne mère, va voir Lucie ; elle t'aime.... — Puis elle ajouta tout bas : — Va , mais songe que ta Lucie n'est pas seule maîtresse de sa vie ; il y a des gens qui la gouvernent et repousseront peut-être le fils du suicidé !
C'est à cause de cette arrière pensée que Mme Darvenne voyait partir Edouard avec regret. Lui, confiant et calme, se rendit chez sa bien-aimée sans inquiétude , — non point avec l'impétueux amour qui le guidait naguère , — mais plein d'une voluptueuse mélancolie que lui inspirait le malheur. Il allait chercher Lucie, de même que l'homme suffoqué par une atmosphère aride va respirer une brise rafraîchissante et parfumée. •
Les premières personnes qu'il aperçut en entrant dans cette maison qu'il croyait devoir être pour lui une autre maison paternelle , ce furent M. et Mme Delcourt. Lorsr qu'ils virent Edouard , les parents de Lucie laissèrent échapper une exclamation de surprise. A vrai dire, ils ne l'attendaient pas.
D'où vient ce peu d'empressement avec lequel l'orphelin est reçu dans cette maison qui pour lui tant de fois s'était remplie dédiants de fête? Que s'est-il donc passé depuis quelques jours? Deux événements qui expliquent parfaitement pour le plus grand nombre cette révolution de sentiment , deux événements décisifs , foudroyants : le suicide de M. Darvenne , la complète ruine de sa fortune. Ce n'est pas, hâtons-nous de le dire, que M. et Mme Delcourt soient des gens intéressés, capables de mépriser un jeune homme parce qu'il est devenu pauvre ; mais enfin, ce sont des gens ordinaires, des gens incapables d'une grande sublimité de pensées. Edouard est malheureux; ils ne l'en estiment pas davantage , ils ne sentent pas ce que cette infortune jette d'intéressant sur un jeune orphelin plongé tout-à-coup du faîte de la félicité dans un abîme ; ils ne comprennent pas,
ces cœurs vulgaires, ce qu'il y aurait de noble et de doux à consoler une infortune aussi touchante. Ils croient , au contraire , que désormais la rupture du mariage est une chose toute naturelle; et tandis qu'Edouard ne soupçonne même pas que ce lien puisse être brisé pour de pareils motifs , les parents de Lucie s'imaginent dans leur naïveté positive que le jeune Darvenne sera le premier à leur rendre leur parole.
D'ailleurs , tous les amis qu'ils ont vus depuis la catastrophe sont de cet avis : le bruit de la mort et de la ruine de M. Darvenne a promptement circulé dans la ville. Aussitôt les bonnes âmes , les charitables voisins d'accourir chez M. Delcourt , et chacun de s'écrier avec une apparence de sympathie : — Voilà donc le mariage de votre demoiselle rompu ! — Pourquoi donc? — Pourquoi ! vous le demandez? Iriez-vous maintenant donner votre fille au fils d'un homme qui s'est tué , d'un homme dont l'opulence était feinte, et qui, en définitive, est mort sur un fumier. Edouard Darvenne est ruiné; c'est un jeune homme sans état, un enfant gâté qui finira mal comme le père. Lui donner votre demoiselle ! mais ce serait une infamie.
M. et Mme Delcourt trouvaient fort justes les raisonnements des charitables visiteurs. S'ils ne les approuvaient pas tout haut par convenance , du moins les ratifiaient-ils tout bas. Entre eux , leur parti fut pris : le parti de pourvoir leur fille ailleurs.
Et Lucie , l'aimante et douce Lucie , qui , naïve comme son fiancé, ne comprenait pas ce changement de résolution malgré les circonstances , avait-elle aussi retiré son amour à Edouard? Non ; la jeune fille souffrait profondément et versait des larmes amères. Mais comment cette volonté d'enfant pouvait-elle lutter contre deux volontés impérieuses comme celles d'une mère et d'un père? M. Delcourt ordonnait à sa fille d'oublier Edouard ; Mme Delcourt, ensuite, venait essuyer les larmes de sa fille : elle lui parlait raison, et trouvait mille arguments insinuants et persuasifs pour
démontrer que c'était là une chose dont elle devait se consoler.— Edouard lui-même, disait Mme Delcourt, comprend bien que cette^union doit se rompre. Tu vois , il ne donne point de ses nouvelles. Eh ! que t'importe? une charmante enfant comme toi ne manquera pas de maris. Veux-tu faire une sottise qui désole ton père , le fasse passer pour une dupe et lui enlève la considération publique?
C'était ainsi que, par de continuelles remontrances et de vaines flatteries , Mme Delcourt s'efforçait de combattre le pur amour que sa fille portait à Edouard Darvenne.
Tel était donc l'état des choses , quand l'orphelin parut pour revendiquer sa fiancée et recueillir ses consolations enivrantes. Oh ! qu'il était loin de soupçonner la vérité !
— Ne soyez point surpris de me voir , dit Edouard avec mélancolie en se présentante la famille Delcourt ; hélas ! je viens ici pour retrouver un père.
Et comme on ne lui répondait pas , il promena de tous côtés ses regards.
— Et Lucie , où donc est-elle?
M. et Mme Delcourt étaient visiblement embarrassés : ils ne s'attendaient pas à voir le fils de M. Darvenne conserver ses idées d'amour. La situation était au moins gênante. D'un autre côté , cet accueil étrange glaçait le jeune homme. Un doute poignant, cruel, commençait à poindre dans son esprit. On n'appelait point Lucie, M. Delcourt et sa femme ne répondaient pas.... Non ; M. Delcourt ne lui avait pas même serré la main depuis l'effroyable journée. Que signifie ce nouveau mystère? Est-ce encore un malheur qui se prépare,?
Il y eut quelques minutes de silence , M. Delcourt toujours en proie à soit embarras , Edouard roulant tumultueusement ses pensées agitées. Enfin , il fallait sortir de cette position ; le jeune orphelin releva noblement la tête y et dit d'un ton ferme où perçait cette fois quelque chose de fier :
—Pourquoi ne me répondez-vous pas?
Enfin , M. Delcourt prit courage , d'autant plus facilement qu'il croyait avoir raison; puis /adressant àjldouard avec une résolution inflexible:
— Edouard , dit-il , ce n'est pas de vous voir que je suis surpris ; au contraire , votre présence en ces lieux sera toujours un plaisir pour moi. J'ai appris à vous estimer, à vous aimer, et cette estime... vous n'avez pas mérité de la perdre ; mais ce qui me surprend douloureusement, ce qui m'étonne de votre part , c'est qu'un jeune homme , sensé comme vous l'êtes , paraisse conserver aujourd'hui les mêmes idées que par le passé. . . .
— Achevez , dit Edouard pâle comme un cadavre, mais avec un sang-froid apparent.
— Allons, continua M. Delcourt, vous commencez à comprendre , vous allez devenir tout -à-fait raisonnable. . . . La mort de M. Darvenne est un malheur dont vous êtes innocent, j'en conviens; mais enfin, ce malheur auquel je sympathise de toute mon âme a changé complètement votre situation vis-à-vis du monde : il ne reste rien de votre fortune, rien ! Et vous, Edouard, qui avez toujours vécu dans l'opulence et la satiété , vous n'avez pas songé à vous faire une position lucrative. ... Ce n'est pas votre faute ; mais un père , lorsqu'il donne sa fille , ne doit pas jouer son avenir. J'aime mon enfant sans faiblesse, et je ne puis , je ne dois la donner à un jeune homme qui n'a rien sans faire une folie. . . .
— C'est vrai ! je n'avais pas songé à cela , fit Edouard avec son sang- froid de marbre et sa pâleur de mort.
— Il y a plus, reprit le positif M. Delcourt, votre père est descendu dans la tombe. . . il est mort pour échapper à l'éclat d'un désastre commercial. . . . Pour moi, qui connais sa probité , j'honore sa mémoire et je plains son malheur ; mais le monde !... oh! le monde est si injuste!... Il attache au suicide, à la faillite, des idées si étranges... que... , vraiment... je ne puis plus vous donner ma fille.
— Sans doute , s'écria le jeune homme avec une déchi-
rante ironie, il ne faut pas que la brillante demoiselle partage le déshonneur du fils du failli et du suicidé. C'est moi seul qui dois pleurer et prier sur sa tombe.
M. Delcourtprit un siège , et se rassit de l'air satisfait d'un homme qui a fait son devoir. Mme Delcourt , moins insensible, regardait Edouard avec quelque sympathie :
— Pardonne-nous, Edouard , dit-elle , ce n'est pas notre faute.
— Mais... Lucie , fit le jeune homme avec effort, lui avez-vous aussi fait comprendre? a-t-elle compris d'ellemême?...
— Ma fille se résigne à ma volonté , répondit le père de la jeune fille.
— Oui , mais elle souffre , fit Mme Delcourt.
— Ne pourrais-je lavoir une dernière fois? dit le malheureux fiancé avec une douceur touchante ; la voir encore et lui dire adieu pour jamais. . . .
Cette demande contraria violemment M. Delcourt, cependant il n'osa se refuser à ce désir; il ordonna qu'on fît descendre la demoiselle.
Une scène touchante se préparait , une nouvelle scène d'adieu , de séparation pour ainsi dire éternelle. C'était donc pour la dernière fois qu'il allait revoir cette femme si doucement aimée, cette femme qui devait partager toute sa longue existence, tout son avenir de jeunesse. Il faut briser ces liens , il faut détruire ces rêves ; il faut que le flambeau de l'espérance s'éteigne. Ah ! ce n'est pas assez d'une catastrophe , il faut encore un nouveau déchirement à cette pauvre âme brisée. Quelle atroce nécessité que la nécessité du malheur !
La fiancée désolée apparaît sur le seuil de la chambre ; elle baisse la tête , ses larmes éclatent. Lucie souffre autant que lui peut-être ; mais son père l'a dit : il faut qu'elle obéisse.
— Adieu, Lucie, dit solennellement Edouard en lui prenant la main, adieu pour toujours !
Lucie ne répondit pas.
— Vous savez ce qui arrive , continua- t-il , nous devons nous quitter pour la vie. Plus de mariage. . . vous le savez? vousy consentez?...
— Ah ! dit la pauvre enfant , que puis-je faire? Dois-je lutter contre mes parents?. . . Dites. . . dites.
Et ses sanglots éclatèrent encore.
— Edouard , dit M. Delcourt , abrégez cette scène douloureuse; pourquoi déchirer ainsi le cœur de ma fille?... Vous savez d'ailleurs que si je puis vous être utile, si , dans votre position fâcheuse , vous avez besoin de quelqu'un , vous pouvez compter sur moi.
Ainsi M. Delcourt lui disait de sortir, M. Delcourt ordonnait à sa fille de ne plus l'aimer ! Et pour dernier outrage , M. Delcourt semblait lui offrir, à ce noble et malheureux jeune homme, quelques secours d'argent. — Il était conséquent avec lui-même du moins !
L'orphelin ne put contenir plus longtemps son indignation et sa douleur ; au moment de quitter cette maison qu'il avait si longtemps regardée comme la sienne , il fut agité d'une exaltation nerveuse. L'aspect de cette jeune fille en larmes, de cette fiancée dont on tuait les nobles sentiments pour la rendre vile comme son siècle... toute cette série d'outrages et de désespoir fit éclater le volcan qu'Edouard avait étouffé quelques minutes sous un sang-froid factice.
Il s'écria :
— Je pars ; mais avant de m' éloigner , monsieur Delcourt, je dois vous le dire. . . ce que vous faites est indigne ! Oh ! j'étais loin de soupçonner une trahison pareille ; je venais ici , aimant et confiant comme autrefois , je venais chercher des consolations et vous parler de mon père.. . et vous avez insulté sa mémoire, vous avez flétri le suicidé ! Vous m'avez ensuite humilié par le souvenir de ma ruine à» laquelle je n'avais plus songé en venant ici. C'est vrai , je suis pauvre , et votre fille est riche ; je n'ai pas de profes-
sion lucrative , je ne saurais pas doubler sa fortune. Ce serait une folie à vous que de me la donner encore. Oh ! monsieur Delcowt I monsieur Delcourt ! ce sont là les sentiments que vous apprenez à cette enfant au nom de l'obéissance filiale... c'est pour cela que vous lui arrachez la couronne de fiancée qu'elle foule sous ses pieds sacrilèges ! Je ne comprends pas que Dieu ait pu vous donner une fille à vous. . . vous l'avez flétrie ! . . . Je pars. . . je pars. . . Mais , ce n'est pas tout: vous m'offrez l'espoir d'une aumône ! à moi ! à moi !... Oh! vous m'avez insulté indignement! Favez-vous donc pas de cœur? Avez- vous oublié que, quand j'étais riche , vous m'avez appelé votre fils? Suis-je donc devenu méprisable et vil comme un mendiant?... Malheur! malheur! Lucie! oh! le suicidé t'aimait comme sa fille, ce misérable failli t'adorait comme la compagne de son fils ; car , sur le seuil du trépas , il a écrit ses dernières pensées, et sur ce papier teint de son sang il y a trois noms : celui de ma mère , le mien. . . et le tien ! . . . Tu fais bien de ne plus songer à tout cela» Les Darvenne sont des fous et des ruinés.... Adieu!
Il dit, et disparut rapidement, laissant la famille Delcourt émue et stupéfaite d'une aussi foudroyante énergie.
Rentré chez lui , Edouard se jeta dans les bras de sa mère, qui maintenant devenait son unique affection ; enfin, près de cette mère chérie ; il put pleurer, et ce flot de larmes qui s'échappa lui soulagea le cœur.
— -Ah ! je l'avais bien prévu , s'écria Mme Darvenne ; apprends à connaître les hommes. Lucie t'aime encore , dis-tu? Je le crois ; mais elle doit obéir à son père, elle subit son influence : elle finira par t'oublier.
— - Mais ils m'ont insulté , ma mère !
— Ce que tu prends pour des outrages n'est que la conséquence de leur manière de voir , qui est , hélas ! la plus commune. Le mariage n'est plus qu'un équilibre de fortune, et si l'équilibre disparaît, les projets de mariage doivent s'évanouir.
— Comme c'est vil , cela ! s'écria le jeune homme avec énergie ; ils sont capables de croire que je tenais à Lucie parce qu'elle est riche ! . . .
Et dans la conversation de sa mère , Edouard puisa les consolations d'un moment ; mais son cœur était profondément blessé. Froissé dans tout ce qu'il avait de cher, séparé de deux êtres qu'il aimait tant , — de son père et de sa fiancée, — Edouard était miné par une tristesse continuelle. Il s'efforçait de sourire seulement pour tromper sa mère et lui faire croire qu'il ne souffrait pas. Mais au fond , le découragement et la désillusion s'emparaient de lui ; il apprenait aussi à détester profondément les hommes , ce qui était une nouvelle douleur pour cette âme sensible et délicate.
Cependant la ruine dévorante consommait les dernièresressources de Mme Darvenne et de son fils. La ruine impitoyable et rapide comme un incendie leur avait fait sentir sa brûlante haleine. M. Darvenne ne s'était pas trompé : le crédit était mort , et la caisse vide n'était plus bonne qu'à faire un cercueil. Après la mort du chef de la famille, après l'abandon d'une fiancée , venait la misère ! Il fallait tout abandonnera des créanciers cupides qui s'aJbattaient comme un essaim de vautours sur cette maison désolée... il fallait tout abandonner ! Et ce n'était pas assez... il y avait encore des mécontents et des insulteurs! C'était à devenir fou pour cet orphelin que la fatalité poursuivait sans relâche. Quoi ! maintenant il faut quitter cette demeure dans laquelle il est né , dans laquelle il a vécu ; il faut qu'elle soit publiquement vendue avec les autres biens du failli. . Malédiction ! voilà sa mère chassée ! . . . Elle n'aura plus qu'une couche dure , une chambre délabrée pour asile ; car, — ô comble d'ignominie! — les créanciers ont trouvé que le lit de Mme Darvenne était trop doux et trop élégant pour une veuve de ruiné. — Les lâches ! — Edouard dévore ses larmes de rage ; il voudrait mourir comme son père , il a broute de la vie... mais l'amour filial l'enchaîne sur cette
lerrc d'opprobre ; il est forcé de vivre malgré lui. . . . Parmi les meubles , on vend aussi son piano. L'ami de l'artiste , on le vend avec le reste. C'est à peine s'il parvient à sauver quelques cahiers de musique , les inspirations divines de Donizetti , de Boïeldieu , de Meyerbeer. On se souvient qu'Edouard adorait la musique comme une autre amante; il cherche donc à conserver, au sein de cet envahissant naufrage, quelques lambeaux de son bonheur passé.
Au milieu de tous ces outrages et de tous ces malheurs, — le croirait-on ? — c'est Mme Darvenne qui se montre la plus forte et la plus courageuse. C'est elle qui console son fils, qui modère sa sourde fureur et lui apprend la résignation.
Toutefois il fallait vivre, il fallait se créer des ressources, puisque l'ancienne fortune était épuisée. Edouard est jeune, intelligent, courageux pour le travail, quoique l'on suppose communément le contraire. Il fera tous ses efforts pour rendre à sa mère une partie du bien-être dont elle jouissait naguère ; il faut échapper à l'enfer de la pauvreté. Depuis quelque temps , Edouard semble mûrir un projet ; il a l'air réfléchi , soucieux. Cependant il ne fait part à sa mère d'aucune détermination ; et même il ne paraît s'attacher à aucun travail positif , puisqu'il ne fait qu'étudier de la musique pendant des journées entières.
Mais cette étude d'un art qu'il chérissait n'était bonne que pour les jours d'opulence. Pour le moment , il faut songer à lutter contre la faim.
Un jour , Mme Darvenne , que les privations torturaient en silence , vaincue par l'effroi de la misère , dit à son fils :
— Mon ami , ne songerais4u pas à t'occuper un peu , pour nous gagner quelque argent?
— ; Oui , sans doute , j'y songe , répondit Edouard avec enthousiasme ; et croyez-le , ma mère , cette tâche m'est bien douce. Je veux être votre soutien ; je suis jeune et fort , c'est à mon tour de vous rendre le bien-être dont vous avez bercé mon enfance. Ah ! je n'ai pas oublié que mon
père , à ses derniers moments, m'appela près de lui , et me fit prêter le serment solennel de vous consacrer toute ma vie. Je ne comprenais pas le sens de ses paroles alors ; maintenant je comprends sa sollicitude touchante , et je ne veux être ni lâche, ni parjure.
— Je te remercie , et je n'en attendais pas moins de toi , mon cher fils. Ainsi ton parti est pris; tu vas te mettre en quête de quelque emploi lucratif. Je t'engage, pour commencer , à te placer en qualité de commis dans quelque bonne maison de commerce.
— Que dites-vous ? s'écria le jeune homme dont l'œil s'alluma de nouveau ; vous voulez que j'aille m'asseoir devant un bureau , moi ! devant un "bureau pareil à celui qu'inonda le sang de mon père!... Non; j'ai maudit le commerce et tout ce qui s'y rattache ; je ne chercherai pas ma vie dans ce travail qui l'a tué.
— Que veux-tu donc faire.?
— Ce que je veux faire? je veux vous faire riche! Et pour cela, mère, j'ai un moyen qui ne me faillira pas, j'espère : j'ai le sang d'un artiste; c'est l'art qui nous fera vivre. Attendez quelques jours , je vous expliquerai mes projets.
Et d'un geste inspiré , Edouard montrait à sa mère les cahiers de musique épars sur la table, tandis que la bonne Mme Darvenne , étonnée , partageait vaguement des espérances qu'elle ne devinait pas.
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