CHAPITRE TROISIÈME
Le nouvel Edgard.
Une semaine environ s'était écoulée , depuis la conversation que nous avons rapportée dans le précédent chapitre ; et ce jour-là , — c'était un dimanche , — il y avait représentation extraordinaire au grand théâtre d'opéra de la ville de Bordeaux.
On devait voir paraître le soir même , sur la scène lyrique, un débutant dans le rôle d'Edgard, de la pièce Lucie de Lammermoor. Ce début faisait l'objet de toutes les causeries , et la foule se préparait à se rendre au théâtre avec un vif mouvement de curiosité.
C'est que, vraiment , lorsque nos lecteurs sauront le nom de celui qui devait débuter le soir, ils diront comme les habitants de la ville : — C'est une chose extraordinaire , inouïe , un événement qui mérite d'être raconté en vers et en prose sur tous les albums des jeunes duchesses !... Car cet artiste qui va se présenter aux regards du public de Bordeaux, c'est un jeune homme du pays, un jeune homme d'une naissance distinguée. Il a longtemps joué dans le monde un rôle brillant dont il avait le droit d'être fier , et maintenant il va monter sur l'arène du théâtre, sur cette arène qu'entoure une foule tumultueuse, capricieuse, insolente ; il va se livrer en pâture , corps et âme , à cette fourmillière de juges iniques et souverains qui ne relèvent de rien , pas même de leur conscience , et qui viendront jouir des angoisses d'un débutant, afin d'avoir l'occasion de goûter un plaisir nouveau ! . . . Voilà ce qu'il va faire , ce jeune homme, dans sa propre ville où tout le monde le connaît , où tant de gens se disposent à diriger contre lui leur envie et leur malignité. . . . Voilà ce qu'il va faire : il va se faire comédien !
Le nom de ce débutant... quel est-il? — C'est Edouard Darvenne ! Il fait cela , parce qu'il sent que l'art le pousse dans cette voie; et puis aussi , parce qu'en suivant l'impulsion de son cœur , le fils du négociant espère gagner de l'or pour sa mère. C'est une résolution que les indifférents critiquent, que les plus sensibles admirent... et les hommes sensibles sont en plus petit nombre. Mais Edouard s'était dit en lui-même que l'art qui procure à l'âme une volupté si profonde , doit être aussi pour les siens une source de fortune. Certes, il n'aurait pas songé à l'argent , s'il n'avait eu sous les jeux sa mère pauvre et malheureuse,
mais il sera deux fois heureux de la voir enrichie par son art adoré ; cette voix harmonieuse qu'il exerçait en secret 9 ces chefs-d'œuvre de mélodie dont il étudiait toutes les modulations1, ce'sonUà ces trésors qu'il cachait au vulgaire. Ah ! vous croyez , messieurs de la cité , qu'Edouard est un oisif, inhabile à gagner de l'argent?... Vous allez voir!
Et le théâtre ! le théâtre que les hommes mûrs et réfléchis regardent comme un pilori cruel , oh ! ce n'est pas sous ce point de vue qu'il apparaît aux yeux de l'artiste. Le jeune homme surtout'qui en est encore à ses illusions premières, ne pense qu'avec ivresse à cette scène qui rayonne de lumières , à cette foule qui bruit et palpite sous ses inspirations ; il rêve les délices de la gloire, il les rêve couronnées d'un radieux prestige : Edouard Darvenne en est encore à ces idées-là !
D'ailleurs , quoique sans orgueil , il se rend justice. Edouard se sent de l'inspiration et du génie; il veut que ce soit une mine féconde pour le bonheur de sa mère.
Il avait mûri cette résolution à lui seul , sans en faire part à qui que ce fût. Ensuite , après avoir rassemblé toute l'énergie de son courage, toutes les ressources de son talent, le jeune Darvenne était allé trouver le directeur du grand théâtre de l'opéra,
Puis, d'une voix émue, il lui avait raconté toute son histoire ; — l'histoire de ses premières années, de son enfance, de sa jeunesse ; — il lui avait raconté la terrible mort de son père, son dénûment actuel après une brillante opulence ; il lui avait raconté tout cela avec effusion, à cet homme, parce que lui aussi était un artiste et qu'il devait le comprendre, Enfin , il lui avait fait part de sa résolution dernière , qui était de tenter un début sur le théâtre de Bordeaux.
Tant de force d'âme et de piété filiale avait touché le directeur; il consentit à se rendre aux vœux d'Edouard Darvenne , et même il lui promit , si le début réussissait „ de lui donner des appointements capables de procurer à sa. mère une aisance digne d'elle. — Si le début réussissait! —
L'issue de celte soirée était donc pour Edouard un arrêt décisif. C'étaient deux existences que le public de Bordeaux a1 lait juger ce soir-là.
Lorsque Edouard fit part à sa mère de cette détermination , Mme Darvenne se récria d'abord et fit tous ses efforts pour dissuader son fils d'un pareil projet. Mais enfin , le jeune homme paraissait si enthousiaste d'espérance , il enivra sa mère par de si belles paroles , qu'elle finit par consentir , malgré sa répugnance. Seulement , quelque confiance qu'il eût en son succès futur, il l'avait instamment priée de ne pas assister à son premier début. C'était peut-être par un vague pressentiment qu'il avait fait cette demande ; mais il lui semblait qu'il aurait plus de force pour affronter la scène, si sa mère n'était pas là. Mme Darvenne lui avait d'autant plus facilement fait cette promesse, qu'elle se serait à peine senti le courage d'y assister.
Quoiqu'il en soit , le jour était venu-, — jour solennel et longtemps désiré, quoique un peu redouté peut-être. — Que de chères espérances Edouard avait déposées sur cette soirée de fièvre et d'inspiration I que de sensations brûlantes allaient s'emparer de lui et pénétrer jusqu'à son âme ! D'abord il pourrait déployer sa voix de toutes les ailes de son génie ; il pourrait lui laisser prendre l'essor sans contrainte. Il allait s'inspirer aux œuvres immortelles de Donizetti, à ces harmonies divines de l'opéra de Lucie.... Et ce nom de femme , ce nom qui résonnait toujours avec tant de douceur dans sa mémoire, il allait le chanter tout haut et le mêler à des accents d'amour. . . . Lucie ! Lucie ! quel choix heureux il avait fait ! . . . Est-il d'abord de musique plus suave. . . tour à tour amoureuse , ou guerrière , ou terrible , mais toujours enivrante? Est-il une harmonie comparable à cet opéra , né sur le sol italien , coloré et parfumé comme une fleur de Venise? Comment ne pas avoir d'inspirations pour chanter une musique pareille? comment ne pas respirer le génie de ce chef-d'œuvre et ne pas l'envoyer à la foule en modulations entraînantes? — Il réussira ! — Sur-
tout quand à cette harmonie vient se joindre encore le nom de Lucie , il ne peut manquer de sortir triomphant de la salle. ... Il rapportera à sa mère des couronnes et de l'or. . . de l'or pour ses vieux jours , pour qu'elle soit heureuse comme jadis , pour que le fils pieux puisse dire en levant les yeux vers le ciel : — Mon père, j'ai tenu mon serment!
C'est ainsi qu'Edouard raisonne pour étourdir l'émotion qui commence à se glisser dans ses veines ; c'est ainsi qu'il parle à sa mère , au moment où il la quitte pour se rendre au théâtre.
Elle reste au logis et s'agenouille devant l'image du Christ , pour prier ce Dieu clément de détourner la coupe d'amertume. La pauvre mère , lorsque son fils la quittée pour cette épreuve étrange , a senti tout-à-coup un poids de fiel se poser sur son cœur. Elle veut le rappeler pour lui serrer encore une fois la main , à cet enfant courageux ; mais il est déjà loin ; il marche à grands pas vers ce lieu qui doit être pour lui le char du triomphe ou le tombeau de l'illusion et de l'espérance. Mme Darvenne lui envoie une bénédictin , et des torrents de larmes s'échappent de ses yeux. Ensuite un accablement profond s'empare de tout son être; la malheureuse veuve résiste difficilement àtant de secousses , cette lutte continuelle la brise , et tant d'émotions ébranlent sa force morale. Ce n'est pas assez d'avoir eu sous les yeux le spectacle d'un cadavre ensanglanté , d'avoir perdu ce qu'elle avait de plus cher au monde; il fallait encore voir son fils se débattre contre la pauvreté et se jeter dans une carrière désespérée. Elle se reproche d'avoir laissé son enfant s'exposer dans une voie parée de fleurs mensongères et couverte de serpents envenimés qui sifflent et lancent leur dard contre le talent qu'ils jalousent. — Est-ce que cet enfant, se dit-elle, a l'habitude du théâtre? Est-ce qu'il était fait pour une telle vie , lui que j'ai entouré de tant de soins , lui que je voulais rendre si heureux? Il va se faire écraser par les sarcasmes de ce public méchant et injuste. .. .Edouard ! Edouard ! où es-îu?
Et l'infortunée , saisie d'un découragement cruel , mais voyant qu'il était trop tard pour arrêter le cours de la destinée , fut prise d'une fièvre glaciale , et n'eut plus la force de prier. Il se passait aussi quelque révolution dans ses idées , car elle portait souvent la main à son front qui lui faisait mal.
Pendant ce temps-là , une cloche extérieure du théâtre glapissait sous le portique, annonçant au puhlic que bientôt la représentation allait commencer.
Une foule avide et curieuse se dirigeait du côté de la salle , et tous ces spectateurs avaient le sourire sur les lèvres. Ils s'abordaient l'un l'autre, et toutes les conversations étaient à peu près celle-ci: — Vous allez voir Lucie de Lammermoor? — Oui... pour le nouvel Edgard. — C'est cela, moi aussi; ce sera curieux. — Ce sera plaisant. Le fils d'un négociant entrer dans une carrière pareille ! Ça ne s'est jamais vu. — C'est pitoyable. Je me promets bien du plaisir. — Et moi aussi.
Puis ils prenaient en ricanant leur billet d'entrée , ces vulgaires Zoïles ! Ils ne songeaient pas que cefllsdu négociant travaillait pour sa mère, et que sa résolution courageuse devait soulever tout l'intérêt des âmes bonnes et sensibles ; ils ne songeaient pas que , tandis que le fils allait paraître sur la scène , la mère grelottait la fièvre et le froid dans sa pauvre demeure.... Pardonnons-leur, ils n'y pensaient pas !
Au surplus, il y avait fort peu de peuple dans le public. Le peuple est généreux ; il s'amuse de la pièce , lui , et s'inquiète fort peu de la personne des acteurs. Il ne sait pas tourmenter les artistes , car il se sent pour les artistes une sympathie dont il ne se rend pas compte. Mais il y avait une foule immense de monde comme il faut, — tout ce monde qui connaissait naguère le jeune Darvenne dans une brillante position de fortune ; — et ce monde formait une cabale de bon ton qui faisait dégoût à quiconque l'eût observée. Il y avait dans le public des collégiens , de vieux
fats au front chauve qui se qualifiaient musiciens éméïites et détestaient la jeunesse de toute la force de leur envie ; beaucoup d'oisifs et de criards, ennemis d'une nouveauté , quelle quelle fût; des gants -jaunes ex -camarades d'Edouard Darvenne , qu'il n'avait pas revus depuis son malheur , et qui venaient s'étaler au balcon en haussant les épaules ; puis des femmes indifférentes , occupées de leurs dentelles et de leur pose autant que de la toilette de leur voisine... et voilà tout. Tels étaient en grande partie les juges qui devaient décider de l'avenir d'Edouard , de l'avenir de sa mère !
Mais l'artiste, à son début, ne décompose pas le public ; il a trop de foi dans son génie.
Enfin , — moment qui fit battre violemment le cœur d'Edouard , — l'opéra de Lucie de Lammermoor fut commencé.
Qui ne connaît cet opéra , ce chef-d'œuvre de poésie et de musique, où les situations, remplies d'un touchant intérêt , excitent tour à tour dans l'âme des spectateurs la mélancolie , la tendresse , toutes les émotions , enfin , qui font battre doucement le cœur? Et dans cette œuvre italienne , la poésie n'est pas encore la reine ! L'harmonie est là, cette harmonie qui vous transporte au ciel, et vous fait éprouver toutes les sensations sous lesquelles l'imagination palpite et soupire. Oh ! l'enivrante mélodie qui chante l'amour mieux que les oiseaux , qui défie mieux que les guerriers , qui donne même à la mort l'idée d'un sommeil paisible et désirable ! Oui , l'on aimerait à mourir en écoutant ces accords qui doivent être le prélude du chant des anges ; l'on aimerait à se coucher, comme Edgard , dans la tombe antique de ses pères. Edgard, le jeune infortuné, combien il aime ! et quelle est sa douleur, son martyre , quand les destins le séparent de la femme qu'il adore ! Longtemps il espère , il lutte contre la fatalité ; mais la fatalité est plus forte que lui. C'en est fait de son amour et de ses rêves : il faut qu'il renonce à Lucie, il faut qu'elle devienne l'épouse
d'un autre.... Alors que de haine et de soif de vengeance! que de mépris il jette à ce monde égoïste et cruel ! que de jalousie , que de tortures ! . . . Et tout cela , c'est encore de l'amour ; car l'amant brisé , vaincu , foulé aux pieds , le fiancé chassé de la demeure de sa fiancée... eh* bien ! il aime encore cette femme ; il a toujours cette figure d'ange gravée en lui ; il ne peut se résoudre à regarder son bon génie comme un démon ! C'est sur un frère barbare et sur un monde, son complice, qu'Edgard lance l'anathème.... Mais bientôt l'énergie de la vengeance l'abandonne aussi ; c'est trop d'outrages et d'infortune. Le chevalier n'a plus de force pour souffrir ; il se tourne alors vers cette couche ou s'endorment toutes les misères , vers cette couche , dernier refuge du paria. ... Cet asile, c'est la tombe !
Tel est Edgard, et le jeune Darvenne qui emprunte pour un moment la situation amoureuse et désespérée du chevavalier d'Ecosse, qui se montre aux yeux de tous aimé d'une jeune et belle Lucie , Darvenne éprouve dans ce rôle une< secrète volupté qui l'inspire et lui fait monter le sang au visage. Quand il entend l'orchestre soupirer, et bruire la foule, il se laisse emporter à son enthousiasme artistique ; il ne tremble plus, il n'espère plus: il est sûr du triomphe.
Le voilà qui paraît sur la scène avec son costume de chevalier, avec sa figure expressive et souriante. Il se trouve avec Lucie en rendez-vous d'amour, sous le ciel bleu , près de la fontaine où les amants d'Ecosse ont coutume d'aller soupirer de concert. Il s'identifie, le poétique artiste, avec Edgard Ravenswood ; il se croit , pour un moment , sous l'horizon écossais , avec sa bien-aimée qu'il doit quitter, et qui répond à son adieu par un doux adieu. . . . Sa voix frémit et soupire , il chante , il se croit encore dans ses beaux jours. — La délicieuse harmonie! le bel artiste! la voix suave !
Mais croyez-vous que le public s'occupe de cette belle musique et de ces paroles touchantes? Le public ! il a bien autre chose à faire. D'ailleurs, à quoi bon s'occuper de la
pièce ? C'est un opéra que l'on a tant de fois entendu , c'est une pièce jugée, une machine à début ; on y est devenu insensible,— si jamais on y fût sensible. — Savez-vous ce que fait le public ? Il trouve le débutant ridicule , parce que c'est un jeune homme de la ville , qui aurait beaucoup mieux fait de se faire commis ; il va même jusqu'à s'indigner , l'excellent public , qu'un homme bien né affronte le préjugé des planches. Ensuite , plusieurs messieurs en lunettes assurent que Darvenne chante faux , mais faux à faire frémir ; ce que répète une multitude de collégiens. Au fond , il est bien entendu que l'on est allé là dans l'espoir de trouver une occasion de tapage, et, cette occasion, on ne la laisse pas échapper ainsi. Cependant Edouard chante toujours , il chante de toute son âme ; il a encore foi au monde... le malheureux!
Insensiblement , un murmure désapprobateur circule : — C'est faux ! c'est faux ! disent à demi-voix les prétendus artistes qui se trouvent parmi les spectateurs. — C'est faux ! répète-t-on à la ronde; et l'orage s'amoncèle, les assistants s'encouragent l'un l'autre dans leur belle œuvre , ils s'enflamment de leur propre ardeur.
Edouard n'entend pas encore ce que le public pense de lui ; il a sa conscience qui lui dit : Tu fais bien. Il sent que l'inspiration lui est arrivée , que jamais sa voix n'a vibré avec plus d'harmonie et de force. Il est heureux, parce qu'il croit réussir. Au milieu de ses chants, il pense à sa mère. . . .
Déception!
Vers la fin du beau duo d'amour , il s'arrête , il croit que l'écho de mille applaudissements va remplacer le silence. Mais c'est un autre écho qui retentit à son oreille et lui glace le sang. . . Des sifflets subits, prolongés, vibrent dans la salle, et des paroles inarticulées se mêlent à cette tempête d'outrages. A peine si quelques voix perdues protestent contre cette iniquité, contre cette lâcheté. Oui, c'est une lâcheté; car tous ceux qui sifflent comme des sots savent bien ce qu'il est , ce jeune homme : ils savent que c'est Edouard
Darvenne qui lutte pour arracher sa mère à la faim. Et parmi tous les gens initiés à ce mystère de souffrance , il n'y a que des insensés, ou des jaloux, ou des stupides, qui se coalisent pour le fouler aux pieds !
Edouard ne comprend pas, il reste immobile, il regarde cette foule d'ennemis d'un œil interrogateur.
La toile tombe ; le premier acte est terminé.
Enfin la réflexion revient au jeune Darvenne; le directeur et les artistes qui sont là viennent lui serrer la main , et leurs traits annoncent la tristesse. Le débutant ne doute plus de la nature de l'accueil que le public lui a fait ; il tombe sur un fauteuil , et se frappe la tête de sa main en s'écriant :
— Infâmes ! infâmes ! . . .
Puis il reste sourd à toutes les consolations ; ses traits annoncent l'inertie ; il reste plongé dans une méditation profonde et silencieuse.
Savez-vous aussi que ce jeune homme est bien malheureux ? C'est trop vite perdre les rayons d'espérance , c'est épuiser à la fois trop de peines et de misères. Est-il besoin, pour prouver cela , de récapituler ses douleurs? Non , nous ne les avons pas oubliées. Enfin, cette dernière déception, cette dernière espérance qui se brise... c'est le comble de la mesure. — L'avenir! l'avenir! disait M. Darvenne en mourant. — -L'avenir! murmure fiévreusement Edouard. Il n'osait y plonger les yeux , dans ce gouffre de misère et d'ignominie.
L'auréole est tombée : le prestige qui entourait la scène s'est évanoui. C'était sa dernière illusion ; maintenant l'artiste ne croit même plus à l'art. Autant le théâtre est glorieux pour ceux que la foule salue, autant il est misérable et fangeux pour ceux que l'on y frappe de réprobation. Edouard sent que ce qu'il a fait est une chose indigne de lui. C'est vrai : les censeurs ont raison. Lui, jeune homme d'une éducation brillante , d'une naissance distinguée , il
se livre en pâture à tous les sarcasmes grossiers d une foule, il sourit devant elle comme ferait un Tabarin. Et la foule se moque de ses sourires , il n'est plus qu'un vil grimacier. L'égide de son chef-d'œuvre chéri ne l'a pas même protégé ; on a sifflé devant la musique de Donizetti. L'art n'est donc pas une auréole qui vous sauve de la méchanceté des hommes ; on a sifflé.... Mais osera-t-il raconter à sa mère ce nouveau malheur? Elle attend avec anxiété son Edouard qui 4ui avait promis un triomphe. Est-ce ainsi qu'il tiendra le serment fait à son père sur le seuil du tombeau? — Les infâmes! les infâmes !
Ils sont d'autant plus lâches , qu'il a bien chanté , que tous les vrais artistes le lui disent. S'il avait chanté mal, il se consolerait peut-être , il recommencerait avec espoir une seconde tentative. Mais que faire lorsqu'on n'a plus de confiance en ceux qui doivent juger?...
Tout est perdu !
Cependant il faut achever l'épreuve, il faut à tout prix que la pièce se termine ; Edouard boira jusqu'au fond l'amertume de l'humiliation , de la honte. Maintenant ce n'est plus qu'une honte à dévorer. Il subit cette honte avec une résignation qui a quelque chose d'effrayant. Ce calme subit dont il se revêt n'est que l'abattement de la pensée ; c'est plus que de la résignation... c'est du découragement!
Le spectacle continue : Edouard reparaît en scène ; il est ému , brisé , glacial. Dès-lors , il récite plutôt qu'il ne chante ; on voit qu'il n'accomplit désormais qu'une œuvre de complaisance. Son œil est fixe , sa voix molle ; adieu cette énergie qui partait du fond de l'âme , adieu ces regards éclatants , cette voix vibrante et sonore qui donnait la vie à l'idée du compositeur. L'âme d'Edouard Darvenne est brisée , son corps seul conserve un mouvement machinal : en vain le directeur , qui a compris son génie , l'exhorte à reprendre courage ; en vain ses nouveaux amis le secondent de leurs efforts et de leur sympathie.... Edouard est désenchanté, vaincu; or, quand les malheu-
reux ne sont plus même animés par l'espérance , toutes les ressources sont épuisées.... Il n'y a plus rien ! plus rien !
Dès-lors , le public ne siffle plus ; il comprend que cela est inutile. Le débutant sera renvoyé : l'on ne peut pas exiger davantage.
Il est pourtant quelques personnes sensibles et justes dont la voix s'élève en faveur du jeune artiste. Bien qu'il ait chanté avec un découragement visible, il est impossible de lui méconnaître du talent et des qualités. Ses accords sont purs, flexibles; il saisit toujours l'intonation convenable. D'importantes discussions s'engagent.
Mais l'orphelin ne songe pas que le public est aussi changeant dans ses fluctuations que Fonde des mers : l'orphelin se croit condamné. Un désespoir atroce le ronge sourdement ; il cherche à ne point penser, car toute pensée l'épouvante.
L'on est arrivé au dernier acte de l'opéra. Darvenne va s 3 hâter de mettre un terme à son odieux supplice. Oui. . . mais après , que deviendra-t-il ? que dira-t-il à sa mère?
Yoici le dernier acte de Lucie de Lammermoor ! — C'est Edouard seul qui doit*tenir la scène. — Le théâtre est sombre, peuplé de tombeaux. Une musique douce et funèbre soupire religieusement. Le jeune chevalier paraît. . . il vient visiter les caveaux où dorment ses pères. Edgard Ravenswood est arrivé à ce point de découragement qu'il veut s'endormir avec ses aïeux ; il fuit les hommes qui l'ont rendu malheureux. . . . Edgard est trahi par l'amour , trahi par tout ce qui lui fut cher ; il est banni , conspué , méprisé par tous... il vient mourir, il étreint un poignard !
Mais, Edouard Darvenne. . . songez donc ! Ce n'est point la comédie qu'il joue !
N'a-t-il pas , comme son personnage , épuisé toutes les afflictions? n'est-il pas aussi désespéré? n'est-il pas aussi trahi par tous?.
Insensiblement , l'artiste se ranime à ces pensées. Sa
voix reprend une force de tristesse qui est le cri de la vérité. La vue de ces tombeaux l'exalte ; il croit voir apparaître l'ombre sanglante de son père. La fièvre s'empare de lui par degrés.
Et tout-à-coup , comme il reporte ses regards vers le public , il aperçoit dans une loge obscure une jeune fille voilée. Edouard tressaille. Cette jeune fille , il l'a reconnue : c'est Lucie Delcourt ! Quoi ! celle qui fut sa fiancée est là ; elle a été témoin des outrages qu'il a subis , elle le voit , elle l'entend ; elle aussi , peut-être , se rit des efforts du pauvre comédien , et raille la chute du téméraire.
Edouard est étourdi par toutes ces sensations. Le délire artistique lui revient. Il chante avec un accent profond ces paroles :
■ Ce monde ingrat et dur pour moi n'a plus de prix ! » Car je ne puis plus vivre , » Lucie, hélas ! après tous les mépris.
» Passe en silence : un mot d'amour
« Eveillerait mon ombre !
» Respecte au moins , femme sans foi , » L'amant, l'amant qui meurt pour toi.... »
L'artiste répéta avec une déchirante harmonie :
« Sois heureuse , » Moi , je meurs pour toi ! »
Tout le public fait silence. Oh ! cette fois, ce n'est plus un silence qui condamne; c'est un silence de surprise et d'admiration, tant il y eut de génie et d'inspiration dans les accords du jeune Darvenne. — Hélas ! si le pauvre Edouard avait su interprêter ce silence. . . .
Mais ce n'est plus pour le public qu'il chante : c'est pour lui , c'est pour Lucie. Il veut lui faire entendre , à cette femme , un reproche poignant, un dernier reproche.
Un dernier reproche ? Sans doute ; est-ce qu'Edgard Ravenswood ne va pas mourir ?
La cloche des morts résonne , une harmonie funéraire frémit aussi, — comme au jour où M. Darvenne quitta son toit pour le champ des morts.
Edgard Ravenswood module encore un dernier chant plus suave , plus déchirant que le premier , et le poignard brille dans sa main frémissante !
Arrête , Edouard ! arrête ! Ces chants , c'est de la comédie ; ces tombes , c'est du carton ; ce cimetière , c'est un théâtre.... Edouard! arrête! jette ce poignard. Tu n'es point le chevalier d'Ecosse , tu es Darvenne , Darvenne l'artitre, l'heureux artiste.... Ecoute! écoute!
Comme Edouard achevait sa dernière modulation , un tonnerre d'applaudissements retentit de tous côtés ; le public, entraîné, fasciné par cette éloquente douleur, par ce génie mourant , avait oublié pour un moment ses injustices et ses préjugés. L'art planait et entraînait le vulgaire !
Mais Edouard n'entendit plus ces chants de triomphe... il était tombé sur la rude planche , tombé privé de vie. L'infortuné , au milieu de ces tombes , avait cru que son père l'appelait ; il s'était cru le véritable Edgard Ravenswood : le poignard était entré dans son cœur ! !
Il s'était tué, le malheureux artiste ! Il était mort comme le Tasse sous les couronnes du génie.
Dieu avait sans doute pris en pitié lanière abandonnée; car ceux qui se rendirent chez Mme Darvenne trouvèrent une femme sans raison , qui murmurait perpétuellement la même prière. Elle fut transportée à l'asile des malheureux; elle s'y trouve encore. Du reste, ne parlant ni de son mari, ni de son fils, et la continuelle prière se trouve toujours sur ses lèvres. — Quand on lui demande pour qui elle prie , elle répond : « C'est pour les comédiens. »
Quant à Lucie , elle eut une fièvre nerveuse qui dura quinze jours. Depuis , elle est parfaitement rétablie et plus belle que jamais. J£]Je doit sous peu de temps épouser un
jeûne notaire. Seulement , elle a fait vœu de ne plus aller au spectacle.
Et le public?
Ah l le public ! . . . Il ne manque pas de gens qui disent par la ville que la famille des Darvenne est une famille de fous. Le père et le fils se sont tués , et la mère est à l'hôpital!!.