CHAPITRE PREMIER
Projets de mariage.
Ïl y a vingt ans, une dame respectable, veuve d'un officier espagnol , habitait avec sa fille Inès une délicieuse maison de campagne , aux environs de Grenade , l'une des villes les plus parfumées et les plus coquettes de l'Andalousie.
La demeure qu'habitaient pendant la belle saison la senora Manolla et sa demoiselle, offrait pour les personnes amoureuses des beautés de la nature un ravissant séjour. Autour de la maison, à laquelle on arrivait par un chemin bordé d'arbres odoriférants , s'étalait un vaste et gracieux paysage : là-bas , on voyait un bois d'ormes et de peupliers élever dans les airs sa tête touffue ; ici , c'étaient les allées serpentantes , les bouquets de nopals , et les groupes de fleurs qui brillaient, les unes avec orgueil , les autres avec modestie , puis formaient des parterres bigarrés propres à enchanter les regards, à enivrer les sens. Là aussi fleurissaient les orangers , les grenadiers , et toutes les plantes
embaumées que le soleil du nord ne sait pas faire éclore sous un ciel pâli. Puis, dans ce paysage andaloux, gazouillaient les oiseaux , murmuraient les ondes ; mille voix et mille bruits divers, vagues échos d'un monde éternel, frémissaient dans l'espace... et plus loin, à travers les feuilles des grands arbres, on voyait pointer les hautes tours de la ville , et les églises aux sveltes tourelles , et les sommets du fantastique •Àlhambra avec leur configuration bizarre , tellement que le soir on croyait voir parfois quelques vieux géants maures , quelques étranges statues regardant la campagne avec leurs yeux de pierre.
De l'autre côté, on apercevait les têtes sourcilleuses de la Sierra-Nevada, cette longue chaîne de monts, du sommet desquels on voit bouillonner les vagues fiévreuses de la Méditerranée.
Au-dessus de la tête , c'était l'azur , presque toujours l'azur. — Il n'y a jamais de nuages dans l'éternel printemps des Espagnes. C'est là que la nature est riche et radieuse d'amour ^ c'est là que l'homme eût pu choisir son paradis sur terre.
Là, dans cette retraite poétique, s'était réfugiée la veuve de l'officier Manolla ; elle possédait une fortune qui , sans être brillante ,' était capable de suffire noblement à son existence et à celle de son unique enfant , de son Inès bien-aimée ; cette jeune senora avait reçu , par les soins de sa mère, une éducation accomplie; elle était initiée aux charmes de la musique , elle modulait cet harmonieux langage de l'âme comme le rossignol des bois , et sa jolie main savait aussi manier le pinceau , retracer sur la toile les vives couleurs d'un ciel méridional et peindre admirablement le sourire des fleurs. Les arts sont des plantes vivaces : il leur faut des rayons de feu pour naître et fleurir....
Déjà la nature avait créé Inès pleine de beautr's et de charmes ; la sollicitude maternelle avait eu peu d'efforts à faire pour l'initier aux secrets des arts. Biais ce n'était pas
assez d'avoir rendu son enfant peintre et musicienne , et de la voir si belle : il fallait encore la rendre heureuse.
Or , c'est plus difficile qu'on ne le croit de faire le bonheur d'une jeune fdle de dix-huit ans !
Toutes les mères y songent pourtant ; c'est leur grande pensée , l'unique travail de leur esprit et de leur intelligence. Une mère est-elle heureuse quand son enfant ne l'est pas? est-ce que si sa fille soupire , elle ne croit pas qu'un soupir s'exhale de son propre cœur? est-ce qu'il n'y a pas , dans ce saint amour maternel , quelque chose de mystérieux qui établit entre les deux femmes une communauté de vie? Une mère est heureuse du bonheur de sa fille ; elle s'enivre de sa joie, elle pleure de ses larmes, elle songe sans cesse à lui assurer un bonheur fixe et constant dans l'avenir : comme si poursuivre le bonheur pour les autres ou pour soi n'est pas la plus décevante chimère qui puisse exister en ce monde d'épreuves !
Mme Manolîa était donc comme les autres mères. Elle songeait au bonheur d'Inès, et, pour la rendre contente et rieuse , elle pensait qu'il n'y avait rien de mieux à faire que de lui donner un époux. C'est encore vers ce but que tend la sollicitude "maternelle. Un époux ! n'est-ce pas là pour la jeune fille qui s'éveille à la vie le premier rêve ? n'est-ce pas la pensée du mariage qui la fait rougir sans motif apparent , et qui lui met dans les yeux quelques larmes furtives , quand elle va promener sa mélancolie sous les verts ombrages ? C'est le seul aveu que l'enfant n'ose point déposer dans le sein de sa mère , le seul secret que cette dernière soit obligée de deviner , — et qu'elle d :vine toujours , parce qu'elle-même a eu quinze ans.
Eh bien! la .jeune et charmante Inès était pleine mélancolie ; elle allait souvent rêver sous les grands arbres du parc ; quelquefois* des pleurs glissaient sur son visage , et la bonne mère, qui a ait vu tous ces symptômes de jeunesse et de rêverie, se disait naïvement : — Pour rendre ma fille heureuse, il faut la marier. Il faut à cette jeune fleur la corolle de l'amour:
Et soudain le bruit des fêtes avait résonné dans la maison de campagne de la signora Manolla. Il y avait eu des réunions de tout genre , des festins somptueux , des danses sous la feuillée , des joutes sur l'eau , des sérénades enfin , et ces mille folies espagnoles qui peuvent divaguer à l'aise sous un ciel printanier, pendant les soirs attiédis de l'Andalousie. Jaloux d'adorer les charmes d'Inès, les cavaliers les plus brillants de la ville étaient accourus au signal des fêtes; la jeune senora avait respiré les enivrements du monde et l'encens de cette adulation qui fait si tendrement palpiter le cœur des dames. Puis ces réunions n'étaient point demeurées sans résultat : des offres de mariage plus avantageuses les unes que les autres avaient été hasardées. Plus d'un riche et noble hidalgo ambitionnait la main de la belle andalouse , dont la renommée avait retenti dans les cercles les plus honorés de la ville. Inès n'avait qu'un choix à faire ; sa mère rayonnait d'orgueil , prête à souscrire à l'ordre de son enfant , prête à proclamer pour son gendre le seigneur qu'Inès aurait distingué dans la foule. Et les nombreux prétendants attendaient chaque jour qu'un arrêt de la souveraine vînt fixer leurs destinées amoureuses.
Chose étrange ! cette jeune espagnole aux regards ardents, à la taille élancée, aux cheveux si longs et si noirs, cette belle enfant qui semblait se dresser sur son piédestal comme une déesse d'amour. . . eh bien ! elle restait insensible aux hommages , aux flatteries de ses adorateurs. En vain l'encens fumait à ses pieds , en vain l'amoureuse prière montait jusqu'à elle comme un enivrant murmure, Inès était de glace pour toutes les paroles. . . . Elle ne voulait accepter pour époux aucun des nobles seigneurs. — Elle n'aimait personne, disait-elle à sa mère.
Personne! c'est ce que la suite nous apprendra. « Je .n'aime personne , » cela veut dire : « J'ai un secret d'amour. »
Quelle est, d'ailleurs, la jeune fille qui , à dix-huit ans,
n'a pas encore aimé? Est-ce que l'indifférence est possible, surtout au cœur d'une espagnole ?
Inès avait positivement refusé plusieurs partis trèsavantageux, — avantageux non seulement sous le rapport de la fortune , mais encore au point de vue des qualités personnelles de ceux qui se présentaient pour être l'époux delà cruelle. — Mme Manolla s'en étonnait , elle s'en affligeait; elle regardait ces refus comme des caprices d'enfant dont on se repentirait dans la suite , et , sur ce point , elle hasardait quelques conseils timides et affectueux qui étaient toujours reçus avec respect, mais qu'on se réservait de ne point suivre. . . . Mon Dieu ! cela se comprend : quelle force humaine peut surmonter la volonté d'une jeune fille? Si frêles de corps, les femmes ont une âme de fer, etleuis jolies têtes recèlent des pensées indomptables.
Cependant , parmi les hommes de distinction qui fréquentaient la maison de campagne et se montraient les plus assidus aux fêtes qui s'y donnaient , on remarquait don Alvarès del Hespidos, de noble origine et capitaine au régiment des dragons de la reine ; c'était un loyal et brave militaire, très-estimé dans l'armée espagnole, et qui avait eu déjà l'occasion de signaler sa valeur dans plus d'une rencontre avec les ennemis de la patrie. Au reste, pour retracer en deux mots son portrait , il faut dire qu'il avait atteint l'âge mûr ; c'était un cavalier de quarante-cinq ans à peu près , mais le temps n'avait encore esquissé sur son visage la trace d'aucune ride ; ses cheveux étaient d'un beau noir ; ses yeux, encore pleins d'éclairs et de flamme ; et sa bonne mine , qui respirait tout à la fois l'audace et la courtoisie , était rehaussée encore par l'éclat du brillant uniforme qu'il portait. Quand il arrivait sur son fringant cheval , casque en tête et portant au côté son épée reluisante, don Alvarès avait quelque chose de„ce beau Phœbus de Châteaupers qui se fit aimer si profondément de la Esméralda , la brune bohémienne du moyen-âge
Oui , don Alvarès. del Hespidos était fier et beau.
-. Inès, notre gente héroïne, avait pu voir des seigneurs non moins beaux et plus jeunes qu'Alvarès : elle aurait pu réfléchir que les derniers rayons de la jeunesse sont bien fugitifs et meurent vite . et qu'ainsi le fier capitaine en était sans doute aux dernières heures de sa beauté mâle. Hélas ! il n'est que trop vrai : la neige des ans , cet hiver de la vie. blanchit promptement une noire chevelure, et le souille de la vieillesse, précurseur de la tombe, glace en peu d'heures les regards les plus ardents et le cœur le plus généreux. Ainsi . nous pouvons dire qu' Alvarès était au déclin de ce temps que l'on appelle communément tes rare de l'homme. • Cependant la jeune senora Manolla avait senti pour ce lier une sorte d'entraînement dont elle-même ne se rendait pas compte. Quand Alvarès venait visiter ces dames à leur villa . la jeune tille prenait un plaisir extrême à longues et douces causeries qui semblaient avoir quelque chose de paternel. Mais é:ai:-ee là de l'amour0... Déjà le capitaine était intime dans la maison : il aimait sineèremenî ave d'un oiiicier comme lui, cette orpheline
de son compagnon d'armes. Sa conversation avait quelque : de plus grave . de plus attachant que celle des cavaliers plus jeunes et plus brillants peut-être . qui s'étaient îs en amoureux d'Inès. Nous l'avons dit: le capitaine avait près de quarante-cinq ans. A cet âge . on a beaucoup vu . beaucoup souffert : on ne croit déjà plus aux illusions do l'existence , et la parole a quelque chose de celle du Mentor qui nous plaît et nous instruit.
Ces: qu'en effet le seigneur de! Hesj it souffert!
Il portait avec lui un long et douloureux souvenir. Dans les premières années de sa jeunesse . à vingt ans . il avait connu les joies chastes et pieuses du mariage , il avait vécu jadis îj rai a père... Un fils lui était né , un enfant si désiré , si chéri . qui devait être l'héritier de son nom , de sa fortune . de son épée '. Pendant trois ans . le père avait pu jouir des caresses de son enfant, il avait pu re-=
poser sur cette tête frêle et blonde mille rêves d'avenir, mille pensées de légitime orgueil... Et le rude capitaine aimait la faible créature de cet amour exalté que la sagesse de la Providence inspire au fort pour garantir le faible et pour le protéger. Hélas ! les jours de joie se changent bien vite en jours de deuil. . . Un soir , l'enfant de trois ans, laissé seul sous le toit paternel pendant une courte absence du capitaine et de son épouse , l'enfant , abandonné à la pâle sollicitude des valets , avait disparu!... Il avait été enlevé , volé par des brigands , par ces pillards qui fourmillent sur le sol montagneux de l'Espagne, et qui s'en vont chercher des recrues jusque dans les berceaux !
Il y a vingt ans que cette catastrophe de famille avait, foudroyé la maison d'Alvarès , et qu'elle avait sillonné son cœur d'une trace profonde de désolation que le temps avait changée en mélancolie..
Il y a vingt ans que le père songeait à son fils devenu lapâture de ravisseurs humains. Toutes les recherches, toutes les menaces , toutes les promesses publiques avaient été impuissantes pour faire rencontrer une âme charitable ou cupide qui ramenât la brebis au bercail de sa mère. Et pour comble d'infortune , Alvarès vit sa compagne chérie s'éteindre la même année ; la tombe s'ouvrit pour recueillir les douleurs de la triste épouse. Alvarès était veuf à vingtcinq ans... A cet âge où l'horizon de la vie est ordinairement paré de couleurs si riantes , le jeune homme n'avait devant lui qu'un berceau vide et puis un tombeau !
Depuis ces événements si funestes , Alvarès avait souvent cherché la mort dans les combats ; quand bouillonnait la fougueuse mêlée , il s'élançait au premier rang , à l'endroit le plus périlleux, où le trépas semblait ne point devoir l'épargner. . . S'il est vrai de dire que le bonheur inspire à l'homme l'amour de la vie et le rend lâche, le malheur lui donne bien puissamment ce mépris de vivre essentiel au courage. Mais de même que le sort aveugle tranche souvent les jours de celui qu'entourent mille joies,
mille tendresses , de même il respecte ceux qui veulent la mort et la bravent. Les heureux s'en vont comme s'ils semblaient à la mort une plus belle proie ; les malheureux demeurent ; ils sont dédaignés parle trépas lui-même !
A ce titre , le capitaine Alvarès avait survécu déjà vingt années à sa femme , à son enfant. Malheureux , il n'avait pu mourir.
Lui pourtant, qui se croyait dépossédé de tout sentiment qui ressemblât à du bonheur; lui , qui croyait toutes les fibres de son cœur insensibles et muettes, il éprouvait une sorte de bien-être dans cette villa délicieuse des environs de Grenade ! Il ne voulait pas se l'avouer à lui-même. . , mais il n'avait pu voir sans un secret frémissement la belle et jeune espagnole qui lui rappelait ses heures d'amour , d'enivrement, ses rêves si charmants et si vite évanouis ; il revoyait dans l'ombre do ses souvenirs le panorama de sa jeunesse ; il sentait le sang généreux lui circuler à flots dans la poitrine ; il perdait auprès de la belle senora la mémoire de la douleur ; Alvarès auprès d'elle était presque heureux 1
C'est ainsi , — se disait-il souvent, — qu'était ma compagne d'autrefois ; c'est dans de beaux yeux semblables à ceux d'Inès que je puisais cette chaleur qui vivifie, cet amour , ce bonheur qui donne aux pauvres mortels un peu de l'ineffable joie qui les attend là-haut. Oui , je retrouve la fraîcheur, la pureté , symbole de l'innocence, et, mieux encore , cette affectueuse bonté de la femme sur laquelle l'homme aime tant à se reposer , pour se délasser des rudes journées de la vie. Inès ! Inès ! — se disait-il en s'interrogeant, — est-ce que je t'aime?
Puis, comme si cette joyeuse pensée d'amour lui semblât une profanation de ses souvenirs de deuil, le capitaine n'osait pousser plus loin l'examen de son cœur ; il cherchait à diriger ses pensées vers un autre but ; mais il avait beau faire , elles revenaient toujours là. . . Etait-ce encore de la fatalité ?
Quelquefois , en observant le plaisir Qu'éprouvait Inès auprès de lui , le capitaine Alvarès ne songeait pas à la différence des âges , il se croyait aimé de la jeune fille ; et la pensée d'une douce union venait de nouveau le préoccuper et l'enchanter. Puis une idée plus touchante qu'une rêverie amoureuse agitait son esprit: il pensait qu'un second mariage pouvait lui donner encore un enfant à aimer , — un enfant si précieux au père , au gentilhomme; — un ange pour lui sourire, — un héritier pour porter son nom ! Et quand cette pensée venait au brave militaire , ses yeux se remplissaient de larmes ; il se laissaît#aller sans scrupule aux entraînements d'un amour ennobli par le touchant espoir d'être père.
Ce fut ainsi que del Hespidos s'en vint à aimer profondément Inès Manolla , non pas de cet amour de vingt ans , flamme impétueuse , trop souvent passagère , et qui s'éteint toujours si vite; mais il l'aima de cet attachement long et presque réfléchi des hommes qui ont déjà parcouru les sentiers de la vie , et qui cherchent un bras de femme comme une branche de salut contre l'infortune.
Il l'aimait ! — mais il ne s'était pas encore décidé à le lui dire. C'était une espérance qu'il caressait , dont il remplissait ses heures ; une crainte vague lui faisait appréhender de toucher à la réalité. Qui sait? la réalité pouvait être moins belle que l'espérance. Et cette jeune fille , cette enfant ne partagerait peut-être pas les sentiments de l'homme mûr. Voudrait-elle lier sa destinée virginale à celui qui avait déjà connu les passions et leurs orages , à celui qui avait aimé , idolâtré avant elle une femme , un enfant qu'il pleurait encore? Ces pensées d'une nature plus sombre faisaient toujours hésiter del Hespidos. Il était heureux de son espoir , il tremblait de le voir s'évanouir , comme la fragile sensitive au premier contact de la main... Mais ce qui le rassurait, c'était de voir la senora refuser fous les brillants partis qui lui étaient offerts.
Et ce qui lui donnait encore plus d'assurance et de joie ,
c'était, comme nous l'avons dit plus haut, de voir l'aimable empressement avec lequel il était accueilli par Inès. Cette belle espagnole qui souvent recevait les hommages avec froideur et même dédain , avait toujours pour le capitaine Alvarès un gracieux sourire. Or, l'homme est prompt à supposer aux autres les sentiments qu'il éprouve luimême ; et les marques de sympathie qne témoignait la senora pour son beau visiteur étaient prises par lui pour une étincelle d'amour qui venait d'elle-même s'échapper du foyer du cœur....
D'ailleurs , le monde l'interprétait ainsi. — Le genre d'accueil qu'Inès faisait au capitaine , de vagues paroles échappées à ce dernier , mille riens , en un mot , dont la curiosité publique fait sa pâture , avaient suffi pour faire circuler le bruit du prochain mariage de nos deux héros. . .
Oui , le monde parlait activement de leur hyménée , de leurs projets qui n'étaient rien encore.
Inès , seule , ne s'en doutait pas ; elle n'écoutait pas ces bruits du monde. Oh ! c'est qu'elle n'aimait pas d'amour le capitaine Alvarès,