‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 126 sur 143 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

Le secret d'ïnès.

C'était le matin d'une belle journée de printemps ; l'aurore venait à peine d'éclairer la terre, la nature s'éveillait, et mille exhalaisons odorantes et fraîches s'étaient répandues dans les airs. Les chantres du ciel saluaient le jour dans leurs hautes et frêles demeures ; les feuilles frissonnaient voluptueusement sous le contact de la rosée et de la lumière, et le ciel, encore chargé des vapeurs du repos, commençait à se colorer d'azur et d'or. Le monde s'éveillait.

A cette heure , on respire l'air de la vie avec ivresse . el

Ton comprend qu'elle nous vient de Dieu , cette existence tant de fois blasphémée par les impies !

Jalouse sans doute de respirer cet air matinal , Inès , la tendre senora, vient déjà de quitter sa couche ; elle ne veut pas éveiller la sollicitude de sa mère , et ses pieds légers comme ceux d'un enfant effleurent à peine le parquet des corridors qu'elle traverse pour se rendre au jardin. Tout le monde dort encore dans l'intérieur du logis ; elle seule s'éveille en même temps que les oiseaux et les roses.

Voyez-la, coquettement vêtue d'une robe légère, les yeux pleins de langueur , les cheveux ondoyants , elle est descendue dans le jardin de sa mère. Mais pourquoi marchet-elle si vite? pourquoi traverse-t-eile rapidement les allées, en caressant à peine du regard les arbustes les plus riches, les fleurs les mieux colorées? Elle marche, elle s'avance comme vers un but déterminé tout d'abord ; elle , la jeune espagnole et la jeune artiste , elle paraît insensible aux charmes de la nature, son éternel et vaste modèle.... En effet , elle arrive sans s'arrêter tout au bout des jardins , vers un endroit solitaire où s'élève un petit pavillon entouré d'orangers ; c'est une gracieuse retraite , une sorte de belvédère d'où l'on aperçoit au loin le vaste panorama de la campagne, ce magnifique tableau de l'Artiste étemel!

C'est là qu'Inès s'arrête enfin ; elle entre dans le pavillon, toute palpitante de la rapidité de sa course ; mais pour quiconque l'observerait attentivement, il serait facile de voir qu'une inquiétude assez vive précipite encore les battements de son cœur. Elle est pâle, agitée ; assise auprès de la fenêtre, elle tient en main un livre qu'elle vient de trouver là; mais ses regards ne se portent guère sur la page que ses doigts froissent nerveusement. La senora regarde au loin la vaste campagne; elle semble chercher quelque chose au milieu de ces ombrages et de ces prairies qui' se déroulent au loin sur le sol comme un grand tapis émaillé de fleurs. Ce n'est plus la froide, l'indifférente Inès , que les. cavaliers de Grenade admirent comme une belle statue,

et dont le sourire toujours calme et doux ressemble à ce sourire que le ciseau imprime aux femmes de marbre ; non , la voilà palpitante , anxieuse , réveillée de sa continuelle torpeur. . . et le cœur qui bat vivement a changé la statue en femme passionnée.

Un léger bruit se fait entendre dans le feuillage qui environne l'entrée du pavillon. A ce bruit , Inès frissonne comme une biche effarouchée ; mais son trouble d'un instant fait vite place à l'expression de la joie. Un homme est devant elle , un jeune homme à l'air respectueux et tendre; il se découvre et lui baise la main.

Quel est ce nouveau personnage? C'est un homme d'une vingtaine d'années; il porte le costume des paysans de l'Andalousie : chapeau de feutre noir à larges bords , résille , veste de velours ; mais tout cela est arrangé bien coquettement , l'étoffe de ses vêtements est bien plus riche que celle des pauvres habitants de ces campagnes. Ses mains ont la peau fine, aristocratique ; elles ont donc conservé leur beauté , malgré le contact de la charrue et les rudes travaux de la terre ; les traits de son visage ne paraissent pas hâlés par le soleil. Et cependant , à la question qu'Inès lui a maintes fois ' adressée pour connaître quelques détails précis sur sa naissance et ses habitudes , il a toujours répondu :

— Je suis Juan , le paysan andaloux , fils de la bonne mère Marguerite qui demeure là-bas, plus loin, dans cette pauvre chaumière.

A l'heure où nous parlons, le jeune homme s'était donc rendu au petit pavillon pour s'entretenir avec la senora Inès. Ecoutons cette causerie, elle nous apprendra le secret de la jeune fille.

— Juan, dit-elle, quand celui-ci lui eut baisé la main , vous arrivez bien tard ce matin.

— Charmante parole ! ma belle amie , répondit-il toujours avec un ton de respect ; mais je ne crois pas mériter ce reproche. A peine l'aurore vient de s'éveiller , et déjà .

matinale comme l'aurore, vous êtes debout , vous m'attendez , j'arrive.... Mais je tremble que le temps dérobé au sommeil ne vous fasse perdre ces couleurs si roses et si fleuries.

— Trêve de galants propos , Juan! Vous savez que l'amour est l'ennemi du sommeil , et depuis que j'ai eu la faiblesse de vous avouer cette étrange sympathie que je ressens pour le paysan andaloux,- adieu mes nuits de repos et mes douces heures d'insouciance !

— Oui , je suis heureux , dit-il avec un léger soupir, je suis aimé de la belle Inès.

— C'est une étrangeté , répondit-elle, mais c'est ainsi. Je me suis demandé souvent comment, moi qui ai reçu les hommages des plus beaux cavaliers de Grenade, qui ai vu tant de brillants et riches Espagnols rayonner dans les folles fêtes , et se disputer ma main , j'ai pu distinguer le fils de la pauvre Marguerite. Ah ! ce n'est que trop vrai ; un matin je vous aperçus , Juan , dans ma promenade, et vous eûtes l'audace de venir à moi pour m'offrir une rose que vous teniez en main , et pour me glisser cette parole d'amour qui aurait pu vous coûter si cher ! Mais cette audace même avait quelque chose d'aventureux qui plut à mon cœur d'enfant , nos regards se mêlèrent ; vous êtes beau, Juan. J'éprouvai quelque chose d'indéfinissable qui révèle la vie à la rêveuse espagnole. . . . Enfin, vous le savez, je vous l'ai dit maintes et maintes fois , et je veux bien vous le dire encore. — Elle le regarda longuement et tendrement et murmura : — Je vous aime !

— Oui , tu m'aimes , Inès, dit le jeune homme enivré , et cet amour , c'est ma fierté , mon ivresse , mon orgueil , ma vie. Les grands ont beau me dédaigner et la société me maudire , — fit-il tout bas , — je ne donnerai pas un cheveu d'Inès pour toutes leurs vertus et toutes leurs grandeurs !

Puis , frissonnant d'amour , il voulut saisir la taille de la senora.

Mais elle recula vivement , et le rouge de la pudeur lui empourpra le visage.

—Malheur à vous ! s'écria-t-elle ; malheur , Juan , si vous osez encore une fois porter la main sur votre madone! Vous ne m'aimez donc pas , misérable paysan que vous êtes , puisque vous ne me respecteriez pas l'honneur! Oh ! voyez-vous , je donne plus facilement un coup de stylet qu'un baiser^

Juan avait repris promptement son attitude respectueuse et murmura ces mots :

— Pardonnez-moi , senora.

• — Voyons , dit-elle plus doucement , plus de fâcheries entre nous , mais ne retombez plus dans la même faute. Vous savez comment je veux être aimée? Je veux que mon époux me conduise à l'autel innocente et pure, et digne de son amour. Retenez cela, méchant..

— Oh ! quand donc~ serai-je votre époux? reprit mélancoliquement l'amoureux d'Inès.

— Je ne sais... vous ne voulez pas que je parle de vous à ma mère.

— Elle refuserait , elle vous appellerait folle , et moi je serais l'objet de sa malédiction et des vengeances de tous vos seigneurs.

— Vous ne connaissez pas ma-mère. Sans doute, Juan, je ne me flatte pas d'un succès facile ; il faudrait bien des ménagements pour lui apprendre mon secret, et les préjugés de la naissance, la différence de nos conditions mettent entre nous un abîme assez difficile à combler. Moi-même, je gémis au fond de mon âme de vous aimer ; que de fois je me suis appelée insensée pour avoir choisi si étrangement l'objet de mes affections ! Mais peut-être ma mère consentirait-elle à oublier sa fierté , comme moi j'ai foulé aux pieds la mienne ; peut-être , peut-être , Juan , nous unirait-elle....

—'Non! s'écria-t-il , ne lui parlez pas de moi , Inès ;

mais plutôt , si vous voulez être à moi , si vous m'aimez , comme vous m'en donnez la tendre assurance , venez , suivez votre époux devant Dieu ; suivez mes pas dans ces montagnes dont vous voyez d'ici les sommets couronnés par les rayons du soleil. Là , j'ai une retraite sûre; là , nous pourrons , Inès , nous aimer sans danger et pendant tout le cours de notre longue et belle vie, qui ne sera qu'un printemps de plaisir.

■ — Je ne vous suivrai pas , reprit impétueusement la jeune fille , je ne quitterai pas ma mère, du moins sans avoir tenté d'épuiser les trésors de son indulgent amour. Voulez-vous enfin que je lui raconte notre secret , notre doux secret? Dites, Juan....

Lui, demeura quelques instants pensif; une larme roulait dans ses yeux. Il répondit:

■ — C'est impossible; n'en parlez pas, ou je suis perdu!

— Alors, homme sans cœur, c'est que vous ne m'aimez pas ; c'est que vous vouliez tout simplement me séduire pour faire parade de mon déshonneur dans vos réunions de villageois, lâche ! c'est que vous avez peur des vengeances et des épées ! . . .

— Oh ! pour cela , non , par saint-Jacques! s'écria-til avec fierté.

— Non ! et qui donc êtes-vous , Juan? Juan , qui êtesvous ? Singulier paysan , avec des mains de gentilhomme et des cheveux parfumés ! Singulier campagnard , avec des habits de velours fin , et le langage et les manières de la cour ! Je crois , par la bonne sainte Vierge ! que vous trompez la pauvre senora, et que vous n'êtes pas ce que vous dites. Àh! vous croyez que je vais toujours être aveuglée par mon amour , et que vous abuserez longtemps de ma crédulité?... Ah! prenez garde : je vais tout dire à ma mère , à mes cavaliers du bal ; je vais leur retracer votre portrait , et ils sauront bien me dire *qui vous êtes , Juan de l'enfer !

— Enfant, dit-il, je te répète que je suis l'humble habi-

tant de cette chaumière dont tu vois là-bas s'échapper la fumée grisâtre. Je suis Juan , le paysan andaloux. Mais songe bien à ce que je dis : si tu parles, je suis perdu. . . et ce sera toi qui m'auras tué !.. . Aussi , viens dans ces montagnes , et

En ce moment , Juan s'interrompit et prêta une oreille attentive : un coup de feu venait de résonner dans le lointain.

Il fut suivi de deux autres coups qui retentirent par intervalle.

— Inès , adieu ! s'écria Juan à la jeune fille étonnée ; je pars , je dois te quitter. . . adieu !

Il dit , s'élança par la fenêtre du pavillon , et prit sa course légère à travers les champs ; il allait rapide comme un cerf , et la senora qui le suivait du regard le vit bientôt disparaître au fond du paysage, dans la direction des montagnes qui bordaient le cercle de l'horizon empourpré de lumière.

Inès reprit le chemin de la maison ; elle était pensive et recueillie. Voilà quel était son secret : c'est parce qu'elle aimait ce singulier prétendant qu'elle refusait tous les maris qui s'offraient à elle. Cependant elle ressentait quelque effroi , en songeant au mystère qui enveloppait l'inconnu ; maintenant elle se disait encore en secouant la tête :

— Non ! ce n'est pas le fils de la bonne Marguerite. Puis d'autres réflexions venaient l'assaillir. Et que veulent dire ces mots : — Si vous parlez de moi , je suis perdu ! — Folle et vague parole sans doute ; c'était la crainte d'être découvert qui faisait ainsi parler le timide Juan.

N'importe ! Qu'il fût gentilhomme ou paysan , c'était l'homme aimé ; et l'on sait comment les Espagnoles savent aimer! Chez elles, l'amour est un sentiment irréfléchi, une force invincible qui les attache à la destinée de quelqu'un , c'est un caprice de l'imagination et du cœur; mais quand ce terrible caprice a lancé son dard , la blessure es! incurable et profonde.

f Ainsi la jeune fille aimait Juan. L'être mystérieux, quel

qu'il fût, était son fiancé devant Dieu. Elle serait à lui ou à la tombe î Ce fut par cette dernière pensée qu'elle termina la série de ses réflexions.

Cependant , elle voulait obéir aux vœux de son amant et ne point raconter à sa mère le secret de ses promenades et de ses causeries du pavillon. Mais, dans des circonstances aussi graves pour elle, Inès comprenait qu'elle avait besoin d'un guide et des conseils expérimentés d'un ami sincère. L'idée du capitaine Alvarès Del Hespidos lui vint alors à l'esprit; c'était un homme plein d'honneur, pour qui elle avait beaucoup d'affection et de respect ; elle confierait à la générosité de cet homme son secret de jeune fille ; elle solliciterait son indulgence , ses avis ; en tous cas , Juan , se disait-elle , n'avait rien à craindre de la che • valeresque loyauté de son confident.

Et qui sait? peut-être Alvarès réussirait-il à tout aplanir, et ce mariage impossible en apparence , dont la pensée semblait effaroucher, éblouir le pauvre paysan des montagnes , réussirait-il par l'intermédiaire affectueux de l'excellent capitaine ! . . .

Ainsi songeait encore la senora. — Une fois entrée dans le domaine des rêves, l'âme s'y élève à pleine volée. Et l'espérance se reflétait sur le charmant visage d'Inès ; elle souriait , et priait Dieu tout bas pour la réussite de ses amours si chastes et si délicieuses.

Mais l'espérance est bien souvent une folle et menteuse amie.

Alvarès Del Hespidos! son confident... D'après ce que nous connaissons des sentiments du capitaine, le sort lui inspirait là un choix bien malheureux. Confier un amour étranger à celui qui l'adore ! . . .

Enfin , la jeune fille regagna la maison où l'attendait sa mère. Cette fois tout le monde était debout; l'heure du sommeil était passée pour tous, et la vie animait l'intérieur de la villa. Les domestiques s'empressaient, dans la

salle à manger,de disposer le déjeuner de ces dames; et la senora Manolla , en revoyant sa fille , se prit à la gronder doucement de ces promenades matinales , dont elle était pourtant bien loin encore de soupçonner le but et le danger. Mais Inès apaisa bien vite le faible courroux maternel avec un baiser , une caresse d'enfant ; et comme elle était plus fraîche et plus rieuse qu'à l'ordinaire , elle finit par faire convenir à la bonne dame que ces promenades , dont elle se plaignait, étaient des plus salutaires à la santé de sa fille.

On allait servir le déjeûner , lorsqu'en portant les regards du côté de la grande allée, les dames virent arriver au grand trot un cavalier qu'enveloppait un nuage de poussière , et dont le cheval caracolait gracieusement et fièrement.

— Mère ! s'écria Inès avec un certain trouble , c'est^le capitaine Alvarès ! — Elle était légèrement émue en songeant à la résolution qu'elle avait prise de lui confier json secret.

La mère ne fut pas sans remarquer l'émotion de sa fille ; mais elle l'interpréta d'une tout autre manière.

C'était, en effet, le capitaine qui se croyait permis assez le s ans- façon, pour visiter de si grand matin Inès et sa mère. Il arriva jusqu'au perron , et descendit de cheval ; les châtelaines lui firent bon accueil , quoique un peu surprises de le voir d'aussi bonne heure.

— Veuillez m'excuser , senoras, dit-il en entrant dans la salle à manger , si je vous dérange à l'heure où tant de beautés sommeillent encore. . . Mais, que voulez-vous? J'ai une petite confidence à vous faire , une confidence qui m'intéresse vivement, et ne pouvant surmonter mon impatience, j'arrive de bonne heure comme vous voyez.

— Une confidence , se dit Inès Manolla. . . Et moi aussi , j'en ai une à faire à ce bon capitaine.

— Vous voudrez bien sans doute partager notre déjeuner, dit amicalement la maîtresse du logis.

■ — Très-volontiers, répondit Alvarès, avec cette rondeur qui caractérise surtout ceux qui portent 1 epée. Or ça, mesdames, je ne suis pas fâché de me reposer un peu, car ce matin déjà , à la tête de quelques-uns de mes dragons , j'ai poursuivi des gens de la bande d'Alimennos , ce diable incarné qui désole le pays depuis si longtemps par ses brigandages que Dieu damne!... Vous avez dû entendre d'ici quelques coups de feu... Eh bien ! c'était ce que je vous dis là.

— Oui , dit Inès en pâlissant sans trop savoir pourquoi ; je pense avoir entendu ce matin quelques coups de feu ?.. .

Elle se rappelait qu'elle était alors avec Juan , son doux ami , dans le pavillon d'orangers.

On se mit à table; la conversation fut animée, amicale; Alvarès semblait avoir oublié ses longs soucis ; il était heureux et confiant ! On parla beaucoup de choses indifférentes , — de la beauté des sites , — de la fraîcheur des soirées,— des promenades matinales ; et pour mêler toujours le terrible à l'agréable, on parla des méfaits d'Alimennos, le brig*and trop fameux qui s'était retranché avec sa troupe dans les montagnes environnantes.

Enfin la dame Manolla ayant rappelé au capitaine qu'il avait une confidence à leur faire , cet officier prit un ton à la fois grave , affectueux et doux , où respirait surtout la plus entière franchise.

— Il faut vous dire , senoras , qu'il y a quelque temps j'étais profondément tourmenté de ne pouvoir mourir dans une bataille. Voyez-vous , parce que j'étais malheureux , les balles m'épargnaient ; aussi , fatigué que j'étais de la vie, j'avais formé la résolution de me faire sauter la cervelle.

— Grand Dieu! s'écrièrent les dames avec un mouvement d'horreur.

— Et vous savez , continua toujours Alvarès , qu'une résolution une fois prise par moi, je l'exécute. Mon Dieu! mesdames , croyez-vous que ce soit une belle chose que la

vie , lorsqu'on traîne avec soi depuis sa jeunesse un souvenir des plus amers, un souvenir qui empoisonne tous vos jours, toutes vos heures? Vous avez entendu parler de ma terrible histoire, mais vous n'en connaissez pas tous les détails , car je ne la raconte jamais. Je sais que l'humanité est égoïste, et qu'elle n'aime pas à entendre les malheureux raconter leurs douleurs ; les malheureux sont en gé néral de la plus sotte et de la plus ennuyeuse espèce qu'on puisse voir.

— Oh ! ne dites pas cela , capitaine , reprit Inès avec intérêt.

— Merci de votre sympathie , ma belle senoritta , dit le capitaine attendri ; heureusement, vous êtes bonne et sensible , je le sais. Aussi , je ne me crois pas importun , lorsque je vous raconte tout ce que j'ai souffert. Ecoutez-moi donc ; il y a vingt ans , j'aimais, j'étais aimé. Une épouse adorée embellissait ma jeunesse, un enfant idolâtré venait encore resserrer nos liens. Que d'heures charmantes se sont écoulées pour moi , embellies par les chastes espérances de l'époux et du père ! . . . Mais l'homme doit se méfier du bonheur.

Il poussa un long soupir , et reprit :

— Nous habitions une maison de campagne comme la vôtre aux environs d'Alcantara , non loin d'une chaîne de montagnes peuplée de bandits et de pillards. Un jour que nous dûmes nous absenter pour une partie de plaisir à laquelle un de nos bons amis nous avait conviés , nous partîmes, laissant à regret la garde de notre enfant à des soins mercenaires. Ma femme surtout éprouvait de sinistres pressentiments ; et moi , l'esprit fort, je m'efforçai d'en rire. Je m'en souviens encore, comme si cette heure fatale sonnait ; avant de quitter le pauvre petit , ma femme lui mit au cou une relique en perles fines , et comme ce bijou était béni par le Saint-Père , elle prétendait qu'il lui porterait bonheur ; puis elle embrassa son fils en pleurant, et en le recommandant avec éloquence à la sollicitude de

nos gens. Notre absence dura deux jours; mais à notre retour, quelle désolation 1 ma femme accourait avide d'embrasser cet enfant qu'elle avait eu tant de peine à quitter. Quelle horreur ! notre retour fut salué par un froid silence, la consternation était partout ; ma maison avait été investie la nuit par une troupe de scélérats qui , malgré la résistance de nos domestiques , avaient dévalisé le château et m'avaient enlevé mon joyau le plus précieux, ma richesse, ma vie, mon âme... Us m'avaient pris mon enfant ! Les lâches et les infâmes ! qu'ont-ils fait d'un pauvre enfant de trois ans? Il sera mort sans mère , il a peut-être senti dans sa frêle poitrine le froid dvun poignard. . . Pardonnezmoi , senoras , ce souvenir m'exalte , et j'abrège ce récit déjà trop long ; je fis publiquement promettre toute ma fortune à l'homme qui me ferait retrouver mon fils, le souverain daigna promettre l'impunité et même des récompenses aux brigands qui me mettraient sur la trace de la malheureuse créature.... Rien! rien! jo n'en ai rien su, rien entendu dire; on n'a pas voulu de ma fortune ni des récompenses du souverain. C'est que cet enfant était mort, n'est-ce pas?... Et quelque temps après, ma femme chérie , que rien n'avait pu consoler de cette perte cruelle , s'éteignit dans mes bras en appelant son fils.

— C'est que peut-être, hasarda Inès, l'enfant avait été confondu avec d'autres , et qu'aucun signe de reconnaissance ne le faisait distinguer ; ainsi ne put-il" vous être rendu....

— Non, senora; cette objection que votre cœur m'oppose n'est pas juste : il y avait pour mon fils des signes de reconnaissance certaine. Outre cette petite relique en perles fines dont je vous ai parlé tout-à-1'heure , et qui est marquée du chiffre de notre famille , l'enfant portait à sa poitrine une marque singulière. C'est là , dit le capitaine en mettant la main sur son cœur, comme à moi, du côté gauche de la poitrine , une marque de naissance assez grande et qui affecte la forme d'une croix. Bizarrerie de la nature \

cela voulait-il dire que je fusse réservé à porter ma croix comme le Christ?. . . Enfin , jugez ce que j'ai souffert pendant vingt ans de recherches infructueuses et de souvenirs déchirants ! Mais aujourd'hui, j'en ai la triste conviction, l'enfant est mort comme sa mère; quand je pense à ces deux êtres jadis si chers, c'est que je prie pour les morts !

Le capitaine s'arrêta visiblement ému ; deux larmes coulèrent silencieusement le long de son mâle visage : le cœur d'Inès se brisait.

— Pardonnez-moi , mesdames , cette digression qui ne concerne que moi seul ; mais je vous ai raconté cette histoire de mon passé , afin que vous compreniez pourquoi je voulais mourir.

— Et qui donc, capitaine, vous a rattaché si subitement à la vie ? dit étourdîment la jeune fille.

Alvarès fit une pause , et la regarda avec des yeux dont l'expression la fit pâlir.

— Qui m'a rattaché à la vie? continua-t-il tendrement ; vous mêle demandez, Inès? Ecoutez : j'ai longtemps vécu avec toute l'horreur de mes souvenirs , croyant , comme les damnés , le ciel fermé sur moi pour l'éternité. Les mots amour , famille , foyer domestique , semblaient autant de ricanements que me jetait la destinée. Mais une meilleure étoile a dirigé mes pas sous votre toit d'amis. Peu à peu , j'ai senti , moi le philosophe du malheur et l'indifférent du désespoir, que mon cœur n'était pas encore mort à tous les sentiments heureux ! Je vous ai admirée... non pas seulement, Inès, parce que vous êtes belle, mais parce que vous êtes bonne; je vous ai aimée , parce que j'ai cru voir dans votre beauté l'expression de ces vertus célestes qui caractérisent la femme.... J'avais besoin d'être consolé... je viens trouver l'ange consolateur. Me repousserez-vous ? Oh! non.

Mrae Manolla souriait , elle comprenait à merveille ; sa fille était pâle , et tremblait de comprendre. —Capitaine, vous me jugez trop bien, balbutia-t-elle.

— Oh { de grâce , pas de pudiques objections , mon enfant, reprit l'officiel* ; pas de demi-mots ni d'ambiguités ; nous sommes dans des circonstances trop graves. Youlezvous relever le courage de celui qui a souffert vingt ans? voulez-vous être ma femme et me faire oublier un peu la rigueur du sort? Pas d'objections , Inès ; vous avez une grande et sainte tâche à remplir. Vous le dirai-je? c'est eu pensant à vous que j'ai déposé le pistolet prêt à me briser le crâne... et même, charmante enfant, je ne doute pas de votre cœur ! Non , de ma part , ce n'est pas de la fatuité. . . . Mais vous semblez éprouver quelque plaisir à me voir , vous m'accueillez toujours le sourire aux lèvres , quand pour d'autres vous n'avez que la froideur des convenances. Inès ! Inès ! oui , n'est-ce pas , vous acceptez mon sort ? Consolatrice de celui qui pleure , vierge chrétienne, ange d'amour filial , vous me ferez oublier ma première épouse , ou plutôt vous la pleurerez avec moi....

Le pauvre capitaine ! comme il se trompait sur les sentiments de la jeune fille ! Mais il avait tant de confiance. . . il était heureux.

Quelle était la situation d'Inès à cette révélation inattendue? On peut la deviner et la comprendre. Son premier mouvement avait été de s'écrier : « Non , non , je ne puis vous accepter pour époux ; j'en *aime un autre ! » Mais elle s'était bien vite arrêtée; elle n'avait pas voulu déchirer de nouveau ce noble cœur , elle n'osait pas ravir , à celui qui avait connu le désespoir , sa dernière espérance ; et puis, elle songeait à cette détermination qu'il avait prise de quitter violemment l'existence ; elle songeait qu'un refus de sa part, c'était pour Àlvarès un arrêt de mort.

Elle, la douce jeune fille, faire mourir quelqu'un de désespoir!... Quelle horreur! plutôt mourir elle-même; car elle comprenait qu'Alvarès del Hespidos n'était pas un de ces hommes qui jettent une idée de mort dans une déclaration d'amour , et qui tentent de fléchir une femme par ua mensonge. Elle comprenait que cet homme , si longtemps

malheureux , avait mûri comme une conviction i affreuse consolation du suicide.... et elle se taisait. D'un autre côté , l'amour de Juan lui brûlait le cœur. Mme Manolla consulta sa fille du regard , et la voyant vivement troublée, elle crut que cette enfant aimait Alvarès et que l'embarras d'une timide pudeur venait seul arrêter sa langue. En bonne mère qu'elle était , elle se chargea de répondre pour Inès :

— Mon cher capitaine , votre recherche nous' honore , dit-elle ; et si ma fille vous aime , si les circonstances ne dérangent pas vos plans... eh bien! je serais heureuse pour ma part de voir ce mariage se réaliser.

Que pouvait faire la pauvre enfant dans cette situation pressante? Le capitaine voulait absolument un mot de sa bouche pour partir heureux et annoncer la bonne nouvelle à tous ses amis, à tous les cercles de Grenade. Détromper cet homme. . . Inès n'en eut pas le courage. . . . Elle crut voir le pistolet menacer ce loyal visage de l'ami de sa mère ! Elle frissonna... un oui faiblement articulé s'échappa de ses lèvres, et le capitaine, fou d'émotion , s'éloigna, fiancé d'Ipès de Manolla, la radieuse senora, la perle de Grenade, comme il disait en retrouvant le langage de ses beaux jours de joie.

Mais ce n'était pas sa beauté qu'il épousait , c'était son âme. Et c'est pourquoi , si l'ange l'avait repoussé, il se serait tué sans rémission , avec ce froid courage de l'homme qui n'espère plus rien sur la terre, et qui veut découvrir à tout prix l'énigme du destin.

Quelques jours se passèrent , et le bruit de ce mariage circula promptement dans la ville. Un mois séparait le capitaine de la réalisation de son bonheur.

Mais Inès était violemment placée entre les devoirs du cœur et les sollicitations d'un profond amour pour Juan , le bel andaloux de la montagne ; Inès souffrait le martyre, et personne ne pouvait l'écouter , la consoler ; elle devait garder son secret pour elle seule.... Elle aussi comprenait

maintenant qu'il est des heures où l'on veut mourir; et, pendant tous ces jours, elle s'efforçait de paraître à sa mère insoucieuse et gaie ; tous les jours , elle devait paraître aimer Al varès.

Souvent elle s'était rendue , depuis lors , dans ce léger pavillon où Juan lui rendait ses visites matinales ; elle voulait tout lui apprendre elle-même , lui raconter ses impressions et la position où la fatalité l'avait placée. Elle voulait prendre conseil de l'amour et de ses inspirations toujours précieuses. Juan n'était-il pas le seul être sur terre à qui elle pût confier ce que son destin avait de rigoureux , le seul devant qui ses larmes pussent couler en liberté?

Mais , depuis le jour où le capitaine avait réclamé et obtenu la main d'Inès, Juan n'avait plus reparu près de sa bien-aimée. Le pavillon qui recelait leurs causeries d'amant était resté désert; Juan délaissait celle qui souffrait tant pour lui. Que voulait dire cet abandon?

—Le misérable ! le lâche ! disait l'impétueuse espagnole ; pourquoi vais-je aimer de toute mon âme ce vil paysan qui doute de moi, ou qui a peur d'Àlvarès? Me voilà bien punie démon indignité : le lâche m'oublie et m'abandonne. Moi, méprisée par Juan le montagnard ! Infâme ! . . . Et cepen™ dant je l'aime, disait-elle en rêvant.

Un mois s'était écoulé depuis la conversation que nous venons de redire ; le jour fixé pour le mariage d'Inès et du capitaine était arrivé ; quel jour d'ivresse pour l'amant empressé qui voyait se réaliser son vœu le plus cher! Quel jour de deuil pour la triste fiancée qui devait immoler son amour, et chercher à faire le bonheur d'un autre aux dépens de son propre bonheur !

Maintenant que Juan , le pauvre andaloux , est bien perdu pour elle, et qu'il faut nécessairement épouser le capitaine , la jeune fille éprouve pour l'homme de la montagne les sentiments les plus tendres et les plus doux. Àlvarès n'est plus malheureux; il n'excite plus en elle

cette touchante sympathie de la femme pour le malheur... cet angélique sentiment qui rend ces frêles créatures capables des plus grands sacrifices. Elle lui en veut même au fond du cœur d'avoir rompu la trame de sa liaison innocente. Mais Juan I c'est lui qui sans doute est malheureux,' c'est lui qui se croit méprisé , détesté peut-être , pour l'amour du bel officier. Pauvre Juan ! qu'est-il devenu? A-t-il pu supporter la vie avec la perte de sa bien-aimée ? Connaît-il les circonstances fatales qui ont entraîné Inès à consentir au mariage qui va se célébrer le jour même? N'a-t-il pas dû se croire trahi? et n'a-t-il pas , lui aussi , voulu se débarrasser d'une vie insupportable?

Telles sont les pensées qui assiègent la jeune fille , tandis qu'elle se pare pour la fête du jour.

Le matin , elle était encore allée rendre une dernière visite à son pavillon, l'unique et muet témoin de ses douces causeries ; elle était allée faire ses adieux à tout ce qui pouvait lui rappeler son Juan ; elle respirait avec bonheur et regret cet air qu'ils avaient respiré ensemble, elle plongeait ses regards au milieu de ce vaste paysage qu'ensemble ils avaient admiré tant de fois. — Juan ! Juan ! elle l'avait appelé à voix basse pour lui faire ses adieux à lui aussi, pour lui raconter avec larmes tout ce qui s'était passé , pour se justifier enfin au tribunal de l'amour. — Juan ! Juan ! Rien, pas même l'écho , ne lui avait répondu.

Elle était allée voir la pauvre Marguerite , la bonne femme de la chaumière , pour lui demander quelque éclaircissement sur l'homme qui se disait son fils ; mais à. peine avait-elle prononcé le nom de Juan , que la vieille paysanne témoigna une grande frayeur, et , se signant promptement , s'écria :

— Ne m'interrogez pas, ma jolie dame, ne m'interrogez pas ! Je ne puis rien vous dire sur mon fils. . . Juan ! rien !

Quel accent pour dire mon fils ! Ce n'était pas son fils bien certainement.

Aucun éclaircissement à tirer de ce côté. Du mystère , toujours du mystère.

Quelquefois Inès cherchait à se donner plus de courage; elle appelait la raison à son aide , et s'efforçait de se convaincre qu'il n'y avait rien de plus ridicule et de plus puéril que sa sympathie pour Juan, pour cet inconnu qui , après tout , n'était rien pour elle , et qui ne voulait pas même lui dévoiler son nom véritable , ni chasser les ténèbres qui enveloppaient sa vie. Elle se disait- — C'est un caprice d'enfant, un caprice indigne de moi , qui , s'il était connu, me couvrirait de confusion et de honte.... Il faut aimer le capitaine Alvarès. C'est un homme noble et digne ; et si mon père n'était pas couché dans la tombe , il nous bénirait avec joie comme manière va le faire. Arrière donc, souvenir de Juan qui me fais tant de mal !

Et l'enfant voulait arracher de son cœur le trait qui la blessait. Mais l'amour est comme la flèche d'Epaminondas : on ne l'arrache qu'avec la vie !

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