CHAPITRE TROISIEME
Juan-le-Montagnar d .
C'est donc fête et grande fête à la maison de campagne des dames Manolla ! C'est aujourd'hui que se marie la belle et bonne demoiselle. Pour inaugurer ce beau jour, on a d'abord fait largesse aux pauvres des environs , car le bonheur des âmes pieuses et chrétiennes n'est pas égoïste ; elles veulent en répandre sur tout ce qui les entoure. Aussi toutes les Madones de la route ont-elles reçu les vœux des mendiants agenouillés, et priant pour la félicité d'Inès Manolla et du capitaine Alvarès del Hespidos , son beau fiancé....
A l'intérieur du logis, ce sont des préparatifs splendides ; tout le zèle des valets est mis à contribution , et les artistes les plus renommés de Grenade sont venus pour embellir et décorer le temple de l'hyménée. Les arbres sont couverts de banderolles aux vives nuances , et les verres
coloriés qui le soir illumineront le jardin de leurs reflets capricieux et changeants sont déjà disposés et flottent au gré de la brise ; le vent les caresse et les fait bruire d'une manière bizarre ; ailleurs , dans les vastes pièces d'eau qui entourent la villa de leur liquide ceinture , les gondoles se balancent déjà , prêtes à recevoir les habiles et gracieux jouteurs qui se feront nautoniers pour une heure de fête ; et partout ce sont des éclats de rire et de joyeux propos qui se croisent comme les mille lueurs du feu follet. C'est le bonheur, c'est la joie ! L'intérieur de la maison est aussi décoré superbement ; les guirlandes de fleurs , les devises galantes s'étalent de tous côtés , les vastes tables du festin sont déjà dressées , et partout on voit entrelacés par la main des amours les chiffres des Hespidos et des Manolla. Touchant symbole ! toujours unis , unis partout et toujours.
La mère de la belle fiancée veut tout diriger et tout voir, elle est joyeuse parce qu'elle croit sa fille joyeuse!... — Marier son enfant ! quel doux moment pour lesmères, qui croient toujours leurs enfants heureuses , quand elles les marient ! 0 labyrinthe du cœur des femmes! l'œil maternel lui-même est impuissant à vous deviner.
Inès cependant s'accoutume sans trop d'horreur à l'idée de ce mariage... Est-ce que l'éclat de ces préparatifs a été jusqu'à elle , et lui a inspiré un peu de joie?... ou bien a-t-elle pu oublier enfin le souvenir de Juan?... ou bien encore cette amitié filiale qu'elle ressent pour le capitaine lui fait-elle supposer qu'elle pourra être heureuse avec lui? Toujours est-il qu'elle se pare avec un certain plaisir , et qu'en voyant le miroir lui rendre son image si belle , elle sourit ! . . .
La mère vit ce sourire , elle l'épiait ; elle en fut tout heureuse , et baisa tendrement le front de sa fille.
Telles sont les femmes : leur miroir suffit quelquefois pour les faire sourire au milieu de leurs plus grandes douleurs. Au fond de leur cœur dort toujours un peu de co-
quetterie et d'amour de plaire ; mais si les femmes ont ce défaut charmant qui nous enivre , nous enchante , et qui parfois nous tue , elles sont capables aussi des plus héroïques dévoûments et des sacrifices les plus généreux ! Que de femmes ont mérité le nom d'héroïnes et de martyres , sans être sorties du cercle étroit du foyer, domestique , et comme elles savent répandre dans la maison qu'elles habitent les purs trésors de leur grâce et de leur bonté ! . . .
Mais. revenons au récit du mariage d'Inès.
Déjà les invités arrivent en foule ; le fiancé est là , le visage empreint d'une joie sereine et pieuse ; ce n'est plus à son âge , lorsqu'on a trempé sa lèvre au calice des souffrances , qu'on peut connaître encore les inspirations délirantes d'un premier amour. Mais le sentiment qu'on éprouve est plus profond et plus durable. Alvarès est calme ; il s'enivre en silence de son bonheur , et tout en mêlant aux joies du présent les souvenirs attendrissants du passé , il regarde ce jour comme une compensation que la Providence veut bien accorder à ses maux. — Oui , se dit-il ; le bonheur doit m'être réservé ; ne l'ai-je pas , ô mon Dieu ! acheté assez cher?...
Que de monde s'empresse dans les salons des dames Manolla. Qui le croirait? C'est Alvarès lui-même, l'homme austère et grave par excellence , qui a voulu cette grande solennité , ces décors , ces splendeurs. Il a voulu qu'un grand nombre d'amis fussent témoins de cette heure par lui tant désirée. L'on remarque parmi les invités plusieurs personnes revêtues du brillant uniforme des officiers d'Espagne. Ce sont des frères d'armes du capitaine ; on distingue aussi parmi les assistants un homme à la tête chauve , aux traits vénérables : c'est le digne prêtre Berlinos , l'ancien , le plus cher ami de la famille ; il avait intimement connu Manolla , le père de la jeune fille ; et quand la mort eut ravi ce brave officier à l'amitié du pasteur, celui-ci ne manqua pas de prodiguer à la veuve et à l'orpheline les consolations les plus touchantes que pouvaient lui inspirer
son cœur sensible , et le ministère sacré dont il est revêtu. Il avait vu grandir l'enfance d'Inès : il croyait donc pouvoir, sans profaner l'amour divin, y mêler une étincelle d'amour terrestre , de cet amour que le père chrétien ressent pour son enfant chérie ; il aimait la fille de l'officier Manolla avec une tendresse paternelle. Aussi devait-il unir les jeunes gens , et changer les titres de fiancés en celui d'époux. Qui donc eût accompli mieux que lui ce doux ministère ?
Toute la journée se passe en fêtes, en jeux de toute espèce; la chère la plus exquise garnit les tables; le vin généreux des Espagnes fume dans les coupes , et pétille bientôt dans les têtes ; il y a dans l'air un parfum d'amour et de joie qui réchauffe les cœurs, les embrase , les transporte ; tout le monde envie le sort du beau capitaine qui a cueilli la fleur la plus adorée de l'Andalousie et qui seul , parmi ses nombreux rivaux , a su conquérir la plus intraitable des beautés écloses sous ce beau ciel. Mais tous s'accordaient à dire que le choix d'Inès est une preuve de vertu , de noble intelligence. En épousant Alvarès , elle épouse à la fois la loyauté , la vaillance et l'honneur.
L'ombre du soir descend enfin sur la villa : alors le jardin s'allume de mille feux rouges, violets, jaunes, bleus, les uns semblant les reflets d'or des étoiles , les autres paraissant les longs et fantastiques regards d'invisibles fantômes ; et tout l'horizon qui s'offre aux yeux est pailleté de cette myriade de lueurs. A cette 'heure , les convives sont dispersés dans les bosquets , sur les pelouses , dans les charmilles. Les dames reçoivent de tendres aveux qu'elles feignent de ne pas écouter , mais que, du moins, elles entendent toujours; on se lutine, on se poursuit innocemment ; les gondoles s'agitent sur l'onde bruissante ; ce sont les bruits, les bourdonnements d'une ruche humaine qui prend sa volée vers le calice d'une fleur, — vers la fleur du plaisir.
La sentimentale fiancée veut quitter un moment l'éclat
de cette fête qui tourbillonne autour d'elle, et qui, malgré tous ses efforts , est impuissante à étourdir ses plus amères pensées. Elle quitte le jardin, se rend au salon; puis elle se laisse tomber sur un sopha; là, voilant son visage de ses deux mains :
— Minuit va sonner, dit-elle , on va se rendre à la chapelle. C'en est donc fait, ô mon Juan...
La douleur se réveillait pins irritante au moment du sacrifice.
Le capitaine, qui épiait tous les pas de celle qu'il nommait déjà sa femme, arrive bientôt dans ce salonoù la belle espagnole cherchait un peu de solitude. Heureusement il n'entendit pas les paroles que ses lèvres laissaient échapper ; mais il aperçut son attitude' chagrinée et pensive , il s'en alarma.
Inès , à sa vue , se redressa vivement et affecta de paraître riante ; mais des larmes perlaient encore dans ses prunelles. Del Hespidos se troubla, il prit un siège, et s'adressant à la jeune fille avec bonté :
— Qu'avez-vous , senorita?... pourquoi ces larmes dans un si doux moment ?
— Des larmes, senor?... Oh! non, reprit-elle; mais un peu d'émoi , bien naturel dans un moment semblable , un peu d'agitation que vous excuserez, j'en suis sûre; tout cela, joint à l'étourdissement de cette fête, a quelque peu indisposé votre fiancée... Mais vous-même , capitaine, vous tremblez ! . . .
— Merci , mon enfant , répondit Alvarès ; merci de vos paroles qui me rassurent. Oui, je tremblais en vous voyant des pleurs; moi qui n'ai jamais eu dans un combat le plus léger frémissement , je tremble pour vous , jeune femme ; je tremble que vous ne m'aimiez pas , que vous ne me suiviez à l'autel contre votre gré , et cependant personne ne vous y a forcée , n'est-ce pas?... Dites-moi qu'aucun amertume ne se mêlait à vos larmes de tout-à-1'heure ; ditesmoi que vous m'appartenez sans regret. Mon Dieu ! pauvre
enfant, ajouta-t-il plus gaîment, est-ce le titre depoux qui vous effarouche? Est-ce que cette noble cérémonie me fait paraître à vos yeux sous les traits menaçants d'un Barbe- Bleue, d'un Bartholo. Calmez-vous, ange d'innocence et de délicatesse, sachez que vous avez affaire à un galant homme. Vous serez ma sœur, ma fille , tout ce que vous voudrez et tant que vous le voudrez ; peu m'importe , pourvu que vous consoliez le pauvre affligé , ô ma compagne chérie ! . . .
— Que vous êtes bon ! Àlvarès , dit-elle en lui serrant affectueusement la main.
Au même instant, il se fît au dehors une grande rumeur, un tumulte extraordinaire; les femmes poussaient des cris d'effroi , de détresse ; les hommes appelaient aux armes , à la vengeance, et des coups de carabine retentirent dans le jardin. Inès , tremblante aussi , cherchait dans son esprit quelle pouvait être la cause de tout ce désordre.
— Par la mort-Dieu ! s'écria le capitaine en se levant , que signifie donc tout ceci?
— Est-ce l'incendie? est-ce le démon?. . . fit la jeune fille épouvantée.
— C'est pire que tout cela ! dit la vieille dame en entrant toute hors d'elle-même au salon où se trouvait sa fille. Capitaine ! sauvez-nous; ce sont les brigands.
Or , en Espagne , ce mot cause plus d'épouvante qu'en d'autres pays le signal du loup et de l'avalanche.
C'étaient, en effet, les brigands andaloux.
Sous la conduite de leur chef redouté, ils étaient descendus du fond de leurs montagnes , et pareils à une nuée d'oiseaux nocturnes , ils s'étaient abattus sur la villa magique , qui resplendissait , dans la nuit , de fête et de lumière comme une immense luciole ; ils allaient là , forts , nombreux , pleins d'une incroyable audace , surprendre cette foule désarmée; la réunion était riche, la proie devait être belle. ... Ils ne se préoccupaient pas du danger.
D'ailleurs, les brigands n'étaient-ils pas sous la sauve-
garde et la conduite de leur invincible chef, de cet homme terrible qui s'était fait Tépouvantail du pays et qui conduisait toujours ses bandes armées avec une telle prudence, que jamais il ne les avait laissé tomber dans la moindre embuscade ! Avec lui , les brigands allaient partout , ils se fussent jetés vivants au milieu d'un incendie, s'il l'avait commandé; et ils étaient persuadés que le feu ne les entamerait pas. C'était le Mahomet de ce peuple d'infidèles , et jamais prophète ne fit disciples plus idolâtres.
Les brigands ! ce sont Jes brigands ! . . . — A ces mots qui rappellent de si poignants souvenirs , le malheureux Alvarès frissonne. Quelle coïncidence terrible! Au moment où il tâche d'oublier la manière dont il a perdu son fils , un épouvantable incident lui rappelle ce triste épisode de sa jeunesse. Est-ce que Dieu veut le punir de n'avoir pas conservé la fidélité conjugale au tombeau de sa première épouse? Est-ce donc qu'il a trahi la mémoire de celle qui la quitté , emportant au ciel son anneau d'alliance ?. . .
Mais , par Saint-Jacques ! ce n'est pas le temps de penser, c'est l'heure d'agir, car déjà de toutes parts lès brigands sont maîtres et vainqueurs. C'est en vain que les officiers ont voulu se défendre : pris à l'improviste , dispersés dans les bosquets du jardin , ils sont pour la plupart tombés sous le fer des assaillants , et leurs bras amollis par le plaisir n'ont pas su retrouver la vigueur des batailles. Le sang rougit la terre parfumée ; le râle gémit où soupirait tout-à l'heure la voluptueuse harmonie. C'est la désolation, c'est l'enfer, c'est la mort ! et tout cela... ce sont les brigands.
Une bande compacte de ces malfaiteurs s'avance , écartant ceux qui osent encore s'opposer à son rpassage ; ils arrivent près de la maison , ils pénètrent de force dans le salon d'Inès... A leur tête marche leur redouté général.
0 rage ! le vaillant Alvarès sent bouillonner dans la poitrine son sang de guerrier : il met le sabre à la main , et fait tomber à ses pieds le premier brigand qui s'avance
vers lui... D une voix tonnante il appelle ses amis , ses défenseurs. . . Il veut chasser cette horde infâme ou mourir en héros !
D'un geste , le chef des brigands arrête mille coups qui se dirigeaient vers le capitaine des dragons , puis il le regarde avec une terrible ironie. C'est donc là cet effroyable voleur ! et cependant c'est un jeune homme de vingt ans à peine , ses traits sont doux , il a les cheveux blonds , le sourire aux lèvres ; son costume est brillant , c'est presque celui d'un gentilhomme ; les broderies d'argent folâtrent sur son habit ; il a belle et fière mine , le brigand des montagnes ; une riche épée est suspendue à son côté , un flamboyant panache décore son chapeau... et pourtant ce n'est qu'un Cid de pillards ! Le croirait-on , à voir cette mine avenante et fière ?
— Capitaine Alvarès , dit-il avec un ricanement, tu m'as bien souvent tué du monde , avec tes dragons maudits ; je prends ma revanche , ce soir , comme tu vois 1 . . .
— Tu es trop lâche pour accepter mon défi , s'écria le capitaine furieux.
— Vite, senor, dit énergiquement la dame Manolla , prenez vite dans le château tout ce qui vous convient ; mes bijoux, ma fortune sont à vous, à vos camarades; mais quittez promptement ces lieux que vous désolez.
O surprise 1 la jeune Inès , palpitante d'une émotion bizarre , a relevé la tête au son de voix du chef des voleurs... Elle contemple cet homme, pousse un grand cri , et se jette dans ses bras :
— Juan ! s'écrie-t-elle f mon Juan I c'est donc toi... Je savais bien que tu serais venu... Tu es là, je n'ai plus peur, défends-nous de ces brigands I . . .
— Que parles-tu de te défendre , jeune fille , s'écria le chef ; apprends enfin qui je suis ? On m'appelle Henrique Alimennos ! je suis le brigand redoutable des montagnes de la Sierra-Nevada !
À cette révélation terrible , Inès pousse un second cri et tombe évanouie.
— Misérable ! tu rends cette jeune fille folle , dit Alva* rès avec angoisse. ■
— Folle, non pas, mais amoureuse, répondit le brigand avec un air de triomphe. Or donc, écoutez-bien, Mes* seigneurs , ce que je vais vous dire. La résistance est inutile, cette maison est entourée par un triple cordon de mes gens; à cette heure il n'y a aucun secours à attendre. Ici je suis le maître... écoutez-moi. Depuis longtemps j'aime Inès et j'en suis aimé. Je l'aime comme un espagnol ! c'est tout dire ; uu tigre tient moins à sa proie que moi à mon amour. Or donc , j'ai pris le nom de Juan , le fils de la pauvre Marguerite , delà chaumière voisine !... Et chaque matin j'allais tendrement deviser avec la signorita dans son gracieux pavillon que vous connaissez. Vous me parliez de bijoux , de fortune , ma bonne dame. Ce n'est pas là , vrai Dieu ! ce que nous cherchons ce soir, et je défends à un seul de mes gens, sous peine de mort, d'enlever rien d'ici, ne fût-ce qu'un maravédis. Mais ce qu'il me faut , c'est ma fiancée , mon Inès , celle dont on tyrannise les sentiments et qui a juré de n'être qu'à moi... On ne veut pas me la donner, je viens la prendre !
— Horreur ! cria Mrae Manolla éperdue.
— Oh ! la fatalité! dit Alvarès , agitant sa lame ensanglantée. Mais en un moment il fut entouré et désarmé par dix hommes robustes de la troupe du bandit.
L'audacieux Alimennos saisit dans ses bras , comme il aurait fait d'un enfant, la jeune fille toujours évanouie; on aurait dit un loup emportant un agneau sans défense. Puis , avant de s'éloigner , il brave encore son rival :
— Adieu , capitaine , je te hais , dit-il , car souvent tu as fait couler le sang de mes soldats , car tu as voulu me ravir le cœur de ma bien-aimée... Je pourrais te tuer, j'aime mieux te laisser la vie; tes souffrances me vengeront plus que ne le ferait ton sang répandu .
— Tu as tort de ne pas me tuer , tandis que tu le peux , dit le capitaine d'une voix étranglée. . . Si je vis pour souffrir , je vis aussi pour me venger. Oh 1 l'horrible tempête de haines que tu amasses sur ta tête , insensé !
Le chef de brigands répondit par un ricanement prolongé ; il fit signe à ses hommes d'épargner Alvarès et de le suivre , puis il s'enfuit légèrement , emportant avec précaution sa gracieuse proie. En un moment le salon fut désert.
— Inès l Inès ! cria convulsivement la mère éplorée , mon amour ! ma fille ! . . . Àh ! . . .
Ce fut le dernier cri de la mère ; elle retomba dans les bras du capitaine sans force et sans vie. . . Son cœur ne battait plus ,.elle était morte !
— Fatalité ! fatalité ! dit l'officier , en brisant avec un inexprimable délire son sabre contre la muraille.
— Fatalité ! . . . — Puis un sombre génie lui murmurait à l'oreille cet autre mot : Vengeance ! !