‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 128 sur 143 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

Un mariage dans les montagnes.

A la frontière méridionale de l'Espagne , et non loin de Grenade s'étend la vaste chaîne de monts qu'on appelle la Sierra-Nevada.

C'est là, dans ces mille défilés , dans ces gorges, dans ces ravins , au milieu de cet inextricable labyrinthe que la nature a formé sur la terre , c'est là que l'audacieux ravisseur a planté sa tente ! Lui seul connaît à fond les traces de ces mille routes qui se croisent en sens divers , et sont autant de pièges pour l'inhabile voyageur. Lui seul, le prince des bandits , connaît bien ses montagnes , ses vieilles et fidèles amies qui ne l'ont jamais trompé; il a creusé leurs larges flancs pour s'y faire des retraites, et les monts

dociles ont recelé le brigand et tous ses compagnons. C'est en vain que les soldats de Sa Majesté Catholique ont cru maintes fois pouvoir se hasarder dans ces endroits périlleux , avec l'espoir de capturer enfin le terrible Alimennos. Tous ceux qui sont entrés dans cette sorte de gouffre n'en sont point revenus , et les oiseaux de proie ont dévoré leurs cadavres ignominieusement laissés sans sépulture.

Quelquefois le capitaine Alvarès , à la tête de ses dragons, avait pourchassé les brigands dans la plaine, lorsqu'ils sortaient de leurs repaires ; il leur en avait même tué un certain nombre, mais jamais il n'avait réussi à faire prisonnier ce chef qui semblait jeter au monde civilisé un éternel défi !

Il est minuit, heure sinistre ! Alimennos traverse à grands pas la campagne pour regagner les monts qui lui servent d'asile : il fuit , emportant la jeune fille qui ne fait pas encore le moindre mouvement. Pour la première fois le brigand à l'âme de fer se sent ému ; une vague inquiétude l'obsède... Si la senora était morte , si l'horreur de cette révolution subite avait brisé ce corps si frêle et si délicat ; si son àme , ^déliée de ses liens terrestres par cette brusque secousse , était remontée vers le ciel ! . . . Alimennos tremble... il s'arrête, il touche le front de la jeune fille. . . Ce front si pur est froid, glacé comme la tombe,.. Grand Dieu ! mais son cœur bat, elle respire encore, elle n'est pas tuée. — ■ Merci ,' Seigneur ! s'écrie involontairement Alimennos. — Le brigand songe à Dieu, parce qu'il a tremblé pour celle qu'il aime.

Ainsi Dieu est partout, même dans la bouche de l'impie !

Cependant les brigands arrivent à la Sierra-Nevada ; le chef veut être seul , et s'enfonce dans le flanc d'une montagne où se trouve creusé son logis, espèce de salon souterrain richement meublé de rapines de toute nature ; il dépose la jeune fille sur un siège et congédie brusquement ses hommes , sans s'inquiéter des murmures qu'ils font entendre et du vif mécontentement qui éclate dans leurs (rails ,

suite de la défense qu'ils ont reçue de piller la villa si riche et si splendide. Vrai Dieu ! la belle proie manquée par tous ces voleurs ! C'était bien la peine de risquer une expédition si hardie et de surprendre un château peuplé de merveilles» pour n'emporter qu'une femme! Est-ce que les femmes maintenant sont si difficiles à prendre? — Est-ce qu'elles ont tant de prix? — Est-ce que le capitaine a perdu la tête? — -Une femme ! encore il la tient pour lui seul....— C'est monstrueux. — * C'est une trahison !

Telles sont les réflexions que font les compagnons d'Henrique , mais à voix basse , bien entendu , car si le capitaine avait saisi quelque chose de ces propos égrillards , il y aurait eu plus d'un coup de justice expéditive. Malheureux bandits 1 ils ont subi mille fois le supplice de Tantale ; ils ont vu de l'or, et malgré leur soif, ils n'ont pu en prendre ; ils en ont vu beaucoup, et ils n'en ont pas ravi une parcelle. Le chef le leur avait défendu ! — Mais par Saint-Jacques-de- Compostelle 1 il ne devrait pas souvent jouer à ce jeu-là ! . . .

Cependant , Henrique Alimennos est seul avec sa proie ; il la contemple à la lueur d'une lampe pâle et vacillante ; il a le regard sombre, il a toujours l'air anxieux , et la respectueuse attitude de son rôle de Juan lui revient malgré lui. On dirait qu'il a peur du réveil de cette enfant.

Oui , vraiment, il en a peur ! Ainsi sont faits les hommes. Les plus fiers ont toujours au fond du cœur quelque endroit vulnérable qui, pareil au talon d'Achille, n'a pas été plongé dans le Styx.

Au bout de quelques instants de stupeur et de silence , Inès se réveille; elle rassemble ses souvenirs confus, mais ses yeux demeurent fixes , étonnés ; on voit qu'elle ne se souvient pas encore de la scène terrible qui s'est passée. Elle songe à son mariage, à la fête , puis... rien... la mé^ moire ne lui revient pas encore. Enfin, son regard se porte sur Henrique qui la contemple, muet, découvert, l'œil humide , comme le beau Juan de ses causeries matinales. Elle se souvient alors et se redresse énergiquement.

Elle dit d'une voix brève et saccadée :

— Vous n'êtes pas Juan , mais Alimennos de la Sierra- Nevada; vous êtes un brigand, et vous m'avez enlevée.

— Oui , dit l'autre en tremblant d'émoi.

— Que prétendez-vous faire de moi , senor bandit?

La voix d'Inès n'exprimait point la colère ; la jeune fille enlevée loin des siens ne semblait point ressentir d'épouvante. Elle réfléchissait.

— Ce que je prétends faire de vous ? rien, sur mon âme ! fit Henrique avec douceur , rien que ce que vous voudrez. Ordonnez : le paysan ou Vautre (il n'osa pas prononcer le mot) est toujours votre esclave, jeune fille, votre respectueux adorateur, ô ma gentille madone ! Ordonnez, je suis prêt.

— Vous êtes un infâme audacieux.

— Accablez-moi d'épithètes injurieures, outragez-moi r tuez-moi, pauvre enfant ; je répondrai toujours par ce seul mot : je vous aime. Oui , j'ai pour vous la passion la plus ardente; il suffirait de votre souvenir peut-être pour me donner la force de soulever , nouvel Atlas , ces monts dont le poids pèse sur nos têtes. Je vous aime , c'est-à-dire que , pour vous, je sacrifierais non seulement ma vie, mais celle de tous mes chers compagnons... car, pour vous enlever, j'ai mis en péril, sans y songer un moment, le sort de mille hraves. Et puis , vous ne me connaissez pas : vous ne savez pas qu'on m'appelle le géant de ces montagnes ! . . . Je suis, le chef , le prince , le roi , la terreur du pays qui m'environne. Ici, dans ces défilés, je suis à l'abri de cette société qui me vomit ses sbires ; quand ils sont arrivés jusqu'aux environs de ces retraites , ils tombent écrasés par des forces invisibles. On tremble devant moi. Je suis le maître, Inès ; je suis plus qu'un homme pour les autres hommes, je suis presque un dieu ! Les balles glissent sur mon corps, le fer s'émousse quand il me frappe. Je ne sais pas ce qu'on, nomme la peur. . . et devant vous cependant , mon Inès , je retrouve mes vingt ans et ma faible jeunesse , je suis un enfant qui pleure ! . . .

— Senor , répliqua-t-elle , vous allez me rendre à ma mère , à mon fiancé !

— Au capitaine Alvarès, s'écria le brigand avec rage, au capitaine? Oh ! non.

— Eh bien ! vous ne m'aimez pas, Juan. . . .

Ces simples mots apaisèrent la tempête ; le faux Juan s'adoucit tout-à-coup ; humble et docile , il dit d'une voix déchirante :

— Inès , j'obéirai ; je vais vous rendre à cet homme.. ^ à votre mère. Venez.

Mais elle lui saisit les mains avec égarement, et, pleine d'exaltation, elle s'écria, rayonnante d'une beauté sublime:

— Non ! non ! je reste , Juan , je reste. Eclate ,~ 6 volcan d'amour qui bouillonnais dans mon cœur ! t'est toi que j'aime , vois-tu , toi seul. Que m'importe qui tu es? tu es mon amant. J'aimais Juan le pauvre laboureur, j'aimerai ïïenrique Àiimennos , le fier génie des monts de la Sierra- Nevada. Quand une espagnole a respiré l'amour , c'est que Dieu l'enchaîne à celui qui lui inspire ce sentiment de feu. Comme toi , je ne dirai qu'un mot : Je faime! Tes idées seront à moi ; j'appellerai préjugé ce que tu diras préjugé , vertu ce que tu nommeras vertu. Qu'est-ce qui fait la gloire? C'est la force et l'intelligence. Tu es fort, tues brave , tu es grand.... Tues le mauvais génie des autres : que m'importe ? Tu es mon bon génie à moi , cela me suffit. Est-ce que , d'ailleurs , je croyais que tu fusses un paysan avec tes beaux cheveux , tes belles mains , tes beaux habits ? Est-ce que je ne voyais pas que tu étais quelque chose que tu voulais me cacher? Je t'aimais cependant, Pourquoi ? Parce que Dieu l'a voulu ainsi ; parce que nos destinées sont depuis longtemps liées l'une à l'autre. Il faudrait être sacrilège pour me séparer de toi. . . . Tu as bien fait de me ravir à cet homme, à ce capitaine que je n'épousais qu'avec douleur; car au milieu de ces fêtes resplendissantes, il me manquait ma plus riche étoile : mon amour ! Jvt maintenant tu m'aimes , je le vois; car tu n'hésiterais

pas à ni obéir , même à cette heure où tu es le maître. Sois heureux, Juan , voici ta femme. Qui que tu sois, je suis ta femme, entends-tu bien? Je suis à toi, prête à t' aimer vivant, et prête à te pleurer mort, comme ta fidèle veuve.

Elle dit, et tomba épuisée dans les bras d'Alimennos qui la couvrit de baisers brûlants.

— rÀh! merci, mon ange , dit-il enivré, merci i Je ne méritais peut-être pas tant de bonheur. ...

Ainsi tu l'as dft toi-même : tu es ma femme , tu es à moi ; sois bénie... mais aussi, sois heureuse. Non, jamais, tu n'aurais connu d'amant plus empressé que moi ; tu seras la reine, la déesse en ces lieux où je commande. A toi mes richesses , les fines étoffes , les parures , à toi les dépouilles 'des deux mondes; je veux qu'on t'adore ici. Rien n'est trop beau , trop magnifique pour toi , sublime enfant , héroïne d'amour.... Sois donc à moi : à nous les délices , les joies que les hommes cupides ne connaissent point; à nous, dans ces cavernes, les délices du ciel ! Enfant, c'est toi qui Tas dit : tu m'aimes ; sois à moi. . . .

Mais le premier moment de délire passé, la jeune vierge se détacha des bras de son amant :

— Silence , dit-elle , point de ces impétueux transports, Henrique ; je serai à vous quand je serai votre femme. Mon honneur est le seul préjugé que je vous demande la permission de garder. Mon honneur'et ma religion... je les' conserverai toujours.

— Quand vous serez ma femme , senora ! Que voulezvous dire, par saint Jacques?

— Je veux dire quand un prêtre nous aura bénis. Le brisand éclata de rire :

— Est-ce que vous croyez , mon enfant , que j'ai des robes noires enrôlées parmi mes soldats, ou que nous pouvons aller tranquillement nous marier dans la cathédrale de Grenade?

— Silence ! dit la vierge avec solennité ; ne blasphémez pas des choses saintes ; les hommes les plus corrompus ont •

toujours un reste de piété qui les sauvera peut-être au jour du jugement suprême. Vous dites connaître l'amour , ce rayon de la divinité... et vous seriez un impie ! Non, Henrique, cela n'est pas possible. D'ailleurs, voulez-vous flétrir devant Dieu la femme que vous aimez de tout votre cœur?

- — Comment voulez-vous qu'un prêtre nous unisse? répondit le brigand étonné.

-7-Ecoutez-moi, dit encore Inès; au nombre des personnes les plus dévouées à notre famille, au nombre des meilleurs amis de mon père , se trouve un respectable prêtre ; il s'appelle le curé Berlinos. Un mot de ma main le ferait arriver jusqu'au fond de ces montagnes ; une prière de moi suffira pour qu'il consente à nous unir. Qu'il vienne , et je lui dirai : — Vous deviez munir au capitaine Alvarès, mais je ne l'aimais point d'amour, je ne l'épousais que par dévoûment. Celui que j'aime est ici. Aimé par moi, maudit par tous , il ne peut être maudit par vous , car vous êtes un prêtre chrétien ; et , du moins , malgré ses anathèmes , il connaîtra les deux plus nobles joies de la vie terrestre : la bénédiction du ministre catholique et la chaste alliance de la femme adorée....

Voilà ce que je lui dirai; Henrique, le voulez-vous?

— Et s'il refuse?

— Alors, dit-elle impétueusement, je serai damnée avec toi, et ma damnation éternelle retombera sur lui. Mais, ajouta-t-elle plus doucement , il ne refusera pas , le bon pasteur.... Ecoutez-moi donc, Henrique : je vais écrire au vénérable Berlinos pour qu'il vienne assister sa fille dans la circonstance la plus solennelle de sa vie. Pouvez- vous , oui ou non , lui faire parvenir un billet sans danger?

Alimennos, toujours docile, réfléchit un moment et répondit :

— Dès demain , signora, votre volonté sera faite.

— C'est bien, laissez-moi reposer, de grâce, fit-elle en le congédiant ; car je jure qu'avant la bénédiction du prêtre > vous nejecevrez rien de moi , pas même un seul baiser.

Chose étrange ! le fier brigand, subjugué par l'ascendant d'une faible femme , s'éloigne , et , quoique bouillonnant d'amour, il abandonne au milieu d'une nuit pleine de fièvre l'amante qu'il tenait en sa puissance, et qui lui commande en reine , lorsqu'elle n'est que sa captive et qu'elle lui a dévoilé toutes les faiblesses de son cœur ! . . .

Admirez aussi le pouvoir de l'àmôur sur cette frêle enfant. Au lieu de ressentir une profonde horreur de se voir ensevelie , pour ainsi dire , dans les entrailles de la terre ; au lieu de reculer épouvantée du contact d'un brigand détesté, elle l'enveloppe de sa tendresse comme d'une égide , elle le domine, elle l'aime sans appréhension et sans effroi, mais avec toute l'ardeur du sentiment de l'épouse. Elle veut être à lui pour toujours ! Et dans son délire langoureux, elle oublie l'infortuné capitaine Alvarès, elle ne songe plus même à sa mère , — \k sa pauvre mère qu'elle ne croit pas morte, hélas!

0 jeunes femmes écloses sous le soleil d'Espagne ! votre cœur est brûlant comme le ciel qui vous a vu naître. Il faut que l'amour soit votre couronne de mariée.

Inès passa la nuit dans la solitude ; on devine qu'elle ne dormit pas et qu'elle fut toute à ses tumultueuses pensées. Toutefois, elle était bien résolue de lier sa vie tout entière à celle d'Henrique ; rien n'aurait pu la dissuader de cette résolution , et d'une main ferme elle écrivit le billet qui devait appeler le curé Berlinos dans ces montagnes de la Sierra-Nevada , pour accomplir son pieux ministère, pour faire deux époux ....

Le lendemain, de grand matin, le bon prêtre reçut par un mystérieux message une lettre de l'écriture d'Inès ; il se hâta de lire ce qui suit :

« Bon père , vous avez connu , chéri l'officier Manolla , » l'auteur de mon existence ; depuis lors, sans doute, vous » vous occupez pieusement à consoler ma mère de l'enlève- » ment de sa fille. Vous tous qui m'aimez, ne craignez rien » pour moi ; je suis en sûreté sous la sauvegarde d'un

» homme pour qui la loyauté n'est pas un vain mot. Je ne » sais si je m abuse , bon père ; mais je crois que vous » m'avez toujours aimée comme votre enfant. Eh bien ! si » vous m'aimez encore, si vous tenez à mon bonheur dans » cette vie, à mon salut dans Fautre, ne manquez pas de » faire'ce :que je vous dis. Aussitôt la réception de ce bil- » let, mettez-vous en route, dirigez-vous du côté des monts » de la Sierra-Nevada ; vous vous arrêterez à l'endroit où » les cinq chemins se joignent, au lieu dit le Santo-Jose- » pho. Là, deux hommes dévoués vous serviront de guide ; » ils vous prieront de vous laisser bander les yeux ; obéis- » sez , de grâce , et suivez-les sans crainte ; ils vous con- » duiront près de moi.... Je vous prie , par le salut de » mon âme , vous ne courrez aucun péril ; c'est moi qui » vous l'assure. Ainsi , venez pour moi.

» Dites^ au capitaine Alvarès qu'il m'oublie.

» Votre fille bien-aimée et bien respectueuse r . » Inès Manolla. »

A la lecture de ce billet, le courageux pasteur, qui priait auprès du corps glacé de la malheureuse veuve, s'écria :

— En route fies morts ont moins besoin de nos prières que les vivants de nos secours. En route ! je pars pour les montagnes. Mon enfant m'appelle ; elle va peut-être mourir , elle appelle ma bénédiction dernière ! . . . Ce n'est point la'crainte du péril qui m'arrêterait; car notre vie à nous, pauvres pasteurs, appartient à notre divin maître Jésus- Christ, i

Puis bénissant le cadavre de la veuve Manolla :•

— Adieu , dit-il , digne et sainte femme ! Adieu , pauvre mère percée des sept douleurs comme Marie. Je vais revoir ta fille, et la disposer peut-être à. te rejoindre là-haut.

ïl dit , et s'éloigna d'un pas rapide , se dirigeant vers le

lieu (Jue la missive lui indique ; il arrive à l'endroit du

Sahto-Josepho , sans que son cœur batte de la moindre

, crainte ; deux hommes se présentent, lui bandent les yeux

silencieusement , et le guident avec mille marques de respecta travers les interminables détours de la Sierra-Nevada ; au bout de trois quarts d'heure de marché, on s'arrête : le bandeau tombe des yeux du prêtre. Berlinos regarde ; il est dans une sorte de caverne , dans ce souterrain dont nous avons donné plus haut une courte description. Devant lui se présente Inès , h front riant , le regard illuminé de joie ; et près d'elle se dresse, dans sa taille majestueuse, le jeune et fier ravisseur, Henrique Àlimennos le maudit.

0 surprise ! la jeune fille est calme , souriante ; elle ne songe pas à mourir ; les roses de la vie colorent sa joue , comme au temps où elle respirait l'air pur en liberté. Quel est ce mystère? Elle échange avec le brigand un regard d'intelligence et d'amour.

Inès s'agenouilla devant le pasteur.

— Soyez bénie, ma fille, dit-il en la relevant avec bonté, soyez bénie parle vieillard qui vous chérit comme un père. Vous m'avez appelé , j'accours, heureux et fier départager vos périls, quels qu'ils puissent être, heureux de vous bénir si vous touchez à votre dernière heure !

En parlant ainsi, le prêtre fixait sur le brigand des yeux pleins d'un courage tranquille et résigné.

Mais le brigand ne répondit que par un ironique sourire à cette espèce de défi du saint homme.

La jeune fille reprit avec résolution :

— Mon père , je ne vous ai pas mandé pour que vous m'aidiez à. mourir, mais pour que vous m'unissiez à celui que j'aime.

— Pauvre enfant ! dit le curé Berlinos qui croyait* que la jeune senora avait perdu la raison ; que parlez-vous encore de mariage? Vous songez à la vie, au bonheur, à la liberté ; mais vous êtes au pouvoir d'un homme impitoyable ; il ne lâchera pas sa captive , malgré toutes vos prières et les miennes. Un mariage ! je vois bien la fiancée; mais, hélas ! votre malheureux fiancé est bien loin d'ici.

— Mon père, voilà celui que j'aime, voilà l'homme à qui je vous prie de m'unir devant Dieu.

Et, toujours souriante, elle montrait du geste Henrique Àlimennos.

— Oh ! je suis bien dans mon bon sens ; cher pasteur, continua-t-elle ; vous semblez en douter ; mais écoutezmoi. L'homme que vous voyez là , debout , est celui qui a reçu mes premiers serments , ma première tendresse. A Finsu de ma mère , je le recevais chaque matin dans le petit pavillon situé au bout du parc. Je ne savais pas , il est vrai, que ce fût l'homme terrible que vous dites ; il avait pris le costume et les allures d'un paysan d'Andalousie. Ainsi , je l'aimai comme une espagnole, c'est-à-dire prête à partager son sort quel qu'il fût , à le regarder toujours comme mon maître et mon seigneur, quand même il n'aurait été pour tout le monde qu'un vil esclave. Je l'aimai , je l'aime encore , bon père , et je suis presque heureuse de cet enlèvement que vous déplorez tous comme une catastrophe, comme le ravage du tonnerre ! Mais, ajouta la jeune vierge avec une expression de pudeur charmante , quelque fort, quelque vivace que fût mon amour, je suis toujours restée pure ; et, prête à lier ma vie aux étranges destinées de l'homme chéri , j'ai voulu sanctifier cette union parla présence d'un ministre du Seigneur»

Elle dit, et s'agenouilla de nouveau.

Le terrible fiancé restait toujours immobile, fixant sur le prêtre des regards étincelants.

— Folie! folie que tout cela, mon enfant, s'écria le curé Berlinos ; sans doute , les tortures morales que l'on vous a /ait subir vous font tenir ce langage insensé ; mais vous aviez accepté la main de l'honorable capitaine Alvarès del Hespidos , vous n'aimiez donc pas le bandit qui vous opprime.

— Misérable ! murmura le fougueux Alimennos.

— Oh ! dit Inès, non, bon père; on ne m'opprime pas ici, je suis libre, libre de mes démarches et de mon cœur, et je

me crois aussi en sûreté sous l'aîle puissante démon fiancé, même au milieu de ces noires cavernes , que si j'étais en plein soleil dans les rues populeuses et brillantes de Grenade.

— MaisAlvarès?...

— Je ne l'aimais que d'une pure et douce amitié.

— Mais votre mère ?. . .

■. — Elle ne pourra que me bénir d'être toujours restée pieuse et pure , malgré l'amour qui dévorait mon cœur. — Ah ! votre mère. . . vous ne savez pas qu'elle est morte !

— Grand Dieu !

— Oui, morte d'horreur cette même nuit ; et maintenant, si vous l'osez, devenez la femme de son meurtrier.

A cette terrifiante nouvelle, la jeune fille baissa le front comme un roseau courbé par l'orage , et des pleurs abondants coulèrent de ses joues.

Mais le bouillant Alimennos, qui contenait à grand'peine son impatience pendant toute cette scène , la laissa éclater eu voyant le prêtre montrer tant d'audace , et chercher à détourner de lui la femme qu'il aimait tant.

Il prit la parole pendant qu'Inès pleurait. . — Par mon saint patron ! s'écria-t-il, maudite robe noire! ne suis-je pas trop bon d'écouter tes sermons depuis une heure ? Vrai Dieu ! il est déjà fort heureux pour toi que je tolère ta présence en ces lieux où aucun des tiens n'aurait pénétré que pour disparaître en morceaux. Or ça , saint homme, voici ce que j'ai à te dire : cette jeune fille et moi, nous nous aimons de la tendresse la plus vive et la plus vraie. Pour elle , je consens à te faire grâce , et même à souffrir tes discours sans qu'il te. soit fait aucun mal. Mais si tu rechignes encore , si tu refuses de nous marier comme elle le demande, vrai Dieu ! tu seras dans une seconde auprès du Père-Eternel I . . .

Et le brigand furieux fit étinceler un large poignard.

— Faites , impie , dit le pasteur toujours calme et les bras croisés sur la poitrine.

•Hors de lui, le bandit allait frapper et tacher de sang la robe virginale d'Inès ; mais celle-ci se redressa et sépara promptement le bourreau de la victime. Il ne fallut qu'un geste suppliant pour qu'Henrique remît son poignard dans le fourreau.

Puis la jeune fille s'adressa encore au curé Berlinos ; le délire lui revenait.

— Vous refusez, mon père?

— Oui ,je refuse de cimenter cette alliance sacrilège. Qu'il me tue , qu'il me tue ; va , mon enfant , je n'ai pas peur.

— Mon père , continua-t-elie avec égarement , ne dites pas que vous me refusez. C'est la première grâce que je vous demande , et vous me la refusez.! Vous allez perdre mon âme, voyez-vous? Car je vous le dis encore.: je l'aime ! je l'aime, quand même il serait un démon venu de l'enfer. — Vous dites que c'est un réprouvé; je vous réponds : je l'aime. Vous dites qu'il a fait mourir ma mère... je pleure ma mère et je vous réponds : je l'aime. — Vous ne voulez pas nous marier?. . . Eh bien ! je vous dis que je serai à lui sans être bénie par vous ; je vous dis que je perdrai mon âme, et que c'est vous qui en serez cause! Vous le voyez : j'ai fait tout ce. que j'ai pu pour marcher dans les voies de Dieu , pour être sa femme et non sa maîtresse , et vous , l'ami de mon père , vous , pasteur chrétien que la Providence a mené en ces lieux , vous voulez perdre mon âme ! Faites , faites , mais je veux être à lui ; faites, mais jamais un prêtre ne prive les malheureux de sa bénédiction.

— Arrêtez ! s'écria Berlinos- attendri en face du délire de la jeune Inès; arrêtez , et calmez -Vous ; ces paroles terribles et solennelles font plus d'impression sur moi que les armes menaçantes. Non , je ne perdrai pas votre âme , jeune fille; et puisque la fatalité vous étreint dans ses serres, je veux au moins sauver votre vie de l'impureté. Je vous marierai.

— Oh ! merci , fit Inès en poussant un cri de reconnais sance.

Àlimennos lui-même était violemment ému. Le Dieu qui faisait jaillir l'eau du rocher tirait des pleurs de cet homme de hronze.

C'est d'ailleurs un fait à constater , un fait que tous les écrivains nous racontent : les brigands espagnols ont toujours un fonds de piété ; quand la tempête de leurs mauvaises passions n'est pas soulevée, ils pensent à Dieu, à la Madone; ils invoquent les choses sacrées, et la prière s'échappe quelquefois de leurs lèvres , comme l'onde qui ruisselle, limpide, d'une source limoneuse.

En présence de l'héroïque amour de la vierge adorée , de la bonté paternelle du vieux prêtre qui consentait à les unir; et surtout en songeant que lui , maudit par les hommes , allait recevoir une épouse devant Dieu , le rude Alimennos fut ému jusqu'au fond des entrailles ; il pleura, et tira de ses vêtements une petite relique en pierres fines qu'il porta à ses lèvres avec recueillement. C'était sa manière de rendre hommage à l'éternel !

Après tout, le rude Alimennos n'avait que vingt ans !

Inès aperçut ce geste de son bien-aimé , elle vit, dans ses mains briller la,pieuse relique , et lui demanda ce qu'était ce bijou.

— C'est , répondit Henrique , un bijou sacré que j'ai toujours porté attaché au cou depuis ma naissance.

— Êtes-vous donc né dans ces montagnes , dit le vieux prêtre ?

— Non ; j'y ai été apporté à l'âge de trois ans par ces braves compagnons qui m'ont enlevé à je ne sais quels parents. J'ai grandi sous leurs yeux, ils ont pris soin de mon enfance ; et reconnaissant en moi de la bravoure et de l'intelligence , ils m'ont élu leur capitaine. Voilà tout ce que je sais de mon origine.

Inès et le vieux prêtre échangèrent un regard de surprise et de curiosité.

. — Est-ce donc là , continua Berlinos, le seul signe auquel on puisse vous reconnaître ?

— .Son, padre, fitfifenriquë; je porte encore au côté gauche , à la place où mon cœur palpite , une petite tache en forme de croix. . . Cette tache et la relique , je n'ai pas d'autres indices; mais peu m'importe? ajouta-t-il d'un air dégagé.

Inès contenait avec peine son émotion.

Le vieillard considéra quelque temps la relique en perles fines , il y découvrit un chiffre , des armes à lui connues ; et tout-à-coup , il s'écria solennellement :

— Henrique Alimennos , brigand de la Sierra-Nevada. . . vous êtes le fils d'Alvarès del Hespidos , le capitaine des dragons !

— Qui , tu es son fils , répéta la jeune fille comme un vague et fidèle écho de la vérité.

— Moi ! le fils du capitaine! dit le brigand stupéfait. Alors le curé Berlinos et la jeune senora se mirent à lui

raconter à l'envi l'histoire de son enfance, cette histoire douloureuse qu'Alvarès leur avait racontée tant de fois ! Les signes de reconnaissance étaient certains ; d'ailleurs Inès démêlait dans les traits de son Juan des marques de ressemblance avec ceux de son père. . . c'était sans doute pour cette raison qu'elle avait ressenti une certaine sympathie pour l'officier de dragons. Une attraction invisible l'avait rapprochée du père de son amant ! Le vieillard et la jeune fille lui retracèrent le touchant tableau des pater- < nelles douleurs ; il y a vingt ans que le malheureux capitaine cherchait l'enfant qui lui avait été ravi ; il y a vingt ans qu'Alvarès demandait au monde des consolations impossibles. . . Henrique entendit aussi parler de sa mère, de sa bonne et douce mère ! . . . morte l'année même de la perte de son fils ! . . . Il entendit parler de tout cela , le brigand des montagnes, et il gémit comme un de ces damnés qui sentent bien qu'ils ne retourneront plus au ciel.

— C'est la Providence qui vous parle par ma voix , s'écria le prêtre d'une voix inspirée. Venez , fils d'Alvarès , quittez cet affreux repaire où vous perdez votre corps et

voire âme. Venez avec nous, sous l'aîle de votre chaste fiancée , rejoindre le meilleur des pères et lui faire oublier toutes ses infortunes passées. Fils d'Alvarès ! Dieu vous parle par ma voix : obéissez !

Et la belle senora joignait l'éloquence de ses regards humides aux paroles entraînantes du pasteur.

Henri que resta long-temps sombre et pensif , il sembla peser la résolution qu'il devait prendre; enfin il secoua la tête d'un air déterminé, et dit :

— Non, c'est inutile; je ne puis retourner dans ce monde qui m'a jeté tant de malédictions, tant de blasphèmes. Que je suis heureux d'avoir épargné les jours du capitaine , de ne pas avoir un parricide dans mes souvenirs ; c'est la Providence qui a bien voulu m'épargner ce châtiment terrible. Allez donc , bon prêtre , consolez mon noble père; mais , par le salut de votre âme ! ne lui dites jamais que vous avez retrouvé son fils dans l'hôte dangereux dç ces monts sauvages. Qu'il ignore toujours quelle fut mon étrange destinée. Il me croit mort depuis vingt ans , et me pleure depuis de longs jours ; il vaut mieux qu'il croit à la tombe qu'à l'ignominie. Hélas! au fond du cœur je ne m'abuse pas sur ma situation. Pasteur chrétien ! vous allez m' unir à mon bon ange , à la plus charmante, à la plus vertueuse des créatures... puis vous quitterez sain et sauf la caverne d'Alimennos... Ne songez plus au fils d'Alvarès , il est, mort pour le monde , pour son père , il doit l'être pour vous.

Telles furent les paroles d'Henrique ; vainement le bon prêtre lui parla longtemps de miséricorde., de pardon ', de vertu ; vainement il le pressa de quitter son dangereux séjour et la carrière impie qu'il commençait à parcourir; le jeune bandit se montra inébranlable; de plus , il fit jurer à Berlinos de ne jamais révéler ce secret au malheureux capitaine. Berlinos le jura sur l'Evangile.

Un moment après cette intime causerie , Henri que conduisit sa fiancée et le vieillard dans une grande salle sou-

terraine^oir 1 éclat des lampes jetait une vive lumière. Les compagnons du brigand étaient agenouillés sur deux files ; quelques-uns tenaient leur chapelet à la main.

C'était le temple du mariage , c'étaient les témoins de la noce !

Au fond de ce lugubre sanctuaire d'hyménée , on avait disposé une espèce d'autel sur lequel s'élevait un crucifix. Le prêtre s'avança de ce côté , et fit agenouiller les mariés devant lui ; puis il leur donna sa bénédiction.

Le pauvre vieillard était profondément ému.

— Henrique Alimennos ! dit-il , vous prenez pour femme Inès de Manolla ici présente ?

— Oui , répondit-il avec assurance , et je la protégerai jusqu'à la mort.

— Et vous , Inès , vous prenez pour époux Henrique Alimennos , le bandit de la Sierra-Nevada?

— Sur Dieu et sur mon âme ! je le prends pour époux; répliqua-t-elle.

— Devant Dieu , soyez unis ! que rien ne vous sépare ; ni les malheurs , ni les maladies , ni les épreuves. Il n'y a que l'impie qui sépare ce que Dieu vient d'unir.

— Amen ! répliqua l'assistance....

Ainsi furent unis en légitime mariage , sous les vieilles montagnes espagnoles , le brigand et la jeune vierge de l'Andalousie.

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