‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 129 sur 143 · CHAPITRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIEME

Une malheureuse revanche.

Un mois s'était écoulé depuis l'imposante cérémonie que nous venons de décrire : et depuis le jour de son mariage , la femme du bandit, fidèle à ses serments , a montré à son bizarre époux la soumission la plus entière , le dévoûment le plus absolu, l'affection la plus tendre. Qu'elle serait heureuse sans cette vie infâme !

Mais peut-elle être heureuse ? Elle tremble sans cesse

pour les jours aventureux de son mari ; aussi le suit-elle

dans toutes ses excursions , bravant la fatigue, méprisant

les dangers et puisant son inaltérable énergie dans l'hé-

, roïsme de son amour.

Henrique est toujours pour elle l'amant le plus tendre et le plus empressé ; mais il a beau trouver l'ivresse dans les yeux noirs de sa compagne, dans ses caresses voluptueuses, dans sa présence continuelle... Henrique a le sombre nuage du remords qui lui pèse sur le front. Il ne peut retrouver son insouciance de naguère ; il n'a plus la même prudence , la même ardeur quand il guide ses vautours à la curée. Il ne veut plus surtout qu'on répande de sang.

Bientôt les brigands ne voudront plus de leur chef.

Faut-il le dire? Aimé d'Inès , fils du noble del Hespidos, le jeune espagnol sent bien que l'infamie lui pèse ; et cette idée salutaire a germé dans son âme , depuis qu'il sait quel est son père , et qu'il a pensé à Dieu sous l'influence du vieux pasteur.

Mais le malheureux est entré dans une voie d'où l'on ne sort plus que pour aller au gibet ! !

Cependant , — ce jour-là , — les échos de la montagne retentissent du bruit multiplié d'une vive fusillade. Les dragons ont surpris le chemin des défilés r ils ont audacieusement attaqué les bandits à l'entrée même de leurs cavernes. Les casques et les glaives brillent au soleil , et la lutte la plus affreuse fait gémir les flancs de la Sierra-Nevada.

Àlimennos a retrouvé son courage de tigre; l'odeur de la poudre et du sang , le tonnerre des fusillades , le choc du fer... tout lui rappelle ses beaux jours , ses jours d'indifférence, de dangers et de victoires. Il frappe, il frappe tou jours ; il étonne , il fascine; il est "brave et beau comme le dieu Mars ! . . . Entouré de l'élite de sa troupe , il repousse les dragons qui osent l'attaquer , et qui n'ont pas craint de s'aventurer dans ses défilés, où ils trouveront leurs ïôm-

beaux! Encore mi moment, Alimennos sera vainqueur, comme toujours !

Mais, ô ciel, toute cette bouillante valeur s éteint comme par magie, le bras du victorieux bandit retombe sans force, le fer échappe de sa main frémissante.

Est-ce qu'il a peur?

C'est qu'il se trouve en face du commandant des dragons qui accourt avec un groupe nombreux de ses -soldats pour' r iduire le rebelle et vaincre cet invincible ; car les bandits, vaincus sur les autres points , se mettent à fuir en désordre, ou demeurent lâchement prisonniers.

L'escorte du chef elle-même , voyant le découragement de celui-ci , n'oppose plus de résistance à la fureur des assaillants.

Est-ce qu' Alimennos a peur?

Nous ne savons si c'est de la peur, mais il est vaincu !

Il est en face du capitaine Alvarès....

— Ah ! s'écrie celui-ci avec arrogance et triomphe , tu trembles enfin , mon beau ravisseur; à ton tour , maintenant, te voilà pris , voleur de femmes ! Comme tu as mal fait de ne pas me tuer, n'est-ce pas, tandis que tu le pouvais, pendant cette nuit épouvantable que tu te rappelles. Lâche ! lâche ! eh bien ! depuis ce temps , je n'ai vécu que pour ma vengeance ; j'ai épié jour et nuit ta retraite, j'ai déchiffré le labyrinthe de ce repaire montagneux. Eclairé par le flambeau de ma haine, j'ai étudié la Sierra-Nevada , et je la connais aussi bien que toi , brigand. Ta troupe est enveloppée; elle est en monj)ouvoir, elle sera réduite en poussière. A mon tour de te crier : plus de résistance, bandit ! une triple colonne de mes dragons environne ta retraite ; tu es à moi , à ma vengeance. Oh ! je vais venger sur vous , brigands , mon enfant et ma fiancée. . . Après , je pourrai mourir.

On entendait , en effet -, les dragons vainqueurs cerner toutes les issues et pousser des cris de victoire.

Alimennos dit avec calme et douceur :

— Monseigneur, je n'aurais qu'un mot à dire pour vous faire repentir de vos actions et de vos paroles. Ce mot , je ne le dirai qu'à vous.

— Ah! tu me braves encore, traître; le tigre se change en couleuvre pour ramper^et me mordre sans doute. Mais tiens ! . . . toi , je ne te manquerai pas.

Alvarès aussitôt arme un de ses pistolets , fait feu : le brigand tombe en poussant un grand cri, en appelant Inès.

A ce long cri de détresse et d'amour, une femme éplorée s'élance du fond de la caverne : c'est la senora Manoila, l'épouse du bandit! Elle accourt , se jette sur le corps de celui qu'elle adore, étanche ses plaies, le couvre de baisers et de larmes , et lance au. meurtrier mille malédictions poignantes.

— Femme impure ! hurle le capitaine hors de lui , va rejoindre le brigand à qui ma fiancée indigne n'a pas craint de lier ses jours.

— Frappe , dit-elle ; mais avant , écoute : monstre ! tu viens de tuer ton fils ! !

— Mon fils ! mon fils ! — Et la main prête à frapper s'arrête, et l'officier a le froid de l'horreur qui lui circule dans les veines ; il se jette à son tour sur le blessé , écarte ses vêtements. A ses yeux brillent la 'petite relique qu'il reconnaît , et le signe caractéristique en forme de croix qui s'étale sur la poitrine du bandit.

— Oh ! c'est mon fils ! fit Alvarès avec un accent déchirant. Du secours ! du secours ! . . .

— Silence ! je vais mourir , reprit ïïenrique d'une voix faible; tout secours est inutile.

— Prêtre maudit ! que ne m'as-tu révélé ce secret horrible?...

— Il a bien fait , mon père , il a bien .fait; il a été fidèle à son serment. Et vous, noble et vaillant capitaine, taisezvous , que ce secret meure avec moi. Ne déshonorez point votre sang.... Inès... ta main dans la mienne .. je vais mourir. Dieu me rappelle à lui. Tant mieux; je ne pou-

vais plus vivre ainsi; j'avais connu le remords, et je ne pouvais revenir au bien.... Dieu m'épargne les tortures d'une plus longue existence. Ah ! je meurs ; bénissez-moi et pardonnez-moi , mon père. . . .

— i 0 désespoir ! l'avoir pleurl vingt ans de toutes les forces de mon âme, et le retrouver mon ennemi, le retrouver sanglant sous la balle de mon pistolet ! Ombre de sa mère ! viens, plane sur ces montagnes, vois ce que j'ai fait de notre fils....

Mais Henrique n'entendait plus ; il était mort dans les bras d'ïnès.

La veuve du bandit et le capitaine del Hespidos entrèrent chacun dans un cloître, où ils terminèrent leurs jours dans la prière.

1E SPÂDASSîn DE FLORENCE.

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