CHAPITRE PREMIER
Le doigt de Dieu.
Fabricio Spoliati , de Florence , était bien l'homme le plus audacieux , le plus implacable ; si toutefois on peut appeler homme un spadassin d'Italie! Il vivait dans un quartier de la ville presque désert , et ne sortait jamais pendant le jour. Mais quand venait l'ombre, le hardi Fabricio , défiant les sbires et les officiers de la police florentine , s'enveloppait de son noir manteau et parcourait les rues pour chercher les victimes désignées à son poignard. Car il ne se sentait plus d'âme , et jamais il ne pensait à
Dieu ! Son Dieu , à lui , c'était l'or : pour de l'or , il se dévouait aux basses vengeances des seigneurs ; il assassinait comme un lâche , il s'était fait un cœur de bronze comme sa main. Et plus d'un cavalier, frappé dans la nuit, avait maudit , en tombant , Fabricio , le bravi de Florence !
Eh bien ! cet homme-là, si perfide et si dur, avait pourtant en lui une corde sensible, un reflet de vie, un amour. Dieu ne laisse pas une âme complètement s'éteindre, ne fût-ce que pour pouvoir la réveiller au jour du jugement. Oui, Fabricio, l'infâme spadassin, avait un amour; — non pas un amour de femme , mais un amour plus profond , plus pur ! — Il avait un frère qui vivait avec lui , un frère jeune et beau, & qui toujours il avait tenu lieu de père, un frère de vingt ans, aux cheveux bouclés, au fin visage d'enfant!... Et cet impur bravi aimait le beau jeune homme commaune mère aime son fils , comme un vieillard aime un peu de soleil sur sa froide et blanche chevelure. C'était une chose surprenante de voir le rude spadassin sourire et pleurer , lorsqu'il entourait de soins paternels son jeune Bernardo. Ce n'était plus alors cet être insensible , avare, aimant l'or pardessus tout. De l'or ! il en versait à. pleines mains pour rendre heureux son enfant chéri , pour lui donner les plus fins manteaux , les plus riches broderies ; rien ne lui coûtait. Bernardo, lui, n'aimait pas son frère le spadassin ; il le dédaignait, le rudoyait sans cesse, comme on voit l'agaçant lévrier abuser de la tendresse du tigre.... Il prenait largement l'or de Fabricio , sans lui donner un remercîment ; puis il courait s'amuser dans tout Florence, en cachant bien son nom et sa naissance. Et vraiment! il faisait bien de cacher son nom de Spoliati, ce nom détesté, traîné dans la boue. Si l'on avait connu sa parenté avec le bravi , aurait il encore pu se faire passer pour un noble seigneur? Aurait-il pu fréquenter les chevaliers et les comtes? L'inviterait-on au bal du duc?... Et surtout, la belle Rosa Lascati voudrait-elle encore de son amour? Non'; on auraitde toutes parts alors chassé Bernardo avec les noms
d'infâme, de misérable et de lâche. Et Bernardo, qui avait l'âme amoureuse et fière , préférait son titre emprunté de chevalier et l'amour de sa Rosa à la tendresse d'un frère qu'il méprisait.
Fahricio pourtant l'aimait comme un fils adoré ; il excusait ce mépris dont le couvrait le jeune homme , et rien n'altérait cette tendresse profondément gravée dans son cœur. Souvent, quand le bravi écoutait sa pensée étourdie par le crime, il éprouvait une espèce de terreur, de remords. Armé de son poignard, il défiait tous ses ennemis, tousies justiciers, toutes les haines, et même l'enfer ! Mais lorsqu'il songeait que la mort pouvait lui ravir son Bernardo , alors il retrouvait son âme d'autrefois , son âme sensible et craintive.... Il tremblait jusqu'au fond des entrailles que Dieu ne le punît ainsi de ses crimes et de son impiété. Dans ces moment d'angoisse , Spoliati se jetait à genoux et priait l'Eternel de ne pas faire mourir son frère avant lui ; son frère , qu'il croyait toujours voir dans ses premières années , bégayant le nom de leur père , et l'aimant alors avec un épanchement naïf. Il savait que Bernardo sortait toujours le soir dans Florence, avec des habits galants et parfumés. — Sans doute se disait Spoliati , cet enfant va chez une femme , et c'est un amour bien dangereux que l'amour d'une florentine! Il y a toujours le poignard d'un rival caché sous les rideaux de l'amante ! Bernardo.. . grands Dieux !si, un jour, il n'allait plus rentrer, et.... Mais quelle est cette femme qu'il aime? Il ne veut rien me dire, le méchant enfant, rien ! Je pourrais lui faire avoir cette femme pourtant ; j'ai bien de l'or caché, là; je pourrais veiller sur lui aussi , déjouer la jalousie de ses rivaux.... Mais non , il ne me dira rien , rien ! Méchant Bernardo !
Vainement tous les jours le spadassin interrogeait son frère avec unetendresse inquiète, vainement le suppliait-il de rester quelquefois au logis , sous prétexte que l'air des nuits était pernicieux et que Florence était pleine de sty-
lets ; l'insouciant jeune homme ne l'écoutait qu'à peine. . . . Tout le jour, il errait dans les tavernes avec les jeunes nobles , ses amis ; et le soir , il soupirait sous le balcon de Rosa. Spoliati ne pouvait rien savoir.
Un soir donc , comme Bernardo n'était pas là , le bravi était seul dans sln obscure demeure. Il réfléchissait; et bientôt , son caractère reprenant le dessus , il s'en vient à prendre son stylet, puis à le contempler avec amour. — Oh ! Madona , fit-il , mon bon stylet , il y a longtemps que tu chômes. Voici cinq ou six jours que tu ne fais rien: Diavolo! est-ce que mon crédit diminuerait? Est-ce que les amants ou les ambitieux seigneurs auraient oublié le bravi Fabricio Spoliati? Madona! quel malheur ! Je me verrais obligé de dépenser toutes mes économies, et, de plus, comment ferais-je pour garnir la bourse sans fond de mon petit Bernardo ?
Comme le spadassin raisonnait ainsi , la porte s'ouvrit ; puis un homme tout couvert d'or et de broderies entra dans la chambre avec un air familier.
— Que saint Joseph soit avec vous, monseigneur le marquis , dit le bravi , dont la figure s'épanouit tout-à-coup à l'aspect de cette visite. .
Le marquis "de Bellinonté s'approcha de Fabricio et lui prit amicalement la main. En effet , dans cette Florence si fière , au sein de cette aristocratie brillante , lorsque tant de haines et de dédains s'élevaient en public contre le malheureux bravi , bien des nobles l'allaient voir en secret et le traitaient presque d'égal à égal. Ils avaient souvent besoin de son stylet expéditif, et, dès-lors, ils n'avaient plus ni dédain, ni haine pour l'assassin , bien au contraire : c'était alors: mon cher Fabricio, mon brave Spoliati. Et les comtes , les ducs , les marquis ôtaient même leurs gants pour serrer cette main rude et sanglante, sans compter l'or qu'ils lui donnaient; tellement ont de pouvoir la jalousie et l'ambition sur les seigneurs italiens, qui oublient tout pour les satisfaire, tout, jusqu'à leur orgueil!
Bellinonté , marquis puissant , le plus riche et le plus arrogant seigneur de Florence, s'était fait l'ami de l'assassin Fabricio. Ardent et vindicatif , ce marquis aurait tout sacrifié pour ses vengeances secrètes ; il s'était donc fait l'ami du bravi le plus redouté, le plus habile.... Plusieurs fois déjà , Spoliati avait reçu de son or, et l'arme du spadassin avait dignement répondu à l'attente du grand seigneur. Quand un semblable trafic s'est consommé entre deux hommes, ils n'ont plus de secrets entre eux. Il n'y a plus de noble et d'homme du peuple : ce ne sont plus que deux assassins qui préparent leur trame. Aussi le marquis, dépouillant sa fierté, dit au bravi :
■ — Fabricio , mon bon , tu m'as rendu dans la vie une foule de services signalés. C'est toi qui m'as délivré de ce maudit comte de Pollycastro , dont le crédit commençait à éclipser le mien dans la faveur du grand-duc ; c'est toi , mon très-cher Spoliati, qui as envoyé dans le rovaume des ombres mon vénérable oncle l'évêque , qui voulait me déshériter pour je ne sais quelle fredaine. ... Eh bien ! aujourd'hui , mon àmi , tu auras à me rendre un service encore plus grand que tous ceux que tu m'as rendus. Figure- toi que je suis amoureux !
— Quoi ! vraiment , l'ambition , l'amour des richesses étaient moins forts chez vous que l'amour d'une femme ? Ceci me surprend , fit le bravi dans son étonnement plus naïf que courtois.
— Tu vois, reprit en riant le marquis, que tu me faisais trop d'honneur. Oui, je suis amoureux, très-amoureux: une brune charmante, fine taille, sourire de reine, cheveux d'amour ! Une florentine enfin , la plus belle de nos Florentines. Je dois l'épouser dans un mois ; c'est Rosa Lascati, tu sais, la divine Rosa, tu dois connaître....
— Je ne connais aucune femme , dit brusquement Fabricio.
— Ah ! pardon; c'est vrai... tu ne connais aucune femme, continua le seigneur; mais écoute-moi,, de grâce : qui
dit amoureux dit jaloux, n'est-ce pas? Aussi je suis jaloux autant qu'amoureux, d'autant plus que certains de mes amis m'ont beaucoup raillé aujourd'hui , prétendant que tous les soirs, quand. je n'y étais pas, un chevalier masqué voltigeait sous les fenêtres de Rosa ,.et que même.... Tu comprends, Spoliati? Il te faut aller avant une heure d'ici sous le balcon de la belle pour voir ce qu'il en est ; il le faut ! Et si la dame parle à quelque jeune homme , un de profundis pour l'âme de cet homme; tu comprends, Spoliati?
Aussitôt Bellinonté mit entre les mains du bravi une grosse bourse d'or. Fabricio pesa la bourse, puis saluant le marquis avec respect :
— Que santo Pedro vous garde la porte du ciel, monseigneur ; il sera fait selon votre désir.
Et Fabricio pesa encore la bourse dans sa main gauche, en prenant son stylet de la droite.
— Oh ! s'écria Bellinonté transporté de joie , il faut que je t'embrasse, l'ami 1 Tu es mon seul , mon véritable ami. Rosa demeure dans la rue de Venise; c'est à deux pas d'ici. Vite , vite... va; le temps presse. Je suis si jaloux, si tu savais ! C'est bien le plus grand service que tu puisses me rendre. Ah ! j'aurais donné pour cet amour la succession de mon oncle l'évêque et toute la faveur du duc. Rosa ! Rositta ! que je t'aime ! ... Au revoir, Fabricio ; sois prompt ; demain , si tu m'apportes de bennes nouvelles , tu verras comme je te récompenserai. Au revoir, Fabricio. '- Le marquis disparut ; trop lâche pour attendre lui même son rival et pour le défier dans un loyal combat , il achetait un assassin pour satisfaire sa jalousie! Comment l'amour peut-il trouver place à côté de tant d'infamie et de lâcheté?
Spoliati se trouvait fort content de sa soirée. Cet homme avait un continuel besoin de coups de stylet , une rage pour les bourses d'or. Son habitude d'assassin était changée en nécessité; pour vivre , il lui fallait des nuits sombres ,
des aventures douteuses, des jaloux, des luttes avec les sbires. Pour vivre , il lui fallait tout cela , comme il faut à l'homme vertueux un pur soleil , un baiser de femme , un beau soir, une promenade sur le lac d'azur. Fabricio avait reçu beaucoup d'argent ; il prit son stylet et se dirigea vers la rue de Venise , sans songer qu'il jouait d'abord un rôle d'espion , sans songer que l'homme qu'il allait tuer était peut-être un beau jeune homme qui s'éveillait à la vie, qui avait devant lui tout un long avenir , — et qu'un pareil meurtre était un crime digne de l'enfer. Que lui faisait tout cela, à lui, Fabricio? Il avait reçu assez d'argent pour damner son âme et balancer le poids du remords !
Bientôt le spadassin se trouve avec ses armes au coin de la rue désignée. Il attend , l'œil fixé sur le balcon de la signora Rosa Lascati ; il attend , décidé à frapper sans hésitation , sans écouter les cris d'agonie. Il est assez payé pour être aveugle , sourd et muet. Il ne songe plus à Dieu ni à son âme , mais il veut gagner consciencieusement l'argent du marquis.
Minuit sonne; la rue est silencieuse et sombre. Personnel Le marquis n'a-t-il point de rival ? Spoliati s'impatiente ; il tourne entre ses mains le stylet fidèle , il brûle de remplir dignement son rôle infâme ! . . . Personne encore. ... Oh ! qu'est-ce donc là? C'est un blanc panache qui brille dans les ténèbres, un panache de chevalier. Oui, c'est le bout d'une épée qui reluit et dépasse un manteau. Quelqu'un l c'est sans doute le rival de Bellinonté. Attendons. ... Oui , le balcon de Rosa s'illumine ; une main de femme entrouvre la fenêtre et déploie une échelle de cordes. Le chevalier va monter où l'amour l'appelle.
— Pas encore , mon beau galant ! Fabricio veille avec son stylet !
En prononçant ces mots , Spoliati s'élance ; d'une main de fer il saisit l'amant inconnu par le bras, et le poi- . gnard exercé du bravi frappe droit au cœur.
Le malheureux cavalier pousse un soupir de malédiç-
tien, et ce soupir trouble profondément le spadassin. Dieu ! quelle idée!... Si c'était lui... lui , Bernardo !! C'est bien comme cela qu'il soupire.... Un rayon de lumière , venant du balcon de la jeune fille, éclaire le visage du mourant. Ah ! quel cri terrible pousse le bravi ! quel cri de damné ! Ce mourant, c'est Bernardo , Bernardo !... Il a tué son frère , son enfant , lorsqu'il aurait livré ses jours pour lui épargner une douleur . une larme : il l'a tué au moment où il allait être heureux avec la femme aimée. Oh ! quel déchirement de cœur, quelle angoisse ! Comme la punition céleste a bien frappé cette âme maudite ! Le voilà donc . son joli petit Bernardo , souillé de sang , avec un froid stylet dans le cœur , mort , oui , mort , déjà presque glacé. Spoliati , le féroce Spoliati , qui a vu d'un œil sec tant de jeunes agonies , pleure maintenant ; il sanglotte , il se roule sur le pavé comme un insensé. Bien puni, Spoliati le spadassin ! Il veut mourir aussi , et de ce même poignard.... Mais , au même moment , sa douleur se change en rage : cette âme est trop perdue pour retourner à Dieu. Fabricio blasphème ; une invincible soif de vengeance brûle ses veines, il se vengera. — Le maudit marquis ! s'écrie-t-il : le tigre de Bellinonté 1 A lui aussi je veux déchirer Tàme , je veux vivre pour me venger. Il est cause , ce traître , que j'ai tué mon frère. Aime-t-il quelque chose comme j'aime mon frère? Je me vengerai, et dans la tombe on ne se venge plus. Je veux donc vivre pour punir ce misérable Bellinonté.
Tout en parlant , Fabricio couvrait de baisers frémissants le cadavre de son pauvre frère.
Une patrouille nocturne passe, commandée par un lieutenant du grand-duc. Attirés par le bruit, les sbires s'avancent en bon ordre dans la rue de Venise. Aux lueurs d'une torche , ces soldats voient un homme debout avec un cadavre à ses pieds.
— Qui es-tu, nocturne assassin0 dit le lieutenant à voix haute.
À ces mots, Fabricio revient à lui. Des sbires l'environnent. Mais que font des sbires à ce hardi spadassin qui les a tant de fois battus? Fierté singulière d'une âme dépravée ! il méprise ces soldats et s'écrie:
— Qui je suis? Fabricio Spoliati, bravi de Florence!
A ce mot terrible , la troupe recule , et les hommes dispersés cherchent à fuir. En vain le lieutenant les rappelle, leur promettant une récompense digne de la capture ; luimême est forcé de fuir devant Fabricio le spadassin.
— Oui , fuyez , misérables ! fuyez ! crie le bravi en agitant sa longue épée. Ce n'est pas vous qui me livrerez, au bourreau. Non , lâches ! je veux- vivre encore pour ma vengeance. Adieu , Bernardo !
Soudain , Spoliati s'enfonce dans les ténèbres d'un pas rapide , après avoir serré la main froide de celui qu'il vient d'assassiner.