CHAPITRE DEUXIÈME
La dernière vengeance.
Vingt ans s'écoulent: le marquis de Bellinonté avait épousé la dame Rosa Lascati , dont il avait eu un fils , le chevalier Luidgi. Le marquis, reconnaissant des services que Fabricio lui avait rendus , l'avait attaché à sa maison ; ainsi , depuis vingt années le spadassin était le serviteur ou plutôt le confident de Bellinonté.
Spoliati semblait toujours aimer son maître comme autrefois ; il prévenait tous ses désirs , l'entourait d'égards et de respect ; il avait surtout semblé prendre en affection le jeune chevalier , fils du marquis. Pourtant , sous ces caresses et cette affection trompeuse se cachait une vieille haine , sourde , implacable ; une de ces haines d'Italien , de bravi ! Fabricio n'avait pas oublié que Bellinonté avait causé la mort de Bernardo ; il ne pouvait pas oublier cela;
car son cœur saignait encore !...Et, lorsque, la nuit, étendu sur sa couche sans sommeil , le spadassin était torturé par le souvenir , l'image de Bernardo mourant passait devant ses yeux comme un fantôme infernal : il songeait alors que ce frère tant aimé , si jeune et si beau , avait souffert une mort déchirante ; et , loin de reconnaître le châtiment que lui infligeait la Providence , en le frappant dans son amour , Fabricio méditait pour consolation une vengeance digne de lui. Il n'avait pas voulu tuer le marquis : ce n'eût pas été là se venger. Il voulait faire souffrir à Bellinonté tout ce que lui , Fabricio , avait souffert. Et l'impitoyable spadassin , en voyant la tendresse que le marquis avait pour son fils , se disait avec une joie féroce : Ah ! le voilà qu'il aime quelqu'un comme j'aimais Bernardo. Je vais donc pouvoir faire souffrir l'infâme!... — Il préparait ainsi la volupté de sa haine avec un raffinement atroce ; cependant il paraissait aimer Luidgy et suivait tous ses pas avec un air de respectueuse affection ; mais il lançait à la dérobée sur le père et le fils des yeux étincelants de colère, comme le tigre dévore du regard la proie qu'il guette avec avidité.
Le chevalier Luidgy était un beau jeune homme de dixneuf ans. C'était le seigneur le plus accompli de Florence. Fils unique d'un homme puissamment riche , comblé des faveurs du sort et de la nature , Luidgy ne semblait pas heureux. Qu'est-ce donc qui manquait à son bonheur? Tout Florence l'admirait, son père l'adorait, et Paola , nièce du grand-duc , devait bientôt s'unir à lui par les liens du mariage. Amour, amitié, fortune, grandeur, tout s'unissait pour faire au jeune seigneur une couronne de félicité... Pourtant, il était triste et pâle, il recherchait la solitude ; et son sourire ressemblait au sourire d'on mourant !
La veille du jour des nobles fiançailles , lorsque déjà toute la ville préparait des fleurs , et qu'un air de fête animait Florence , Luidgy et Paola, les mains enlacées , er-
raient ensemble dans les jardins de Bellinonté. Le soleil était si beau , l'atmosphère si pure , et la verdure envoyait de si délicieux arômes que la vive Paola , tout enivrée de ces parfums et de ce beau ciel , s'abandonnait au folâtre langage de l'amour. Elle parlait à son amant, à son époux de leur fête d'hymen et de leur avenir ! Luidgy restait silencieux ; il serrait convulsivement les doigts de la jeune fille ; et tout-à-coup il mit douloureusement la main sur son cœur :
— Oh ! mon Dieu ! fit Luidgy.
— Qu'as-tu donc , mon bien-aimé , répondit-elle ; qu astu? Pauvre ami ! comme tu es pâle !...
— r- Oui , je dois être pâle , bien pâle , n'est-ce 'pas , tant je souffre. Là, c'est une douleur continuelle, brûlante comme du feu , déchirante comme la pointe d'un stylet. Je suis languissant , tout brisé ! Tiens , sens : j'ai froid sous' mon soleil de Florence. . . Et la nuit je vois toujours dans mes rêves des draps noirs et des tombeaux! Mon Dieu I est-ce pourcela que je suis aimé de toi? Sans cesse une douleur fixe : c'est horrible... Tantôt je prie , tantôt je blasphème I Et je sanglotte avec angoisse, car j'avais senti l'avenir et la force du jeune âge ! je vois que la terre est belle, et je sens un démon invisible qui me refroidit le sang , qui m'enchaîne les ailes , lorsque je vais prendre mon essor vers le bonheur. Ton amour me fait mal, hélas; car je pleure amèrement la vie ! Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! avoir l'âme d'un jeune homme et le corps d'un vieillard ! . . .
— N'as-tu pas un ennemi, dit Paola , blanche de terreur. . . un ennemi secret. . . du poison ! . . .
— Du poison ! reprit le jeune homme avec désespoir > ce doit être du poison, n'est-ce pas. Mais qui?... Quel peut être cet ennemi dont tu parles?... Parfois j'y songe , et je me dis : est-ce la fatalité?... Alors je saisis mon épée de chevalier, je fais briller ma bonne lame, et je défie hautement cet invisible ennemi. Je défie la fatalité, moi! Car je n'ai pas d'autre ennemi. Qu'ai-je fait? Qui veux-tu
qui m'empoisonne ? Quand je vais aux grands festins , je suis toujours à côté de mon père; et dans ce palais , le serviteur qui me verse à boire , c'est Fabricio qui m'aime tant et m'appelle toujours son fils!... Ainsi, Paola, qui veux-tu qui m'empoisonne? Cependant je crois que ce doit être quelqu'un ! Et je porte ce poignard pour le punir , si je le découvre ! Oh ! quel bonheur de le frapper si je viens à le découvrir; je le broierais plutôt sous mes pieds !.. . le monstre qui m'a fait tant de mal : ô Paola ! . . .
— Allons, doux ami , chasse ces tristes pensées , fitelle. Cette douleur , c'est la mélancolie ; si le soleil de Florence est trop froid , tu te ranimeras au soleil de l'amour. Demain! c'est demain , mon Luidgy. Tu vivras pour m'aimer. . . A vingt ans , on ne parle pas de tombeau. . . Demain tu quitteras ces noirs habits, cette épée noire , et ce blanc panache. Tu mettras ton manteau doré , ton épée d'or et ton panache couleur de feu . Demain , c'est la fête ! Tiens , voici mon baiser.
Et la jeune fille baisa le front de Luidgy. Le chevalier se ranima sous cette caresse et sentit un rayon d'espoir. Puis les deux amants se quittèrent , parce que le soir humide approchait. Paola retourna chez sa mère; et Luidgy monta dans son appartement solitaire , pour rêver.
La chambre était somptueuse , mais sombre : il semblait qu'un grand silence y régnait, parce que le jour était voilé par de grands rideaux. Les sièges étaient tendus en velours noir^ car le chevalier , adonné sans cesse à la mélancolie, avait une préférence pour les noires couleurs. C'est là qu'il se renfermait souvent , et qu'il se livrait à sa tristesse ; la tête appuyée dans ses mains , il aimait à méditer alors sur les pages fantastiques du Dante ou les beaux vers du Tasse souffrant. Et Luidgy chérissait ce lieu et cette solitude , ces témoins muets de ses douleurs , de ses inquiétudes , de ses espérances ! Ainsi la mélancolie a du charme , et la souffrance , de la volupté l -
Ce jour-là , le jeune homme , animé par un baiser de
son amante , par une promenade au soleil , et surtout par la délicieuse attente du lendemain, voulut chasser le nuage qui pesait sur sa joie. Une étincelle de vie brilla dans son âme, et le sang circula joyeusement dans ses veines. Luidgy releva la tête avec espoir et bonheur. Oh ! si ses douleurs secrètes allaient s'évanouir ! Si l'horizon allait reprendre son azur ! Comme on sent la poésie de l'existence , après que l'on a souffert ! — Pour faire part à quelqu'un de sa gaîté nouvelle , le' chevalier appelle son vieux serviteur préféré.
— Or ça, Fabricio! crie-t-il, Fabricio, mon ami, arrive donc ! Apporte des flambeaux, vite ; avec un flacon de mon vin de Florence , et ma coupe d'argent ! . . .
— Oui , monseigneur , répond une voix. — Un moment après, Fabricio entre , portant un flacon , la coupe et les flambeaux.
— Très-bien , mon vieux ! Très-bien , fit le chevalier gaîment ; je ne connais pas de serviteur plus prompt ni plus habile... Allons! verse-moi de ce bon vin... je me sens heureux aujourd'hui , bien heureux. C'est demain que je me marie , tu sais , avec Paola ! ma gente Paola ! Toute la foule regardera nos -voitures , car c'est la nièce du grand-duc , et le marquis de Bellinonté , mon père , est le premier seigneur d'Italie. Ah! quel bonheur! Tu feras briller la garde de ma plus belle épée , n'est-ce pas? Saistu que mon père et moi , nous serons bien heureux demain ; que ce sera un jour étincelant ! . . .
— Oui , monseigneur , dit en souriant Spoliati , qui, tout en écoutant le babillage du jeune homme, lui remplissait sa coupe de vin.
— Bravo , fit le chevalier! Voici qui doit achever de me rendre joyeux!... Et prenant la coupe fumeuse, Luidgy la porte à ses lèvres et la vide d'un seul trait.
— Ah! fi... s'écria-t-il en pâlissant; quel désagréable goût a mon vin de Florence aujourd'hui... Verse-moi donc une seconde coupe , Fabricio. . .
Luidgy tend le vase vide , et jette sur Spoliati un regard de côté ; grands dieux ! il aperçoit le vieux serviteur qui mêle furtivement une poudre blanche à l'enivrante liqueur.
— Miséricorde! hurle en se levant le jeune homme; c'est donc toi qui m'empoisonnes , mécréant I
Le spadassin promène sur Luidgy un œil satisfait; sur son visage ridé brille une joie infâme ; et ce démon , si longtemps forcé de sourire, peut enfin se laisser voir à découvert : oh ! l'infernal bonheur que celui de la vengeance î
— Oui , c'est moi qui t'empoisonnes , fit-il , c'est moi , moi ! Je te hais... car tu es le fils de Bellinonté , le fils de Rosa... Il y a vingt ans, j'avais un frère beau comme toi , jeune comme toi... il s'appelait Bernardo; j'étais un spadassin. Ton père était jaloux de Rosa,dont mon frère allait être l'amant... Or, un soir ton père vint me trouver; il m'ordonna de tuer dans l'ombre son rival. . . Quelle lâcheté ! J'y vais , moi , pour son or , j'y vais ; et le cavalier que je tue ainsi... horreur! c'était mon Bernardo chéri. Maudite florentine ! maudit jaloux ! Sais-tu , Luidgy , que j'aimais plus encore ce pauvre enfant que Bellinonté ne t'aime ? Sais-tu cela?... Si j'ai vécu, ce fut pour me venger comme un Spoliati se venge ! Le marquis t'aime... comme un père.... , Eh bien ! tu vas mourir , mourir ! Bellinonté va souffrir comme j'ai souffert. Adieu ses rêves et sa tendresse ! Son cœur sera brisé en songeant que tu es dans la tombe à vingt ans, lorsque la vie s'ouvrait si belle, pleine d'amour, de poésie, d'avenir. Ah ! monseigneur Luidgy ! je me rongeais en te voyant grandir , en voyant ton père jouir de ta beauté ; mais plutôt que de frapper de suite , j'ai ménagé ma vengeance avec habileté. Un peu de poison à la fois , cela valait mieux , pour qu'il te vît dépérir , pour qu'il vît ta jeunesse se faner comme une fleur dans l'hiver. Il vivra, lui, comme j'ai vécu, pour pleurer le jour, et, la nuit, se tordre sans sommeil.... Beau chevalier, tu as aujourd'hui
l'âge de Bernardo , l'amour t'ouvre ses bras , comme à Bernardo ! Tu vas mourir comme lui , enfant ; n'espère plus : tu as aujourd'hui bu ta dernière coupe de poison.... Ah! ah ! ah !
Le jeune homme debout, ruisselant de sueur , écoutait. Tout-à-coup, en regardant ce visage d'assassin et d'empoisonneur , en face de cette joie féroce , Luidgy se réveille. Une force inconnue l'agite ; il secoue le bras de Spoliati :
— Monstre ! dit-il avec une énergie fébrile , c'est toi qui me tues?... Oui , je sens là cette douleur hideuse qui' s'augmente ; mon sang bout. Lâche ! quel crime horrible d'empoisonner ainsi un jeune homme en l'appelant son fils. Oh ! traître ! Et mon père m'attend. Déjà peut-être se pare ma fiancée. Quelle horreur ! C'est donc à ton souffle que s'éteignait le- flambeau de ma jeunesse; c'est donc par toi que j'avais une continuelle agonie, et des angoisses, et du froid dans les veines. Est-ce que tu ne pouvais pas me tuer tout de suite au lieu de m'assassiner ainsi lentement? Quelle fièvre ! . . . Tiens , Fabricio , quelque chose me disait que j'avais un empoisonneur. Spoliati, démon, c'est pour toi que j'ai gardé ce poignard !-...
Le bravi voulut reculer ; mais Luidgy le retint par la gorge. C'était une chose singulière de voir cet enfant plus fort que ce robuste Fabricio. Sans doute, c'était la -convulsion de la colère et de la mort , ou plutôt c'était Dieu qui attachait la victime au bourreau. Spoliati eut peur, il eut peur ! — car l'ange du jugement l'avait touché , ébloui de son aile noire*. — Luidgy Fétreignait en écumant :
— Tiens, disait-il, moi, je me venge aussi ! Je te dis que c'est pour toi que j'ai gardé ce poignard. Tiens, à nous deux l'enfer : je t'y veux voir dévoré par Satan !
En ce moment , tous deux tombèrent : Fabricio était frappé du poignard , et le poison avait gagné le cœur de Luidgy.