SCÈNE DEUXIÈME
Le confident RODOLPHE , le peintre EDGAR , entrant à droite.
RODOLPHE
Par ici , mon cher seigneur , par ici. . . .
EDGAR
Enfin , nous allons donc arriver : ce n'est pas malheureux , vieux diable ! Tu m'as fait voyager par une masse de petites rues et de corridors noirs comme l'enfer,
RODOLPHE
Patience, voici le paradis!
EDGAR
Le paradis!... En effet, quelle douce lumière! quelle atmosphère embaumée! Au frisson qui me saisit le cœur, je sens que tout-à-1'heure une femme était ici. Où donc est-elle? Quel est ce mystère dont elle s'enveloppe?... Estce un nuage azuré qui la dérobe à nos yeux?... Quel ravissant boudoir !■ Ami , dis-moi donc où se cache ma belle inconnue. Que je lui parle de poésie ! Elle doit réaliser mes rêves d'enfance et d'amour. . . .
RODOLPHE
Je vais la prévenir de votre bien-venue, messire.
EDGAR , sortant de sa rêverie et reprenant son ton léger.
Ah! pardieu ! vieux drôle, tu fais là un joli métier. Je m'en retournais gaîment de l'atelier pour aller paisiblement dormir, quand ta main arrête mon manteau. Sais-tu que si j'avais vu ta vilaine figure, tu risquais beaucoup.... Je t'aurais pris pour un voleur, et je t'aurais, sans aucun doute , passé mon épée à travers le corps. . . . Hum ! à ton âge, balbutier d'une petite voix: — Une femme vous aime, une femme vous attend.... — Ah ! ah ! ah 1 au coin d'une rue bien sombre.... Quel métier d'ouvreuses de loges tu exerces là , mon cher, et cela pour le compte de je ne sais quelle....
RODOLPHE
Parlez d'elle avec respect, de grâce....
EDGAR
Quel ton tu prends là! Du respect 1... Est-ce que les femmes qui se respectent prennent pour messagers des chats-huants comme toi ? Tu vas voir comme je la respecte. Mais sais-tu bien que je commence à m'ennuyer très-fort? Dans le moment , je te l'avoue , je fus séduit par l'attrait d'une nocturne aventure. . . et puis ici , la grâce de ce bou-
doir, le parfum de cet air. . . tout cela m'avait fasciné, enivré , parce qu'une âme d'artiste s'enivre vite avec un nom de femme et quelques parfums.... Et maintenant, la première effervescence se passe. Je te dis que je m'ennuie... et je m'en vais.
RODOLPHE
Vous en aller? non , non, seigneur ; ne partez pas. Je vous jure que la femme qui vous attend est belle comme une déesse, amoureuse comme une vierge et parée comme une reine. Ne partez pas; je vais la faire venir. Quelle bonne fortune vous avez là, beau peintre ! Tenez.... (// va chercher deux coupes et un flacon.) Voici pour que vous ne vous ennuyiez pas : du vin qui réveillerait un agonisant. Ceci est votre coupe, celle-là pour elle ; ou plutôt comme vous boirez dans la même.... (Il prend l'une des coupes, la remplit de vin, la vide et remporte.)