LE JEUNE H0MM.E ET LE VIEILLARD
LE VIEILLARD
Jeune homme, ne va pas disperser tes beaux jours En de fades plaisirs , en de folles amours ; Un jour est précieux , enfant , même à ton âge ; Neva point t'endormir , parce qu'aucun nuage Ne voile ton soleil ; et qu'en passant , les flots Vont d'un murmure ami caresser ton repos. Si tu veux qu'en chemin nul malheur ne t'arrive , Si tu veux doucement voguer jusqu'à la rive , Fais qu'à chacun des jours s'attache un souvenir, Un souvenir heureux que tu puisses bénir.
LE JEUNE HOMME
Je suis riche d'espoir et de bonheur ! La vie, Belle comme une rose à peine épanouie , S'entr'ouvre en me versant les parfums les plus doux. Je ne suis pas tout blanc , tout courbé comme vous. Quand je vois se lever une nouvelle aurore , Je songe que demain je puis la voir encore ; La nature pour moi n'a que regards d'amour ! Quand on a l'avenir , qu'importe donc un jour !
LE VIEILLARD
Ecoute.... J'ai vécu comme vit le vulgaire , Laissant tomber les ans de ma longue carrière ; J'ai vécu, sans penser que chaque heure est un pas, Et qu'un moment perdu ne se retrouve pas. J'ai vécu! Qu'ai-je fait pourtant? Lorsque je songe Au temps évanoui , passé comme un mensonge , Je ne vois rien ; à peine un souvenir confus Retrace à mon esprit ces jours qui ne sont plus.
Souvenir douloureux ! car pendant cet espace , Ami , je n'ai rien fait qui pût laisser de trace. Je m'endormais toujours sur l'herbe du chemin, En disant comme toi : je marcherai demain ! Et demain s'est enfui comme avait fui la veille. Un jour , je vis pâlir l'espérance vermeille Qui me riait ; je vis tous mes cheveux blanchir , Et mon front se rider, et mes yeux se ternir. J'étais vieux ! Et le temps sous lequel je m'incline Venait de sa main lourde oppresser ma poitrine : Déjà , déjà vieillard ! criai-je avec douleur ; Où donc est l'avenir? où donc est le bonheur?
LE JEUNE HOMME
Mais comptez-vous pour rien les heures de mollesse Où le plaisir nous tend sa coupe d'allégresse? Vieillard , ne pleurez point la loi du temps jaloux. Pour être heureux encor , voyez derrière vous : Combien vos souvenirs doivent avoir de charmes ! La brise du passé viendra sécher vos larmes. Pourquoi toujours songer au moment du trépas? La vie a des sillons qui ne s'effacent pas.
LE VIEILLARD
Tu parles de plaisirs, enfant.... Rêve ! fumée! Hélas ! la volupté qui semble parfumée , Qui séduit les mortels par un charme vainqueur , Ne vous laisse en fuyant que des regrets au cœur. Des regrets 1... voilà tout. — -Au milieu d'une fête , Je n'ai jamais trouvé mon âme satisfaite , Comme toi, j'étais jeune et bouillant ; les plaisirs N'ont point rassasié mes aveugles désirs. Et je suis malheureux ; car ma vie est usée , Je penche vers la terre une tête brisée. J'ai vécu ! L'espérance a soufflé son flambeau , Et je ne vois plus rien, plus rien... que le tombeau.
L'avenir ! l'avenir ! vieux préjugé , mot vide ,
Qu'on m'apprit, dès l'enfance , à murmurer tout bas ) Fantôme qu'on poursuit d'une espérance avide Et que l'on n'atteint pas !
C'est donc en toi que l'homme espère et se confie ; Et , sentant le présent plein de déceptions , Il cherche , il cherche encor au déclin de la vie Quelques illusions.
Il ne réfléchit pas , trop fier de sa jeunesse , Que bien vite le temps dispersera ses vœux ; Pauvre mortel! tu ris... et déjà la vieillesse A blanchi tes cheveux !
LE JEUNE HOMME
ïl est Vrai : le temps vole , et l'on distingue à peine Les jours fuyant sans cesse ainsi qu'une ombre vaine ; Mais lorsqu'on a vécu , pourquoi donc le regret? L'on a rempli sa tâche; et le cœur satisfait, A l'abri des désirs , n'a plus rien qu'il redoute ; D'un voyage aussi long vous êtes las sans doute , Bon vieillard , attendez avec tranquillité Le sommeil....
LE VIEILLARD
Ëh ! sait-on ce qu'est l'éternité?...
Qui pénétra jamais ce terrible mystère?
Où sont ceux que la mort arracha de la terre? Ces destins inconnus qu'on promet au mourant , Quels sont-ils? Le bonheur, l'enfer ou le néant? Dis-le-moi, dis-le-moi, jeune homme au fier langage, Tu contemples sans crainte une tombe.... A ton âge On croit voir de bien loin le moment du trépas , Et l'on rit de la vie , et l'on ne tremble pas , Imprudent 1 Moi, j'ai peur, quand je sens que tout passe* Quand je sens de la mort le frisson qui me glace , J'ai peur ! — Quel est ce Dieu qui, pesant mon destin, Devant son tribunal m'appellera demain ?
Ce Dieu qui va, dit-on , sur son trône sévère De mes jours endormis réveiller la poussière? Quel est-il ? Dis-le-moi : son immense équité Comptera-t-elle , hélas ! un jour de piété?... Le repentir tardif , inspiré par la crainte , De nos instants mauvais efface-t-il l'empreinte?... Fou qui peut regarder le trépas sans terreur : C'est un abîme... l'homme y tombe avec horreur.
LE JEUNE HOMME
Ne soyez pas ainsi tout glacé de tristesse : Dieu saura pardonner ces moments de faiblesse Déjà si loin de vous ; car vous m'avez paru , Vieillard , suivre toujours les lois de la vertu. Ne pleurez pas ces temps de passions lointaines ; Ce sont là, voyez- vous, des misères humaines.... Yotre présent dissipe un passé nébuleux....
LE VIEILLARD
N'attends pas à demain pour être vertueux ! Enfant , écoute-moi , quoi qu'en disent les hommes , Que toujours la vieillesse est triste. . . et que nous sommes Trop prompts à gourmander les heureux jeunes gens. Si pour vous les vieillards ne sont pas indulgents , C'est qu'ils savent , ami , tout ce que pèse une heure ; C'est que , près de quitter la terrestre demeure, Ils sentent du tombeau la froide exhalaison Qui pénètre dans l'âme et donne le frisson ! Oh ! ne dissipe pas ces rapides journées Dont les jeunes couleurs sont trop vite fanées. Il m'en souvient : jadis comme toi j'étais fier ; Las ! il me semble encor que ce n'était qu'hier ! Que suis je maintenant?... Rien!... un débris qui pense, Fantôme qu'ici-bas laisse la Providence , Afin que les mortels , voyant mes jours perdus , Disent ; le flot du temps a passé là-dessus I