‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 15 sur 143 · MÉDITATION TREIZIÈME · texte numérisé non relu

MÉDITATION TREIZIÈME

l'homme et la nature,

Toi qui m'as cru donner une existence amie , Toi qui , brisant les fers de mon âme endormie , Me fais suivre captif les chemins d'ici-bas ; Mon Dieu , tu m'as placé dans un désert aride Où mon cœur plein de soif est toujours sec et vide , Où le bonheur n'est pas !...

L'homme y perd chaque jour un rayon d'innocence , Un souris de bonheur , un parfum d'espérance ; Vainement il y cherche un avenir plus doux; Le plaisir n'est pour lui qu'un éclair , une image Tourbillonnant dans l'air -, comme un léger nuage Au gré des vents jaloux.

Tout ce qui nous séduit n'est qu'ivresse et mensonge. Puis Fhorizon des jours où notre regard plonge Est si court , si borné qu'il arrive un instant Où toute illusion s'est éteinte , où la vie N'est plus qu'un lourd regret , une rauque agonie , Un spectre haletant !

— Devais-tu me lancer au sein de la carrière , Sans m'envoyer aussi quelque peu de lumière Qui dans l'ombre guidât mes pas mal affermis?.;. Devais-tu , j'en appelle à ta grande justice , Faire asseoir près de moi les vertus et le vice , En me disant : Cîioisis !

Mais la pâle vertu , plaintive et tourmentée , Par de longues douleurs languit persécutée , Sans trouver sur la terre un bras consolateur ;

Et le vice adoré , levant au ciel la tête , Va toujours préparant d'une nouvelle fête Le charme séducteur. . .

Est-ce ma faute après si mon âme candide Se ternit aux vapeurs de ce monde perfide , Si mon cœur, emporté dans ses noirs tourbillons , Roule dans l'Océan de viles passions ?... Ainsi le frêle esquif que bat l'onde fougueuse Lutte contre les flots d'une mer orageuse , Puis se laisse engloutir découragé, vaincu , Dans l'abîme de mort vainement combattu ; Ainsi > lorsque du soir souffle la brise impure , La rose d'un matin voit tomber sa parure , Et sa beauté s'effeuille , et son front pâlissant Vers le sol refroidi se penche languissant. Tel le cœur des mortels se fane au vent du monde ; Tel l'esquif de nos jours sur cette mer profonde Lutte en vain , assailli par la vague en fureur. Mais , dans un soir brumeux , lorsque sévit l'orage , Pourrait-on accuser l'esquif de son naufrage Et la rose de sa pâleur?...

Homme , si je suis roi de tout ce qui respire , Si , me cédant l'honneur de ce terrestre empire , Dieu m'a comblé de biens comme un enfant chéri , Pourquoi , trompant l'espoir de ma haute naissance , M'a-t-il si peu donné de force et de puissance , Pourquoi m'a-t-il fait si petit?...

Lorsque , dans la forêt ; je vois un chêne antique Elever , noble et beau , sa tête de cent ans , J'incline avec respect devant l'arbre gothique , Comme pour un vieillard, mon front de vingt printemps ! Je crois entendre alors son verdoyant feuillage Orgueilleux et moqueur murmurer : « 0 mon roi , Roi mortel , roi d'un jour dont je reçois l'hommage ,

Tu n'es rien , pauvre fou ; je suis plus grand que toi ! Tu rampes à mes pieds, quand ma tête chenue Se lève audacieuse et menace la nue ; Tu rampes à mes pieds , vil atome, et tu veux Que ce Dieu juste et bon qui nous a donné l'être T'ait fait mon souverain , t'ait fait mon roi, mon maître r Arrière , faible insecte ; arrière, ambitieux ; Je brave ton orgueil et me ris de tes vœux... » Ainsi parle avec lui l'oiseau qui dans l'espace ,.' Comme le vif éclair , libre et prenant son vol , Suit du zéphyr léger la murmurante trace , Quand des liens de fer me retiennent au sol ; Ainsi parlent les monts , aux entrailles profondes » Le tigre au fond des bois , le poisson dans les ondes , Et les astres planant dans l'azur , et la nuit Avec son voile noir qui nous ensevelit , Et l'aurore nouvelle avec ses jeunes flammes , Plus sereine à nos yeux que le souris des femmes ; Tous Tes êtres enfin me disent : « 0 mon roi , Roi mortel , roi d'un jour, nous sommes plus que toi! » Mon Dieu ! . .. je viens ici , plaintive créature , Te répéter les voix de toute ta nature ; Je viens humilié , moi , ton enfant chéri , Verser mes pleurs amers dans ton sein et te dire : Père , si je suis roi de tout ce qui respire , Pourquoi m'as-t.u fait si petit ?...

Que ne m'as-tu donné la stature des chênes , Pour que je puisse aussi me dresser dans les plaines ,. Beau géant sans rival , monarque sans regret ; Que ne m'as-tu donné l'allure noble et fière Du lion qui bondit , secouant sa crinière Au sein de la forêt?.,.

Que n'ai-je des oiseaux l'aile souple et solide , Pour que j'aille , fendant les airs d'un vol rapide ,.- Saluer du matin les naissantes couleurs ;

Que ne m'as-tu donné l'essence vaporeuse Du zéphir qui frémit sur la tête amoureuse Et le velours des fleurs?...

Que ne m'as-tu donné la parole puissante De la mer , aux longs bruits , qui hurle menaçante Comme le vaste écho d'une immortelle voix ; Roi, que n'ai-je pour sceptre un flamboyant tonnerre Pour que le monde aussi m'adore , et que la terre Obéisse à mes lois?...

Telle ma plainte au ciel s'envola douloureuse, Et mon âme un instant dormit silencieuse ; Puis je fus agité d'un transport inconnu , Comme si , m'envolant dans les airs , j'avais vu Quelque rayon divin glisser sur mon visage ; Et Dieu me répondit dans son puissant langage : « Homme , que ma tendresse a comblé de bienfaits, Oh 1 pourquoi te plains-tu des dons que je t'ai faits?. Si l'azur est joyeux , si la nature est belle , Si le printemps lui donne une grâce nouvelle , Si tout respire enfin la gaîté , les amours , J'ai fait ce gai printemps pour embellir tes jours : C'est pour toi que , chassant l'ombre de la nuit pâle % L'Aurore dans les cieux conduit son char d'opale Et que chaque matin les rayons du soleil Tiennent , riants et doux , sourire à ton réveil ; C'est pour toi que l'oiseau, sur la branche ravie, Fait couler dans les bois sa fraîche mélodie ; C'est pour charmer ton âme et bannir tes douleurs Que je fis les bosquets , tous riches de parure , Les ruissçaux exhalant leur gracieux murmure Et les jolis zéphirs se jouant sur les fleurs ; C'est pour jeter en toi quelque mâle pensée Que je dressai le front du noble peuplier , Du chêne centenaire , à la cîme élancée , Faisant parler le bruit de son feuillage allier;

Que je fis le lion si fort et si superbe

Avec son port de roi , son long rugissement ,

Et le taureau fougueux qui s'élance dans l'herbe ,

Etouffant le gazon sous son trépignement !

Oh ! pourquoi te plains-tu?... N'es-tu pas fier et libre ,.

Tandis que la nature , en son vaste équilibre ,

Doit écouter mon ordre , obéir à ma loi ,

Se courber tout entière au signe de mon doigt !

Le soleil disparaît , faisant place aux étoiles ,

Quand j'appelle la nuit , ses ombres et ses voiles ;

J'ordonne : tout se tait dans l'espace, et les mers,

De leurs vagues en feu rentrant les mille têtes ,

Coulent docilement , étouffent leurs tempêtes ,

N'osant plus que gémir sourdement dans les airs.

» Et toi !... tu me connais , tu penses , tu t'élèves

Dans le vol infini de tes célestes rêves ;

L'aîle de ta raison est plus rapide eucor

Que le vol orgueilleux de l'aigle au large essor;

Tu déchires l'espace et me vois dans ma gloire ;

Et quand je t'ai comblé de si hautes faveurs ,

Quand je t'ai fait si noble, homme ingrat, peux-tu croire

Que tu ne fus créé que pour verser des pleurs?..»

A mes ordres jaloux la nature asservie

Ne saurait exciter ta ridicule envie ;

Lève , lève ton front brillant de liberté !

Qu'importe à ta grandeur si le robuste chêne

Dresse un siècle de plus sa tête dans la plaine?

Qu'est-ce un siècle pour toi, fils de l'éternité?...

» Va ! tu peux maintenant répondre à la nature :

<i Je brave ton orgueil , inerte créature ;

» Je suis plus grand que toi , char brûlant du soleil ,.

» A qui Dieu fit sa route à l'horizon vermeil ;

» Je suis plus grand que vous , astres , cieux , terre et mondes ,.

)> Montagnes au front vaste , aux cavernes profondes ,

» Arbres vieux et touffus , lions qui dans les bois

» Elevez en grondant votre terrible voix;

» Aigles qui , regardant l'astre du jour en face,

» Voyez notre univers comme un point dans l'espace ;

» Flots rugissants des mers qui tonnez en courroux ,

» Je brave votre orgueil, je suis plus grand que vous !..;

» Dieu, créant mon esprit, l'a créé sans entraves :

» Je suis libre , immortel ! . . . et vous êtes esclaves ! . . . »

— Ainsi la voix de Dieu s'éteignit dans mon cœur , Après m'avoir touché de son accent vainqueur : J'en cherchai vainement quelque dernière trace , Comme lorsque , le soir, un sylphe de l'espace Nous jette un mot d'amour , nous désirons en vain Suivre le frôlement de son vol incertain ; Et la douce parole en notre cœur pressée Nous embaume l'esprit d'une tendre pensée. Puis mon front s'inclina tout pensif , animé D'un repentir sincère et d'une douleur sainte ; Car Dieu m'avait fait voir qu'injuste était ma plainte % Et je sentis alors que j'avais blasphémé !

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