SUR LA TOMBE D'UN JEUNE POÈTE
Tu dors en ces jardins où soupirait ta lyre, En ces lieux ombragés de bocages pleureurs ; Oui , le vent de la mort , glaçant ton beau délire ,, Enleva ta jeunesse en un jour de fureurs.
Là devaient s'abîmer la joie et la souffrance , Les rêves , les amours, l'avenir aux cent voix; Hélas! tes jours nourris par la sève d'enfance Sont des rameaux fanés , dispersés dans les bois \
Naguère s'élevait ton chant mâle et sonore ," Parlant de long printemps et d'immortalité ; Aux zéphyrs du bonheur tu souriais encore , Bercé par l'espérance et par la volupté....
Tu bus à pleine coupe au banquet de la vie , Chaque aurore éveillait les plaisirs caressants ; La fortune à ta voix marchait comme asservie , Tu crus la fasciner par des regards puissants.
L'opulence à tes pieds versant l'eau du Pactole , En esclave docile épiait tes désirs ; L'amante radieuse aspirait ta parole , La poésie en fleurs couronnait tes loisirs ;
La gloire déridait son visage sévère , Et tressant de ses mains un laurier vierge encor , Pour toi , nouveau poète , harmonieux trouvère , Elle puisait déjà dans son large trésor !
Jeune , riche , adoré, plein de flamme et de sève, Toi qui nous dessinais l'avenir et le ciel , Tu n'es plus qu'un murmure, un souvenir... un rêve, Et la mort renversa ton calice de miel !
Un lugubre cercueil est ton logis , poète : Sur ce roc sépulcral expire la chanson ; Dans le gouffre béant plongé par la tempête, Tu gis... enveloppé d'une lourde prison.
Quel avenir pour l'homme ! Une pierre isolée, Un nom que l'on efface en y posant des fleurs. Eh quoi !... tu n'entends plus la mère désolée Qui vient pour ranimer ta cendre avec ses pleurs ?
Tu n'entends plus l'appel de l'amante fidèle Dont les vierges baisers semblaient venir des cieux?. .. Eplorée , elle épand sur ta couche mortelle L'urne de la prière et des rêves pieux !
Mais non... tu n'entends rien dans ce lit solitaire ; Il faut qu'on t'abandonne au silence , à la mort , Au passant vagabond ] qui vient fouler la terre , Au cyprès dont les vents font murmurer l'accord..
En vain brille l'aurore , La mère des beaux jours; En vain le ciel décore Les joyeux alentours ; En vain ma voix t'implore..:
Tu dors , tu dors toujours !
Mais la vive étincelle Qui sut nous éblouir, Lorsque le corps chancelle Ne peut s'évanouir; Avec l'àme immortelle Daigne encor nous ouïr.
Dis-nous si la nuit sombre Sait ranimer ta voix , Si tu peuples le nombre Des sylphes de nos bois , Et si tu vas dans l'ombre Parler comme autrefois. . .
Est-il vrai qu'à cette heure Où bourdonne minuit , L'homme dans sa demeure Doit reposer sans bruit , Pour qu'un spectre qui pleure N'aille pas jusqu'à lui ?. . .
Est-il vrai que la lune Aux reflets rougissants Eclaire sur la dune Les trépassés dansants , Et que pour la nuit brune Les morts ont des accents?...
Que sont les ombres blanches ^'allongeant chaque soir Comme de pâles branches Aux murs du vieux manoir, Comme des avalanches Qui neigent d'un ciel noir?.,.
Ce que les villanelles Nous apprennent d'horreurs Sur ces nuits éternelles De funèbres terreurs , Poète... ne sont-elles Que de vieilles erreurs?...
Trépassé , lève-toi 1... Dis ce que sont les plages Où Thomme va dormir loin des vents , des orages ;
Est-ce vraiment le port?...
La voie où l'on s'avance est-elle humble ou riante ? Dois-je trouver la vie encor luxuriante
Aux confins de la mort?...
Souvent , lorsque vers Dieu s'exhalait ma prière , Quand je réfléchissais à la route dernière ,
A ses abords obscurs , La Foi, comme un flambeau qui s'allume dans l'ombre, A travers les replis du labyrinthe sombre
Guidait mes pas plus sûrs...
Bientôt s'illuminaient les épaisses ténèbres , Et la mort pâlissante , et les chemins funèbres
Rayonnaient de splendeur ; Comme vers le fanal qui de loin nous attire , Vers la douce lueur je poussais mon navire , Matelot plein d'ardeur.
Alors , loin des tombeaux je voyais fuir les âmes Qui se renouvelaient dans les célestes flammes , Dans le foyer géant ;
J'entrevoyais la vie en ces lieux où l'athée , Rabaissant la grandeur de son âme attristée , Ne voit que le néant !
Or , dis-moi , trépassé... n'avais-je là qu'un songe ? N'était-ce qu'un mirage , un sublime mensonge
Né pour me consoler ; Si le néant n'est pas ton suprême domaine , Conjure l'Eternel qu'il descelle ta chaîne
Et te laisse parler.
As-tu revu là-haut de plus riches campagnes ,
De plus joyeux zéphirs , de plus blanches compagnes
Qu'en ce morne séjour ?
As-tu vu rayonner mille métamorphoses , As-tu vu refleurir les belles et les roses ,
Le printemps et l'amour?
N'est-ce pas , trépassé... tout ce que notre monde Enferme d'allégresse et de bonté féconde ,
C'est l'image de Dieu ; C'est l'éclair qui s'échappe aux feux dont s'environne Le divin Créateur , quand sa splendeur couronne
Les cimes du saint lieu ?-
Oui , là-haut sont les flots de pure poésie y Là renaît souriante une femme choisie
Par un amour mortel ; Là verdoie un printemps sans hiver , sans automne >, Là fourmillent des fleurs , sans parfum monotone ,
Pour embaumer l'autel !
Ainsi , poète , amant , qui brûlons sur la terre D'une flamme ravie à l'éternel mystère ,
Nous qu'un souffle entraîna ,^ Un jour , loin de ce monde aux mobiles phalanges , Nous nous éveillerons dans le groupe des anges
Pour chanter l'Hosanna !
Toi qui fis avant nous ce voyage splendide ,' 0 poète envolé dans les plaines du vide
Avec un jeune essor ; Illumine le doute où mon âme s'égare , Soulève ce tombeau dont l'angle nous sépare ;
Réponds , réponds encor ! . . .
Mais vainement je parle au cercueil du poète : La mort demeure froide... et la tombe est muette.
Je ne vois que la croix ; Je ne vois que le ciel , les cyprès et les marbres , Je n'entends que le vent sifflant parmi les arbres : -
Et cependant je crois !
J'écoute... Oh I ce bruit sourd qui frappe mon oreille 7 Est-ce le trépassé qui s'anime et s'éveille
A l'appel de ma voix?...
Non ; c'est le pas errant du voyageur qui passe ; C'est le pas du berger qui se meurt dans l'espace...
Et cependant je crois.
Croire !... lorsque le sol est mouillé de nos larmes , Quand l'homme sur la pierre a gravé ses alarmes ,
La loi de ses malheurs...
Croire !... nous dit l'athée... au sein de l'agonie , Lorsque le désespoir plane , cruel génie,
Sur un mont de douleurs ?.. .
C'est que le néant seul est le cri du mensonge. . Quand la nuit du trépas m'enveloppe , me plonge
Dans le doute et l'effroi, Je vois , je vois briller une lumière immense , Et ce reflet d'en haut, ce phare d'espérance ,
Ce flambeau... c'est la Foi !