MÉDITATION QUINZIÈME
LA DERNIÈRE HEURE DE L'iMPIE.
Pécheur ! . . . en ces moments où tu gîs sur ta couche , Pourquoi ce front sévère , et ce regard farouche
Plein d'un feu menaçant?...
Oses-tu bien encor, misérable pygmée r Elever dans les airs une main désarmée
Contre le Tout-Puissant ?
Pâle , faible et vaincu sous le bras qui t'oppresse , Ne reconnais-tu pas la foudre vengeresse
De T Archange en courroux?...
Qu'au moment du trépas le vrai soleil t'éclaire , Pécheur , toi qui changeas en un Dieu de colère
Le père le plus doux.
Quoi ! pareil au démon rugissant sous le glaive , Tu gémis,-., le blasphème en flots hideux s'élève
Des gouffres de ton cœur ; Mais que pour un moment le repentir t'anime i Tu verras s'amollir en pardon magnanime
La force du vainqueur...
Le repentir , oh! non ; tu veux maudire encore; C'est le plaisir mondain que ta démence implore
Dans son espoir caché ; Tu veux plonger dans l'or tes mains blêmes de fièvre ; Et tu veux rafraîchir les chaleurs de ta lèvre
Dans le miel du péché !
« Apparaissez , dis-tu, mes colombes fleuries , » Roses démon amour, femmes toujours chéries , » Belles comme autrefois ;
» Que sur vos traits si chers revive le sourire ; » Vous , peuple éblouissant de l'amoureux Empire , » Accourez à ma voix.
» Venez, venez épandre en mon âme ulcérée » Le feu réparateur d'une fête enivrée ,
» Et narguons le destin ; » Qui me parle de mort? quels sont ces airs moroses? » Nouvel Anacréon , je veux cueillir des roses : > C'est l'heure du festin !
» Vite ! faites parer la table somptueuse :
» Que la vaisselle d'or , riche et voluptueuse ,
» Brille pour nos plaisirs ; > Que la vapeur des mets échauffe l'air qui fume ; » Que le vin murmurant couvre de son écume
» Nos rapides loisirs.
» Mes femmes ! mes amours \ si jeunes et si vives, » Laissez aux noirs pasteurs les leçons attentives ,
» L'art de moraliser ; » Puisqu'il me faut mourir, que j'expire de joie ; » Puisque je dois vous fuir... qu'en fuyant je me noie
» L'âme dans un baiser.
» Et qu'on m'apporte For qui faisait mon envie , » Cet or dont les reflets ont coloré ma vie
» D'un long enchantement ; » Qu'ici, sous mes regards, tout le trésor ruisselle! » L'or est , pour raviver mon âme qui chancelle ,
» Le meilleur aliment !... »
— Ainsi donc , homme altier qu'endurcit la souffrance, Tu cherches à ravir un éclair d'espérance
Aux cendres du passé ; Tu viens aiguillonner la luxure assoupie , Lorsque, à force d'attendre et d'épargner l'impie,
Le Seigneur est lassé.
Ordonne : auprès de toi n'accourent plus les femmes Qui prirent large part dans ces banquets infâmes,
Sources d'un vain regret ; Filles d'Eve , on les voit sourire à l'allégresse : Bientôt s'évanouit la foule pécheresse
Quand la douleur paraît.
Appelle ces beautés , promène un œil avide Dans ce brillant logis , désormais sombre et vide :
Le festin ne vient pas ; L'écho qui murmurait de folles harmonies Va redire aussi bien le chant des agonies
Et l'hymne du trépas.
Insensé ! Pourquoi suivre une ombre fugitive ? Pourquoi mêler l'orgie à la note plaintive
Qu'un Dieu vengeur t'apprend?
De quel secours , hélas ! sera l'ange rebelle ? Qnel nectar peut verser la femme la plus belle
Aux lèvres d'un mourant?...
Couché sur le duvet des plumes les plus fines , Tu penses de la fièvre amollir les épines ;
Mais en vain tu le crois ; La couche qu'aux plaisirs éleva ta mollesse Sera , pour châtier ton impure faiblesse ,
Plus rude que la Croix.
Demeure seul , impie ; et seul avec toi-même , Avec la conscience et le flambeau suprême
Des lumineux remords ; Les faux plaisirs choyés par ta sollicitude Montrent d'un doigt tremblant l'amère solitude
Qui pleure aux champ des morts.
L'amour se transfigure en livides fantômes , L'éclat des voluptés s'éparpille en atomes ; Adieu grâce et fraîcheur ;
Les miettes du banquet roulent dans la poussière ; L'heure sonne lugubre... Oui, c'est l'heure dernière ; Il faut mourir , pécheur.
L'adultère a creusé ta jeunesse rieuse , La débauche a flétri la morale pieuse
Qu'on doit garder toujours ; Parmi les noirs soucis dont la rigueur dévore , Que ton amer regret soit plus amer encore :
Tu mourras plein de jours !
L'or qu'au sein des caveaux entassait l'Avance , En son miroir impur a réfléchi le vice
Qui le fait condamner ; Quel monceau de richesse... et quel monceau de crimes ! Lis dans cet or maudit les noms de tes victimes :
Dieu te voit frissonner.
Par le mal du prochain ta fortune est gravée : Les enfants dépouillés , l'innocence entravée,
Les pères appauvris , Ces mille malheureux firent ton opulence ! Et dans ton fier manteau tu forças au siiencc
La voix de nos mépris.
Tu sus même , usurpant le renom d'homme probe , Ravir chez les humains une éclatante robe ,
Quelque bribe d'honneur ; Sans doute , un peu d'encens fumera sur la tombe : Mais pour le jugement c'est Pâmé qui retombe
Sous les pieds du Seigneur !
N'appelle donc plus rien de ton éclat frivole ; Le masque qui cachait ton arrogance folle
Cesse de la couvrir ; Pleure , grince des dents, expire dans la rage : Le flot d'éternité , c'est ton dernier naufrage :
Pécheur. . . il faut mourir !
Allons ! rugis , blasphème et fais crier les chaînes ! Du dernier jugement les heu/es sont prochaines ;
Ni délais , ni merci ; La nuit s'épand déjà sur ton regard sans flamme ; Et Satan rit bien haut, lorsqu'il déchire l'âme
D'un pécheur endurci 1...
Mais le Seigneur a dit , en ses bontés célestes :
« Quand même l'homme impur de ses crimes funestes
» Elèverait un mont ; » Quand il aurait médit de ma justice immense , ?> Il peut , grâce aux trésors d'une haute clémence ,
» Fuir encor le démon :
» Qu'il m'appelle en mourant... qu'un repentir auguste » Lance au fond de son cœur la lumière du juste ,
» Qu'il exècre le mal ; » Heureux, il montera les collines de vie ; » Par mon bras souverain l'âme sera ravie
» A l'empire infernal !... »
Impie , ah ! souviens-toi de l'heureuse promesse ; Et quand le doux pasteur vers la couche s'empresse
Par un céleste don , Laisse exhaler l'orgueil qui bout dans ta pensée ; Que des iniquités l'horreur soit effacée
Sous la main du pardon.
Oui , périsse l'orgueil de cette créature
Qui , du vautour des morts éternelle pâture ,
Doit beaucoup expier ; Plus d'orgueil ! . .. quand broyé par la force divine , L'homme sent que le glaive effleure sa poitrine
Et n'a plus qu'à prier.
Ge n'est pas le néant , pécheur , qui t'environne ; Au sommet des tombeaux vois-tu poindre ce trône Où domine un grand roi ?
L'heure marche. . . à pas lents l'éternité s'avance ; Que l'âme impérissable auprès de Dieu s'élance ! Repens-toi , repens-toi...
Ineffable douceur des grâces infinies î
Le superbe s'abaisse... et sous des mains bénies
Il s'incline pleurant :
Soudain , purifié par la divine extase , Du fiel de ses méfaits il épanche le vase
Pour revivre en mourant.
Une heure , un seul moment de calme et de mystère A dégagé l'Esprit des fanges de la terre ,
Des liens de Satan ; Et le mort , ranimé par l'Archange qui passe , S'élance , en traversant les flots bleus de l'espace ,
Vers un monde éclatant !