LE PASSE
Je me souviens encor de ces heures passées
Où roulaient doucement mes fécondes pensées ,
Où , riche de jeunesse et brûlant d'avenir,
Je voyais, en riant, l'existence venir...
Oh ! que j'en ai rêvé de ces choses charmantes ,
Des parfums , du ciel bleu , des sourires d'amantes ,
Des vers chantés , le soir , sous le regard des cieux ;
Tout cela me semblait doux et délicieux !
Mon âme , en s'éveillant , aspirait tous ces rêves ,
Vagues flots murmurant sur de lointaines grèves ;
Et je disais: « O Dieu ! c'est un rayon de toi ,
» Cet univers éclos sous ton geste de roi ;
» La sainte poésie et l'amour de la femme ,
» C'est par deux fois le ciel qui s'épand en notre âme
» L'une est la voix de l'ange , et l'autre est sa beauté
» Qui me dit: avenir l dit aussi : volupté;
» 0 poésie ! amour ! Délices infinies ,
» Je vis en votre foi , mes suaves génies ! »
Et quand naissait l'aurore , et quand venait le soir , Je reportais vers Dieu l'encens de mon espoir , Heureux comme un enfant sous l'aile de sa mère... — Lorsqu'un vieillard disait : «La vie estbien amère ! » Je riais du vieillard , en comptant mes trésors De beautés et de fleurs ! . . . — J'étais poète alors i
Poète ! . . . c'est à dire , un être qui s'éveille ,
Et de tout ce qu'il voit ne voit que la merveille.
Il s'enivre , en naissant , des feux. d'un jour nouveau ;
L'univers , au reflet d'un céleste flambeau ,
Apparaît à ses yeux 1 c'est l'Eden qui l'appelle.
Reine d'amour , pour lui la terre se fait belle :
Comme une folle vierge , elle couvre de fard
Sa pale joue , habile à tromper le regard I... —
Poète !... c'est à dire une âme qui s'envole ,
Cherchant partout l'écho d'une aimante parole.
Poète ! . . . il offre à tous sa confiante main ;
En pensant que d'amis est peuplé son chemin ,
Il croit qu'on va l'aimer, que chaque homme est un frère;
Puis , — suave pensée ! ineffable mystère !
Comme un sylphe dansant dans la blancheur des soirs ,
La femme , aux pas légers , aux flots de cheveux noirs ,
Aux yeux étincelants comme la luciole ,
Passe et fuit : c'est l'éclair d'une sainte auréole...
Et beau d'illusions , le poète offre au ciel
Son cœur pétri d'arôme et parfumé de miel.
Je me souviens ainsi d'avoir été poète.
Vus de loin, tous mes jours semblaient des jours de fête ;
Au souffle de l'amour je savais m'embraser ;
Je croyais au bonheur éclos dans un baiser ,
Je croyais à la gloire ! et ma voix inspirée
Remplissait les échos de la voûte azurée ,
De mon cœur palpitant je redisais les sons , Puis je pensais avoir de sublimes chansons.. ..'
Ce n'était qu'un beau rêve... et chaque jour l'emporte. Mon cœur s'est desséché comme une feuille morte ; Je marche , morne et froid , tel qu'un barde vaincu. Et pourquoi suis-je ainsi ?. .. — Parce que j'ai vécu 1 !
-^DC§£î Fin du livre premier.. §3§>1&- XkkkkkkklkkkkkkkkkilkkkkkikikX.