‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 22 sur 143 · ÉLÉGIE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

ÉLÉGIE DEUXIÈME

l'hymen de la veuve.

A Marie de B"*.

Infidèle au tombeau ! ... — Vous avez oublié Le pacte nuptial et vos serments de femme ; Vous avez dans la cendre été chercher la flamme Et profané l'amour à votre amour lié.

Parce que d'un époux l'âme s'est élancée Pour vous attendre au ciel comme une fiancée , Rieuse et trahissant le sommeil d'un ami , Vous fuyez le passé dans vos bras endormi !

C'est pour vous aujourd'hui que l'église s'apprête, Et la fleur de l'hymen sourit dans vos cheveux ; Vous allez rallumer les flambeaux et les vœux , Pleurer l'anniversaire avec des chants de fête ! ! Un autre , mieux aimé, vous conduit par la main Au temple où Ton vous vit naguère agenouillée ; Et si de légers pleurs votre joue est mouillée , C'est que la joie épand sa rosée en chemin.

A peine si l'année a fini sa carrière, Depuis que le bon maître a quitté la maison ; Déjà le souvenir , importune prison , Par votre impatience est réduit en poussière. Larmes que vous versiez au chevet de l'époux , Larmes d'un noble amour , votre source est tarie ; Et quand vous l'oubliez , fugitive Marie , Son âme dans le ciel est à prier pour vous !

Mais non , vous faites bien... le deuil aux robes noires Attristait la blancheur de vos lys printanniers , Hélas 1 et la retraite aux sévères mémoires Vous défendait le bal et ses plus cbers lauriers. Pouviez-vous vivre ainsi , douce enfant ?. . . La colombe Livre- t-elle sa plume aux brises de la tombe ?... Pour raviver l'éclat d'un visage pâli , Hâtez-vous de cueillir les roses de l'oubli.

Oh ! soyez radieuse , et fière , et consolée ; A vous la soie et l'or , le luxueux satin ! L'époux mort ne doit pas accuser le destin... Il dort bien richement sous un beau mausolé-

Qu'il dorme... et vous, veillant dans vos soyeux atours, Répondez aux soupirs du bal qui vous implore ; Le monde se dira : « Comme elle est belle encore... » P'us belle ! . . . el'e a changé s^s fleurs et ses amours ! »

Poète , ce n\A pas que je blâme la joie , L'hymen au pur sourire et ses enivrements ; Toujours , vous le savez , ma jeune lyre envoie Un écho de bonheur au baiser des amants... Mais c'est qu'en vous voyant si légère , ô Marie , Je sens mourir en moi la foi là plus chéiie ; J'avais cru que l'amour , dont vous suivez les lo»s , Ne pouvait dans l'hymen s'allumer qu'une fois !

Mais... il n'est que trop vrai... l'amante la plus pure A bientôt renoué la chaîne des plaisirs ; Tout passe, change ou meurt dans la frêle nature : Le deuil , en expirant , se transforme en désirs. Et la veuve d'un an peut sur une autre bouche , Tremblante , recueillir un aveu qui la touche ; Et les doux entretiens si vite revenus Murmurent sans la voix de celui qui n'est plus !

Sitôt qu'il a fermé sa paupière mourante , L'époux qui s'en alla sur la foi d'un adieu , On se croit libre... oh I non. — La tombe dévorante Ne saisit pas l'esprit qui s'élance vers Dieu. 0 poète insensé... je croyais que nos femmes A l'autel du Seigneur n'épousent que les âmes , Et que si l'ombre chère est envolée ailleurs , On lui garde sa foi pour les mondes meilleurs ! . . .

Pendant qu'en cet'e église une grave harmonie Fait murmurer Je cœur purement agité , Et que l'humble prière à votre âme bénie Apporte le pardon de l'infidélité ,

Permettez que j'évoque en mon eoin solitaire Vos pauvres souvenirs enfouis dans la terre... C'est que dans ma pensée exempte de remords Voltige avec douceur la mémoire des morts.

Je n'ai pas oublié les heures d'agonie ; Moi , son ami , j'étais près de lui. . . près de vous. -. -. Ses yeux ne renvoyaient qu'une lueur ternie ; Il tenait vos deux mains... je n'étais point jaloux. On eût dit qu'il voulût de sa force épuisée Soutenir jusqu'au bout sa compagne brisée ; Même dans vos pâleurs il voulait entrevoir Un suprême rayon d'existence et d'espoir,

Il nous fit ses adieux... et l'amitié si tendre

Ne glana que les mots superflus à l'amour :

Cet adieu , gros de pleurs, je crois toujours l'entendre.^

Les adieux sont cruels , lorsqu'on part sans retour:

« Ce n'est rien de mourir !... mais à sa dernière heure*

» Disait-il , voir gémir une veuve qui pleure ,

» Voir tous ceux que Ton aime étouffer de sanglots ,

» Quitter pour d'autres mers son navire et ses flots. . .

>> Lorsqu'on vivait heureux sur de calmes rivages , » Laisser un horizon tout rempli de douceur ; » Livrer sa jeune voile au hasard des orages » Loin d'un amour plus cher que l'amour d'une sœur î » Non , non , je ne veux pas sonder le grand mystère, » Je ne veux pas des Cieux, lorsque l'ange est sur terre 5 » Mais la voix du Seigneur m'appelle loin d'ici , » Je dois vous obéir , Seigneur Dieu ! me voici...

>> Et la douce compagne , hélas ! que fera-t-elle » Sans la joie et l'hymen pour égayer le sort? » On nous avait parlé d'une chaîne immortelle , » Et déjà les anneaux sont rompus par la mort. » Qui me rendra , Marie , à tes pures ivresses !

» Tu ne dormiras plus, le soir , dans mes caresses ; » Pourrai-je , dépouillant îes voiles du trépas , » Ecarter chaque pierre où se blessent tes pas ?

» Lorsque je dormirai sous les pâles feuillées ,

» Ne laisse pas chômer ma mémoire de pleurs ;

» La tombe se nourrit de rosée et de fleurs ;

» Oh ! ne fais pas languir mes mânes oubliées ;

» Et je m'éveillerai dans le feuillage noir ,

» Jetant mes regards bleus sur la campagne sombre ;

» La nuit je quitterai mon lit pour te revoir ;

» Viens souvent! viens toujours! et ne crains pas mon ombre.

» Mais la voix du Seigneur me rappelle d'ici ,

» Je dois vous obéir , Seigneur Dieu ! me voici... »

— il dit, et s'éteignit dans un dernier sourire , Et veuve , il vous laissa dans nos humbles séjours , Et la grande douleur vous prit dans son empire. Vous l'avez noblement pleuré... pendant huit jours ! ! ! Mais le cœur de la femme est pareil à la grève , Un rêve survenant y chasse un autre rêve ; Ainsi le mot chéri sur le sable tracé Par les ailes d'Eole est bien vite effacé !

Qui donc rajeunira îes couronnes funèbres , Pendantes sans couleur sur le froid monument ! Qui s'en ira parler au milieu des ténèbres Au fantôme épîoré qui marche isolément?

J'irai ! . . . mais il dira : « Ce n'est pas vous , c'est elle » Qui devait rafraîchir ma parure mortelle ; » Ami, pour éclairer la nuit de mon tombeau , » Ramenez-moi l'étoile au reflet jeune et beau ! »

Oh ! le malheureux mort... s'il avait une fille, , Une mère. . . une sœur pour le pieux devoir ; Mais il n'avait que vous de tendresse et d'espoir, Vous étiez tout l'amour et toute la famille; Moi... que puis-je essayer pour tromper ses douleurs ?

Que dirai-je le soir à ses mânes moroses ?... Mes roses n'auront pas le parfum de vos roses , Mes pleurs n'auront jamais l'essence de vos pleurs»

Je ne lui dirai pas qu'à cette heure suprême , Joyeusement bercée aux murmures flatteurs , Vous trônez dans le monde avec un diadème , Déployant l'éventail de vos adorateurs î... Non , je dirai tout bas : « Cette femme timide , » Elle n'ose venir... elle craint l'herbe humide... » Elle a peur du silence ou du cri des corbeaux , > Bien peur de la nuit noire et de ces blancs tombeaux!... »

Je dirai ce mot vague **son ombre irritée ; Mais elle , dédaignant mes propos superflus , Disparaîtra soudain sous la feuille agitée , Et du fond de l'abîme elle ne viendra plus ! Qu'importe , n'est-ce pas , ces ombres importunes ? Qu'elles dansent leur ronde à la pâleur des lunes, Et laissent les vivants aux salons radieux Ressusciter , la nuit, la lumière des cieux !

Mais la cérémonie est déjà terminée ,

Je n'irai pas attendre avec un air moqueur

L'heureuse qui descend du temple d'hyménée ,

De bénédictions mollement couronnée ,

Ni jeter mon reproche à la femme sans cœur.

Poète , j'ai parlé sans fiel ; et si je prie ,

C'est pour qu'un Dieu clément vous pardonne, ô Marie !

Adieu , madame , adieu , que l'amour vous soit doux ,

Et donnez le bonheur à ce nouvel époux.

Page 1