‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 23 sur 143 · LE RETOUR AU VILLAGE · texte numérisé non relu

LE RETOUR AU VILLAGE

Après avoir vingt ans passé des jours amers Sur un sol inconnu , bien au-delà des mers , Où l'enchaîna l'arrêt d'une rigueur fatale , L'exilé devient libre, il voit tomber ses fers : Il s'élance ! il retourne à la terrejiatale !

Ce coin de l'univers qui lui sourit toujours , Où tendent les efforts de son ardent voyage , Ce n'est pas une ville au pompeux étalage , Riche de hauts palais et de superbes tours.... C'est le petit clocher d'un modeste village.

Le jour était si beau ! les cieux épanouis De leur azur riant semblaient azurer l'âme ; Tout gazouillait dans l'air , et le soleil de flamme Tombait en gerbes d'or sur les champs réjouis.

Soleil , et cieux , et fleurs ! . . . grandes et douces choses Pour l'heureux exilé sont un charme nouveau ; Tout est joie et printemps : la nature et les roses , Et le cœur de celui qui retourne au hameau.

Comme pour son retour le village est en fête ! Enfin de ceux qu'il aime il va tarir les pleurs ; Un jour effacera le siècle de douleurs ; Mais à l'heure suprême il palpite , il s'arrête.

Oui ! ce sont bien encor les mêmes villageois , Les mêmes airs joyeux qu'on chantait autrefois ,

— go —

Et la même campagne , et la même colline ,. Les mêmes tintements à l'église voisine , Le même clocher noir avec sa blanche croix !

Un charmant souvenir que son bonheur recueille Fuit de chaque sentier, vole de chaque feuille ; Là du vieux laboureur il guettait le retour; Là jouaient les enfants ; là sa mère si bonne Priait , humble et pieuse , auprès de la Madone ; Là son cœur bégaya les premiers mots d'amour.

Il approche... au détour de l'allée embaumée , Une femme apparaît : l£ fleur de son printemps , Celle qui fut pour lui si belle , et tant aimée , Et qui réjouissait sa jeunesse charmée !... Mais sur ces jours amis le flot coula vingt ans.

Vingt ans !. . . ô ciel, vingt ans ! Tous ces hivers de glace^ Ont soufîlé leurs rigueurs sur la beauté qui passe ; Et l'éclat de la femme , hélas ! s'est envolé ; Le temps sur cette amante a gravé son passage , Il a pâli sa joue, et ridé son visage , Alors qu'il effeuillait le cœur de l'exilé !

En voyant le proscrit, son amante incertaine Cherche en ses souvenirs une trace lointaine ; Elle songe , rieuse... et ne se souvient pas ; Puis , comme repoussant une idée éphémère , Bien vite elle s'éloigne emmenant , bonne mère , Les enfaats grands et beaux qui suivent tous ses pas.

O proscrit ! la voilà , ta belle fiancée ! Quoi ! toujours exilé... même de sa pensée ; Un autre de sa vie est la joie et l'orgueil. Mais secoue , ô proscrit, la douleur importune :. L'oubli de ce doux rêve est toujours la fortune ; Un autre amour t'appelle et t'attend sur le seuiL

C'est le plus noble amour que Dieu mit sur la (erre :

Eclair de sa bonté , reflet de son mystère ,

C'est un amour vivace entre tous les amours ;

Et ce génie aimant , et cet ange fidèle

Qui tous les jours te pleure et tous les jours t'appelle t

C'est ta mère , ô proscrit , qui se souvient toujours !

Sa mère. . . il veut la voir ! . . . Et d'une marche fière , Il franchit la prairie , il atteint sa chaumière. Mais , ô Dieu ! sous le toit ce sont des inconnus , Visages froids et doux , au sourire impassible, Dont l'accueil glacial déchire un cœur sensible ; Sous le chaume natal pourquoi soct-ils venus t. . .

Il s'étonne , il se nomme t. .. avec un cri suprême L'exilé de vingt ans appelle ceux qu'il aime ! Mais l'un des inconnus, toujours indifférent , Le conduit sur le seuil ; et de son geste lent Montre au bout du village une sombre verdure , Les ifs , les peupliers , et le saule pleurant Qui font au champ des morts leur funèbre ceinture.

Morts! quoi... morts tous les deux! Cepèreaucœursiftrt, Et sa mère. . . tous deux sont couchés dans la mort !

Etranger ! c'est bien là ton sinistre langage ; Sur la croix funéraire on se heurte en chemin , Et lorsqu'on croyait voir un si beau lendemain , C'est un pâle soleil qui brille après l'orage. Vingt ans ! c'est l'horizon de notre ciel humain.

L'infortuné , brisé par ce malheur rapide ,

Sur le hameau natal promène un œil humide ;

Dans son cœur désolé se glisse un froid subtil ,

Et les airs du printemps dont les tièdes haleines

En chauds bouillonnements circulaient dans ses veines,,

Sont déjà plus glacés que les brises d'exil !

Ange de sa douleur , espérance chérie,

0 notre sœur fidèle aux heures de l'ennui f

Vainement l'exilé te rappelle aujourd'hui:

Il n'a plus rien sur terre , il n'a plus de patrie i

Pourtant ce sont encor les mêmes villageois , Les mêmes airs joyeux qu'on chantait autrefois, Et la même campagne , et la même colline , Les mêmes tintements à l'église voisine, Le même clocher noir avec sa blanche croix !

C'est aux plaines des morts , parmi des lits de pierre , Que de ses purs amours il cherche la poussière ; L'aride désespoir enchaîne encor ses pleurs f j Deux simples monuments forment la sépulture Des deux morts endormis sans marbre et sans parure : Leur fils n'était pas là pour leur donner des fleurs !

Deux tombeaux ! ô débris... voilà ta destinée ,

Pauvre famille humaine au néant condamnée !

Marin lassé , voilà ton asile et ton port ;

Au lieu des chauds baisers, des touchantes ivresses ,

Et du nid maternel , et des molles caresses ,

il saisit les longs bras décharnés de la mort !

Mais tandis qu'il gémit , son œil vague retombe Sur l'image du Christ qui sourit à la tombe ; C'est le sanglant calvaire où Dieu grave ses pas ; C'est le plus doux martyr buvant l'amer calice ; C'est un roi qui pour nous descend jusqu'au supplice ; C'est l'Eternel donnant l'exemple du trépas.

Devant Jésus qui meurt, beau d'un pardon sublime ,

Au cœur du malheureux la foi vive s'anime,.

Et le frisson de l'àme en lui s'est ravivé ;

Ainsi que du rocher Moïse tira Tonde ,

Ses larmes ont jailli de leur source profonde :

I! pleure ! il croit au ciel ! i! prie î il est sauvé \

Non , non , point de néant ; le Dieu qui vivifie Du gouffre des tombeaux fait le temple de vie; Leur nuit , c'est le soleil de noire humanité; Et , déjà rafraîchi par ses rêves austères , L'homme voit dans l'azur planer des ombres chères , Et la cendre des morts crie : Immortalité !

t> Aux cieux ! ils sont aux cieux ! c'est près d'eux qu'on m'appelle,

» Dit-il , ils ont revu la patrie éternelle ;

» Le sol qui m'a vu naître est un exil encor :

» Que ne puis-je avec vous fuir ces demeures sombres ?

*> Chères âmes ! priez que la ville des ombres

» Au fils que vous aimez ouvre ses portes d'or... »

Il crut ouïr alors dans Pair et les ombrages Frémir de molles voix , et voir de blancs visages , Et longtemps sur le sol il demeura priant , Jusqu'à ce que le soir , en déployant ses voiles r Eût parsemé le ciel de son peuple d'étoiles Qui pleurent leur blancheur sur l'arbre verdoyant.

Le fils pieux , quittant les funèbres vallées , A ses deux morts chéris fit un dernier adieu ; Et , confiant ses jours aux grandes lois de Dieu % De son village enfin regagna les allées.

Alors mouraient les chants des heureux villageois A Les frêles tintements de l'église voisine; Le soir enveloppait la plaine et la colline ; Et dans l'ombre éloignée à peine se dessine Le petit clocher noir avec sa blanche croix !

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