CHANTS D'AMOUR
Viens ! nous allons chanter en face
De la nature et de l'espace...
Dieu nous appelle pour unir
Nos deux fronts que l'amour couronne !
Dieu nous parle... et déjà rayonne
L'astre étincelant d'avenir.
Salut , plaines de l'étendue , Vaste horizon , je vous salue !
Vous êtes le char triomphal Où Dieu promène sa lumière...
Prie , ô nature ! . . . Ta prière Sera notre chant nuptial.
Et toi , mer ! . . . fais rouler ta lame Bien douce auprès de cette femme ; Viens baigner son pied virginal ; Mer écumeuse , ta cadence , Ta voix qui berça mon enfance Sera notre chant nuptial.
Je suis fils du Dieu qui promène Les flots du soleil dans la plaine ; Je suis fils de l'immensité ! . . .
Et mon père qui se révèle , 0 femme, en te créant si belle f M'a promis la félicité.
J'aime une fleur dans la vallée ; — Quand viendra la nuit étoilée , J'irai la cueillir de ma main, Pour aspirer avec délice Les parfums de son doux calice Qui sera flétri pour demain,
Je n'aime qu'une seule étoile Dans cet azur que le soir voile...
Je la contemple avec bonheur...
Je veux que pour moi seul encore Cette étoile brille et se dore D'une languissante lueur.
Et , parmi les filles du monde , Ma pensée, errant vagabonde, Caresse une seule beauté...
Comme je n'ai dans la prairie Qu'une seule rose chérie , Un seul astre en mes soirs d'été
A toi ce que j'ai dans mon âme De noblesse et de vive flamme !
Je veux un accord triomphal De tendresse et de rêverie...
Prions à deux ! la poésie Sera notre chant nuptial.
Toujours toi! c'est ton nom que le printemps murmure;
C'est ton nom que redit le chant de la nature ;
La brise harmonieuse et l'Océan grondeur
Semblent dire ton nom comme le dit mon cœur !
J'adore cette voix vague et mystérieuse
Qui berce le sommeil de mon âme amoureuse ;
Et l'ange du bonheur me dit tout bas qu'un jour
Ta main viendra m'olîrir la coupe de l'amour..,
Le soleil d'espérance illumine mes songes ;
Ma jeunesse s'oublie au milieu des mensonges ; Et j'espère ! et je rêve ! — Il me semble te voir . Te couchant à mes pieds, ma sylphide du soir , Voluptueuse et brune !... avec la chevelure Descendant sans liens jusques à ta ceinture, L'œil noyé dans les pleurs du désir ! — Et je sens La chaleur d'un baiser qui m'enivre les sens... Ton baiser ! ... ce doit être une chose plus tendre ; Un bonheur plus profond qu'on ne l'ose comprendre. Ton baiser qui vous brûle , et dure si longtemps Que l'àme s'assoupit. — Puis nos cœurs palpitants N'auraient qu'un même feu, qu'une ivresse infinie; Femme , pour un regard je donnerais ma vie : Mais pour ce long baiser d'immense volupté , Je donnerai ma lyre et mon éternité l
C'est un rêve qui fuit , quand passe mon délire ;
Et , bientôt réveillé de cet heureux sommeil ,
Je retombe des cieux! — Je n'ai pas son sourire ,
Pour inspirer ma lyre ; Et, pour chauffer mon front, je n'ai plus de soleil. Non ! je ne puis voler dans l'espace avec elle ;
Ce n'est qu'une mortelle :
Le monde la retient par des chaînes de fer. Je suis comme un damné qui lutte avec l'enfer... Eh bien ! ne chantons plus , et pleurons en silence : À côté du malheur vient s'asseoir l'espérance î S'il n'est plus ici-bas de sainte volupté , Si notre âme gémit dans la captivité , Nous quitterons un jour la terrestre demeure ;
Alors sonnera l'heure De l'amour , de la joie et de la liberté...
Quoi ! tu ne sens pas que je t'aime , Et pour toi j'ai chanté toujours ; Ta vue est le bonheur suprême Dont j'espérais remplir mes jours.
Je ne voulais qu'une couronne...
Celle que ton amour nous donne !
Sans écouter le cri railleur Ou les vains éloges du monde , Je voulais que ma voix profonde Vînt résonner jusqu'à ton cœur.
Tu n'as pas compris ma pensée , Tu n'as pas accepté mes chants !
Sans doute ta langue glacée M'a raillé comme les méchants !
Lorsque mon regard t'eut choisie , Je t'ai livré ma poésie Que l'espoir venait embraser :
Alors une brise secrète M'avait dit : L'accent du poète La caresse comme un baiser.
Je voudrais un manteau de gloire Pour t'abriter sous sa splendeur , Pour éterniser dans l'histoire Mes accords et notre bonheur !
Raphaël eut sa Fornarine Qu'il fit immortelle et divine :
Je voudrais voir mon nom vanté Tel qu'une sublime parole , Avec ton nom comme un symbole Ecrit dans la postérité.
Le poète n'a point de lyre , S'il n'espère un laurier d'amour ; C'est ce beau rêve qui l'inspire Et l'emporte au divin séjour...
La gloire est un mot ! C'est la femme Qui souffle au foyer de notre âme...
Qu'importe un sépulcre immortel?...
Si je désire une auréole,
C'est pour poser, ô mon idole , Ma couronne sur ton autel.
J'ai souvent contemplé la grandeur des abîmes ;
J'ai plané sur les monts; et, du haut de leurs cimes,
Invoquant l'Eternel, j'ai crié: « Dieu puissant!
» Pour une heure d'amour voulez-vous tout mon sang ! . . .
» Parlez! qu'ordonnez-vous, maître?... je suis l'esclave.
» Parlez ! pour ses baisers il n'est rien qu'on ne brave.
» Faites qu'elle me donne un serrement de main ;
» Oh ! faites qu'elle soit mienne jusqu'à demain ;
» Alors je reviendrai devant ce précipice ,
» Et je m'y jetterai , Seigneur, avec délice !
» Mettez , mettez un prix à ma félicité ;
» Voulez-vous voir meurtrir mon corps ensanglanté?...
» Voulez-vous que j'achète avec mille tortures
» Ses mots de volupté , délicieux murmures
» Dont mon esprit s'enivre ?. . . — Ou voulez-vous encor
» Que j'aille dans un cloître et dans vos temples d'or ,
» Pour passer rudement mes jours dans la prière
» Et creuser à genoux les bords de chaque pierre?...
» Qu'ordonnez-vous, mon Dieu?... la vie ou le trépas?... »
—Mais le soupir s'envole... et Dieu ne répond pas.
Parfois , lorsqu'au dehors s'étendait la nuit sombre ,
Tel qu'un spectre égaré j'errais au sein de l'ombre ,
Et je portais mes pas auprès des arbres noirs
Qui murmuraient entr'eux la parole des soirs.
Lors j'ai crié : « Démon, veux-tu que je me vende ,
» Car Dieu m'a repoussé?... Je te donne en offrande
» Tout ce que tu voudras, mon corps, mon âme... enfin
» Ce qui peut assouvir ta monstrueuse faim ,
» Tigre ! — Faisons marché ; mais je prends en échange,
» Je prends jusqu'à demain les baisers de cet ange. »
L'enfer comme le ciel resta silencieux , Et j'ai presque douté de l'enfer et des cieux ! Femme, si tu comprends comme Le sang me brûle , Si tu peux deviner quelle fièvre circule
Dans mes membres vaincus... Et si , pour l'apaiser ,
Tu refuses encor le baume d'un baiser ,
Va-t'en ! ... tu n'es qu'un songe, une ombre qui tournoie,
Pour obscurcir nos yeux... et que l'enfer envoie;
Va-t-en 1 je ne veux plus aimer un spectre vain
Qui, pour mieux nous tromper, prend un masque divin.
L'aurore 1 c'est l'aurore... Oh ! que la brise est douce ! On dirait un flot pur qui giisse sur la mousse...
Sur ma bouche on dirait du miel ; ' Et je sens ma pensée au sein des airs ravie , Respirer mollement l'atmosphère de vie :
N'est-ce donc pas ici le ciel?
Le joyeux horizon ! . . . le beau soleil ! . . . ma vue , Qui plane dans l'azur , cherche Dieu dans la nue.
Seigneur , je dois vous adorer , Car je sens votre souffle... et dans ce temple immense, On entend l'univers chanter votre puissance ,
Et la vague des mers pleurer 1 !
Mais pourquoi sur mon cœur une froide pensée Brise-t-elle soudain ma poitrine oppressée?...
C'est un lourd souvenir ! Pourquoi Mon front se courbe-t-il comme sous l'ariathème?... Ah ! je suis un maudit... et la femme que j'aime
N'est pas assise près de moi.
Ne parlons plus du ciel , ne parlons plus d'aurore : C'est la nuit du malheur qui m'enveloppe encore ;
L'oiseau chante , le jour sourit ; Mais je veux pour concerts les chants qu'elle murmure, Pour lumière , ses yeux ; pour temple et pour nature ,
Sa beauté qui nous éblouit.
Quand elle m'aimera , je dirai : Molle brise ,
Merci !... tu rafraîchis ma tête qui se brise ;
Quand j'aurai son baiser de miel 7
Alors je pourrai dire, en respiranl la vie : Quel radieux soleil ! quelle joie infinie : N'est ce done pas ici le ciel?
Ma brune amante, chère idole , Puisse un zéphir délicieux T'apporter la chaude parole Qui de mon sein brûlant s'envole . Et prend son essor vers les cieuxi
L'amour n'est pas une imposture , Je subis durement sa loi , En courbant ma. fière stature Aux genoux d'une créature Frêle et petite comme toi !
Ton nom, que ta bouche volage M'a jeté dans un soir d'adieu...
Je le conserve comme un gage :
Je l'invoque pendant l'orage , Et je l'adore comme Dieu.
Or , si tu m'écoutes sans peine , Si tu veux charmer mon destin , Donne un soupir de ton haleine, Et dis aux zéphirs de la plaine De*me l'apporter un matin.
ÉLÉGiE DIXIÈME.