UN SOUVENIR DU BAL
A M. *" Que j'aime un bal d'amour ! quand les sons de la danse, Pareils aux chants du lac , frémissent en cadence , En parlant de bonheur !
Lorsqu'on peut admirer les fraîches jeunes filles Qui pour la nuit brûlante ont quitté leurs mantilles > Et s'enivrent le cœur.
On s'oublie... et l'on rêve à d'étranges pensées: On s'oublie au milieu des femmes caressées
Par un flot souriant :
A travers le nuage embaumé qui s'élève Comme une vapeur douce , on s'oublie.., et l'on rêve
Aux splendeurs d'Orient...
C'est l'astre d'Orient qui brille sur nos tètes , Ce sont là ses beautés et ses nocturnes fêles
Plus riches qu'un beau jour...
Versez à pleines mains les arômes d'Asie ! Et dans nos coupes d'or épandez l'ambroisie :
C'est le bal ! c'est l'amour ! . . .
Femmes , charmez nos yeux par vos grâces nouvelles î — Si l'ange du plaisir m'avait donné des aîles
Pour voltiger de fleur en fleur , J'irais , comme l'abeille errant près de chacune , Cueillir sur votre lèvre et votre épaule brune
L'arôme du bonheur.
A la voix des concerts dansez , ô mes sultanes ! Faites frémir les plis des robes diaphanes
Par un doux mouvement ; Laissez tomber sans noeuds vos chevelures molles Qui glissent en secret sur yos belles épaules ,
Comme un baiser d'amant ! . ..
Mais chut !... cette harmonie est moins désordonnée; Le silence s'étend sur la foule étonnée ! On dirait que dans l'air les anges descendus Ont fait couler du ciel des parfums inconnus... Chut ! . . . elle vient à nous avec son auréole ! . . .
Et chacun l'admirant demeure sans parole :
C'est elle ! c'est ma reine. . . ô femmes ! . . . courbez-vous ;
Brûlez-lui votre encens , pliez à ses genoux ; .
C'est elle , notre reine: adorons-la ! — Je l'aime !
Et n'ose pas l'aimer... — Je ne suis plus moi-même
Quand je la vois venir avec tant de beauté
Qu'elle nous semble à tous une divinité.
On dirait que je souffre. . . et je suis plein de joie ;
J'aspire un mot qui vole , un regard qu'elle envoie !. ..
— Ainsi que le pilote égaré dans la nuit
Cherche dans son naufrage une étoile qui luit ,
Je cherche son œil noir ! —Oh ! je l'aime! — Auprès d'elle,
Nui sourire n'est doux, nulle femme n'est belle ;
Et vainement la danse a repris son essor ;
Je ne veux plus errer sur les pas de chacune :
La foule disparaît... et je n'en vois plus qu'une !...
La beauté qui m'entraîne avec des chaînes d'or !...
C'est le bal ! c'est l'amour ! — Ma main serre la tienne , Il faut qu'en ce moment ton âme m'appartienne !
Allons ! pour cette fois , Jusqu'à ce que la valse expire ou soit lassée, Ta tète sur mon sein reposera bercée :
J'aurai ton sourire et ta voix.
Comprends-tu?... comprends-tu? lorsque mon œil dévore Ce beau cou nonchalant ; quand celle que j'adore
Palpite dans mes bras , Mon visage est bien pâle , et mon désordre extrême ï Or , la pâleur du front veut dire que l'on aime...
Ne me comprends-tu pas ! . . .
Ecoute : Un jour ta main sur la page volante Écrivit quelques mots de poésie ardente ;
J'ai trouvé cette page un soir , Auprès d'une humble fleur à ton bouquet ravie. Tiens... j'ai tout conservé : les vers , la fleur sans vie ,
Sur mon cœur tu pourras tout voir :
Et sur tes pas légers lorsqu'un autre s'avance , Avec des yeux brillants où je lis l'espérance f
Pour t'entraîner à lui , Je me sens le cœur froid , et la tête brûlante ! Puis je cours après toi comme après une amante
Que j'adore et qui fuit !
Dieu ! ton regard sur moi jette une longue flamme : Quel regard ! c'est l'amour ! le bonheur ! Ange ou femme ,
Je suis à toi , je suis au ciel !
Oui , tu lis dans mon cœur. — Mais déjà l'harmonie Meurt avec mon espoir. . . et la valse est finie ,
Et je redeviens un mortel.
Quand notre illusion s'envole , Quand la rose vient de mourir , L'air conserve un divin soupir , Un tendre parfum qui console ; Et quand tu fuis, valseuse folie , Il me reste le souvenir.
Chaque fois , lorsque minuit sonne , Il semble que tu m'appartiens , Mon esprit brise ses liens :
Je crois voir briller ta couronne ; Lors aux rêves je m'abandonne , Je me souviens ! je me souviens ! . ..
Oui, je songe qu'à pareille heure, — Car c'est l'heure du bal , — ta main Souvent dans la mienne demeure :
Et mon âme sommeille , pleure , Heureuse jusqu'au lendemain.
Minuit, heure silencieuse De repos et de souvenir; J'aime ton beau ciel , ton zéphir
Caressant ma tête rêveuse...
Heure sainte et voluptueuse , C'est alors qu'on voudrait mourir.
Minuit! — Quand l'espace est sans voiles l Je lève mon regard en feu , Pour la chercher dans les étoiles Que reflète le miroir bleu.
Chaque fois que cette heure sonne ,
Regarde l'azur comme moi ;
Si l'azur céleste rayonne ,
Tu diras qu'un mortel frissonne
De bonheur en songeant à toi.
Oui , je voudrais mourir dans cette nuit sereine , Où l'atmosphère est douce ainsi que ton haleine , Où les astres épars dans le bleu firmament Semblent comme ton front rayonner doucement. Tout m'y parle de toi ; les nocturnes sylphides Caressent mes cheveux de leurs souffles humides , Et leur voix , en chantant , me viennent parler bas D'un bonheur idéal... auquel je ne crois pas. Oh ! cette nuit est belle ainsi que toi — Je l'aime Comme je puis t'aimer ! — En ce moment suprême, Si Dieu me délivrait de ma lourde prison , Pour laisser fuir mon âme au sein de l'horizon , Je serais bien heureux... je croirais que ma vie S'exhale dans tes bras , sur ta bouche ravie ; Je croirais , en volant au lumineux séjour , Que mon être se fond dans un baiser d'amour ! Apparaîs-moi dans l'ombre... un moment ! je t'implore Viens parfumer mon rêve !
— Ou je voudrais encore , Un jour si l'horizon était pur et vermeil , Expirer fièrement en face du soleil , En combattant pour toi , pour ton nom-, ma devise ,
us —
Jusqu'à ce que le glaive entre mes mains se brise ! Tu me verrais alors , ton ardent chevalier , Te proclamer la reine , et tous les défier ; Je tiendrais mon rival au bout de mon épée , Tant que vienne la mort ! — Si ma valeur trompée Se trouvait la plus faible... et si j'étais vaincu , Je me croirais heureux de l'avoir combattu , Heureux d'avoir crié ; C'est elle que j'encense !... Heureux d'avoir livré mes jours pour sa défense ! Puis je hais ce rival... Or, puisqu'il t'aime aussi , Qu'il me donne un combat sans pitié ni merci. Qu'il vienne ! je le hais S Que notre destinée Couronne le vainqueur d'une lutte acharnée. Oh ! s'il fallait tomber sous un destin jaloux , De cette adversité je bénirais les coups , Puisqu'en mourant ainsi , j'aurais pour ma paupière Un rayon de tes yeux et !es flots de lumière Que verse le soleil ! — Ton regard languissant Mêlerait une larme aux ruisseaux de mon sang , Ta lèvre dormirait sur ma large blessure , Et mon esprit fuirait comme un léger murmure...
L'on ne m'aima jamais ; pourtant j'ai soif d'amour, Comme la fleur naissante a soif des pleurs du jour , Une soif qui vous mord l . . . J'ai trouvé bien des femmes Qui me disaient : Je t'aime ! ... et mentaient, les infâmes. Leur cœur demeurait froid sous mon embrassement , Leur regard, toujours sec et glacé !... — tellement Que je vins à douter si l'on aimait encore Dans ce monde d'exil , que le malheur dévore ! Tu parus... je compris ton âme et ta beauté , Je devinai les cieux , l'amour , la volupté !... Oh ! dis-je en te voyant , si jamais elle m'aime , Ce sera pour toujours ; moi , je serai de même Pour toujours à ses pieds ! Nous aurons ici-bas De suaves moments que les hommes n'ont pas ; C'est qu'elle n'csl point femme au caprice volage ?
Dont le désir léger passe comme un nuage, Elle ! . . . non , c'est un ange. . .
— Et d'espoir consumé > Je vis que jusqu'alors je n'avais pas aimé !
Certe on me dira : Jeune lyre , Tu n'as plus qu'un pâle sourire; Tu semblés vendue à l'empire D'une voluptueuse loi. . .
Honte à cette faiblesse humaine !
' Esclave , pourquoi cette chaîne !
Lorsque tu devrais être roi?....
— Laissez mes chants, censeurs austères >
Pleurer, vagues et solitaires,
Dans le monde heureux des mystères.
Hélas ! je n'ai plus de fierté',
Je suis dans la captivité ,
Car dans la foule des mortelles
Une belle entre les plus belles
Vient d'enchaîner mes pauvres ailes
Avec un lien de beauté !
Depuis lors j'adule sans cesse Une tyrannique maîtresse Qui cause toute ma détresse Et brisa mon premier essor ; Elle seule aujourd'hui m'inspire :
C'est de l'ivresse et du martyre î Libre de ses fers , mon délire Irait la célébrer encor î
Plus de ces mâles harmonies Parlant de choses infinies :
Adieu , mes vastes rêveries , Adieu , mes nobles sentiments D'une indépendance énergique :
Je n'ai plus qu'une voix unique, Un chant vide et. mélancolique. ..
L'hymne vulgaire des amants.
Si l'Eternel , devant son trône , Me disait : voici la couronne D'immortelle félicité , J'aimerais mieux rester sur lerre Avec ma profonde misère , Plutôt que de fuir solitaire Sans elle dans l'éternité !