‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 3 sur 143 · L AME S HUMILIE · texte numérisé non relu

L AME S HUMILIE

Longtemps ivre d'orgueil et de plaisirs avide , J'ai levé vers le ciel mon regard intrépide ; Hardi , j'ai défié l'Eternel en courroux , Et j'ai dit , dans mon sein refoulant la prière : « L'homme ne doit jamais plier sa tète fière , » Ni fléchir les genoux ! »

J'ai, dit , des passions écoutant la tempête : u 0 Dieu ! je n'irai point sur la dalle muette » De tes temples glacés user mon âme !... Il faut » Une coupe d'ivresse à l'ardeur de ma lèvre ;

» Vivons un jour de fièvre , » Et ne nous courbons pas , vieillard , dès le berceau !

J'ai voulu contempler le soleil dans la nue ; Mais ses rayons puissants ont obscurci ma vue; Contre le noir torrent j'ai lutté, puis voulu Voir en face la foudre et braver le tonnerre ; Mais j'ai rugi, Seigneur! en me roulant sur terre Cpmme un lion vaincu.

Ma jeunesse avait soif des voluptés humaines ; Au lieu de liberté je me donnai des chaînes ! Mon cœur fait pour aimer trouva des cœurs glacés ; Et l'ardente liqueur qui jusqu'aux bords écume,

C'était de l'amertume Dont j'abreuvai longtemps tous mes sens abusés !

Je pleuré , Dieu clément ! mon âme est triste et vide ; Mon orgueil, abaissé; ma soif, toujours avide. Moi qui voulais le titre et le sceptre de roi , Je me débats en vain sous ma pesante entrave. Seigneur ! je ne suis rien qu'un misérable esclave : Je pleure et viens à toi. . .

Je crois , car j'ai souffert ! — Et pendant ma souffrance, Il me riait toujours dans l'âme une espérance ,

Doux baume à mon ennui.

A des flots inconnus quand je livrais ma voile , Toujours brillait au ciel une joyeuse étoile

Au milieu de la nuit !

Quand brisé , languissant comme le lys qui ploie Sous l'automne maudit sa corolle de soie ,

Je gémissais tout bas , Une voix bienfaisante inondait ma poitrine , Jetant à ma douleur sa parole divine :

Ne désespère pas !

Et quand on voit la mer immense !... qui ruisselle Pes feux du oiel , jouer comme un beau chien fidèle j -Aux pieds du Créateur;

Lorsqu'on sent la nature , on n'ose plus maudire; On n'ose plus douter, ni tirer de sa lyre L'accord blasphémateur.

Ou j'aimais à voir Dieu sourire dans l'aurore, Quand sur les jeunes monts dont la tète se dore ,

Il épand un jour pur :

Je me sentais renaître à ce foyer de vie , Et je levais aux cieux ma tête appesantie

Pour m'énivrer d'azur.

Je crois , car j'ai souffert ! — Et s'il n'est point un monde Où l'homme, en s'endormant dans sa peine profonde,

Trouve un céleste bien , Le cri de la nature est un lâche mensonge , L'Eternel n'est qu'un mot , la vertu n'est qu'un songe,

Et la justice.... rien !

Byron l je n'aime pas ta lyre sépulcrale , Et les sombres accords de. ta voix infernale

Ton désespoir profond ; Sois maudit , toi qui vins chanter une agonie Et nous épouvanter comme un mauvais génie ,

0 poète! ô démon!....

Voltaire, sois maudit, philosophe farouche

Qui parlas aux mortels le blasphème à la bouche ,

Et ris de la vertu ; Toi qui du mot Néant vins désespérer l'homme , Comme un damné qui fuit le Dieu vengeur , et comme

Un séraphin déchu.

Le monde vous adore , et l'on vous dit poètes ,, Vous ! . . . lorsque des sanglots furent vos chants de fêtes ,

Vous démons ! . . . qui le soir Alliez nourrir votre àme à la voix des orages , Apparaissant la nuit sur de sombres rivages

Dans un long manteau noir ! . . ,

0 mon Dieu ! contre nous as-tu tant de colère Que le disent ces gens à la parole austère Qui , fiers de soixante ans de rigide vertu , Brisent notre jeunesse , et pour tout sacrifice Viennent sur ton autel offrir avec délice Un cœur qui n'a jamais battu !

Ces gens qui , sans pitié pour la faiblesse humaine , Au plus vrai repentir donnent des mots de haine ; Eux que n'a point mordus le délire des sens ; Eux qui ne songent pas , tant est froide leur àme ! Que Satan nous tourmente avec des noms de femme Et mille fantômes dansants.

Prêtres sans charité , vieillards sans indulgence , Sachez que Dieu toujours pardonne à qui l'offense; Hommes remplis d'orgueil qui vous croyez élus , Soyez comme le Christ qui , descendu sur terre , Dit , en ouvrant ses bras à la femme adultère : « Va paisible , et ne pèche plus l »

Donc, approchons sans crainte, et, malgré nos souillures, Dans l'eau des vases saints lavons nos mains impures ; Et si quelque mortel , oubliant ta bonté , Si le monde , au cœur sec , sans pitié nous repousse , Christ !... nous invoquerons ta doctrine si douce , Et ta profonde charité.

J'aime un temple sacré , lieu divin où l'on prie , Où l'on a du silence , et de la rêverie ,

Et des jours de repos; Où l'âme , pauvre barque au gré des vents bercée , Vient radouber enfin sa carène blessée

Par l'injure des flots !

Pourtant qu'est-il besoin de temple et de statues A l'Être qui s'est fait une voûte de nues Et des trônes plus beaux

Que ces palais bénis où le monde l'adore ?... N'a-t-il pas pour encens les parfums de l'aurore , Les astres pour flambeaux ?

Oui ; mais l'esprit se perd au sein de la nature ; C'est un aspect trop grand pour une créature ;

A l'homme il faut un lieu Borné comme son être , et comme sa pensée , Où, cherchant un appui dans sa marche lassée,

Il puisse enfermer Dieu !

C'est beau de voir la foule un jour de fête sainte , A genoux , et priant dans la pieuse enceinte

Tout d'une seule voix ; La foule , autre Océan aux vagues frémissantes , Qui courbe avec respect ses têtes caressantes

Devant le roi des rois.

Ce que j'aime surtout , c'est une église antique ! Et quand l'aile du soir sur la voûte gothique

S'étale lentement , Lorsque la solitude est bien vaste et bien sombre , Je vais porter mes pas au milieu de cette ombre

Avec recueillement.

A travers les vitraux brille un peu de ciel pâle ; Le caverneux écho des pieds contre la dalle

Meurt comme un chant de deuil ; Et l'âme rêve alors à ces vieux monastères Où s'enterraient vivants de jeunes solitaires

Comme dans un cercueil.

On croît voir dans la nef glisser un blanc fantôme

De moine ; un de ces gens qui tuaient leur cœur d'homme

Et fuyaient le soleil ; Pauvres agonisants qui dormaient une vie , Et fermaient pour la mort leur paupière assoupie

Sans changer de sommeil,

Us vivaient sans plaisir et couchaient sur la dure , Heureux et souriants ; car leur vie était pure ,

Belle de chasteté ; Heureux !... Mais peut-on dire à son sang qui circule : « Sois froid, mon sang ! mon âme !» — Et dans une cellule

Languir sans liberté?...

Taisez-vous, passions maudites!... La prière Est comme la vertu : c'est un profond mystère :

Il faut s'humilier Devant ces beaux élus qui vivaient d'espérance ! Et souviens-toi , mon cœur, qu'on n'a plus de souffrance

Lorsqu'on vient de prier.

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