CLAUDE FROLO, LE PRETRE
Eheu ! qualis erato (Virgile).
Un soir , c'était l'hiver; il faisait froid et sombre Comme dans un tombeau ; l'horizon sans lueur Etendait tristement son épais voile d'ombre , Et le vent gémissait comme un cri de malheur. Paris dormait au loin ; on distinguait à peine Dans la brume des nuits les flots noirs de la Seine, Et le Louvre perdu dans le ciel obscurci , Et notre cathédrale avec son front noirci... La nuit enveloppait les choses et les hommes^; C'était l'heure maudite où sortent les fantômes ,
(1) Le prêtre Claude Frollo est un des principaux personnages du roman de Noire-Dame de Paris, par Victor Hugo.
Claude^ Frollo , perdu par tin amour insensé pour la danseuse Esméralda , meurt précipité des lours de Notre-Dame.
L'aulcur croit voir son ombre sanglante errer sur les tourelles de la vieille église.
Ou les âmes des morts frémissent vaguement ,
Où le silence est plein d'un sourd gémissement...
Soudain le bleu rayon d'une flamme infernale
Eclaira d'un reflet l'antique cathédrale ;
Et parmi les hiboux qui voltigeaient autour
Un spectre vint s'abattre aux sommets de la tour ;
Spectre sanglant et pâle !... Il traînait avec peine
De son corps palpitant les douloureux débris ;
Fantôme affreux à voir avec sa face humaine ,
Ses ossements brisés et ses membres meurtris !
C'était Claude Frollo : son cœur saignait encore ,
Le sillon de ses pleurs était encor creusé
Sur son visage jaune... Et sa lèvre incolore
Murmurait sourdement un mot vague et glacé :
Toujours son nom de femme !... — 0 Frollo le parjure !
0 le prêtre assassin!.., Les hommes ont donné
Ta cendre aux vents , ton âme aux démons en pâture ;
Les hommes t'ont maudit , les hommes t'ont damné !
Mais Dieu te damna-t-il , Frollo, comme les hommes?...
Et lorsque tu parus devant son tribunal ,
Escorté de douleurs et de pâles fantômes ,
Te livra-t-il de suite au séjour infernal?...
Ah ! Dieu n'a pu te vofr si rompu de tortures ,
Sans qu'un peu de pitié tombât de son regard ;
Et la pitié divine , embaumant tes blessures ,
Peut effacer le sang qui souillait ton poignard !
Une larme de Dieu , c'est une eau qui vous lave !
L'Eternel a pesé ta force et ta douleur ,
Prêtre; il a vu jaillir cet océan de lave
Dont les flots bouillonnants ont dévoré ton cœur.
Et peut-être il a dit : « Viens à moi , toi qui pleures ;
» Satan , retire-toi dans tes noires demeures ;
» Ce mortel... je l'arrache aux tourments de l'enfer;
» Ce mortel a péché... mais il a trop souffert ! »
Frollo ! c'était pourtant un homme fort et grave ,
Son cœur de vains désirs n'était jamais esclave,
Son cœur vierge à trente ans n'avait jamais connu
D'autres amours que Dieu , le cloitre et la science :
Le calme du bonheur berçait sa conscience ;
Et le prêtre pieux , le savant fut vaincu
Par l'aspect d'une femme !... — Humanité fragile !
Le port de la vertu n'est donc pas un asile
Qui te puisse abriter ! ... Mortel , c'est donc en vain
Qu'en te sentant penser tu te croiras divin ;
Vainement tu remplis une existence entière
De rigides travaux , de veille et de prière !
— Si le destin railleur te fait voir un instant
Une femme qui passe et va riant , chantant ,
Ton cœur est plein de trouble. . . et cette ombre de femme
Est un nuage noir qui pèse sur ton âme !
Tu la cherches sans cesse et malgré toi , voulant
Eteindre dans ton sein ce souvenir brûlant :
Mais la fatalité t'écrase ! Et si tu pries,
Son nom profane échappe à tes lèvres impies ,
La science n'a plus que du vide pour toi ;
Puis il vient un moment de stupeur et d'effroi ,
Où tu laisses tomber ce cri comme un blasphème :
Femme , je suis à toi î je suis damné ! je t'aime !
On l'aime !... à se jeter dans un gouffre béant
Pour un de ses regards ; — on l'adore , on la prie
Pendant les longues nuits de fiévreuse insomnie ;
On se damne pour elle !... — Oh ! l'homme est du néant.
Vraiment il lui sied bien dans ses jours d'arrogance
D'aller crier : A moi la raison , la science !
A moi force et grandeur ! — Pauvre insensé... Demain
Les terrestres amours germeront dans son sein ,
Le hochet des plaisirs que le démon lui jette
Eblouira ses yeux , étourdira sa tête ;
Vaincu par le torrent de la fatalité ,
Demain il foulera sa fausse dignité !
Pauvre insensé que l'homme ! . . . Et quelle est cette idole
Pour laquelle il renonce à sa noble auréole ,
Pour laquelle il se ronge et perd son âme , hélas?...
Une femme au cœur sec qui ne le comprend pas ; C'est comme Esméralda , la danseuse riante , Une beauté naïve , une vierge charmante Qui n'a point de pensée et dhante tout le jour : C'est une folle enfant qui s'enflamme d'amour Pour un bel officier , parce qu'il porte un glaive Avec un casque d'or dont sans cesse elle rêve ! Oui , c'est avec cela que nous sommes perdus : C'est pour cet amour vil que nous fuyons la route De gloire et de bonheur , pour le chemin du doute Où nous errons longtemps gémissants , éperdus !... Quand Dieu prête la main à l'inexpérience De nos premiers travaux , et qu'à pas de géant L'homme parcourt déjà les champs de la science , Il aime ! et puis se damne ! Oui ! l'homme est du néant.