‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 4 sur 143 · CLAUDE FROLO, LE PRETRE · texte numérisé non relu

CLAUDE FROLO, LE PRETRE

Eheu ! qualis erato (Virgile).

Un soir , c'était l'hiver; il faisait froid et sombre Comme dans un tombeau ; l'horizon sans lueur Etendait tristement son épais voile d'ombre , Et le vent gémissait comme un cri de malheur. Paris dormait au loin ; on distinguait à peine Dans la brume des nuits les flots noirs de la Seine, Et le Louvre perdu dans le ciel obscurci , Et notre cathédrale avec son front noirci... La nuit enveloppait les choses et les hommes^; C'était l'heure maudite où sortent les fantômes ,

(1) Le prêtre Claude Frollo est un des principaux personnages du roman de Noire-Dame de Paris, par Victor Hugo.

Claude^ Frollo , perdu par tin amour insensé pour la danseuse Esméralda , meurt précipité des lours de Notre-Dame.

L'aulcur croit voir son ombre sanglante errer sur les tourelles de la vieille église.

Ou les âmes des morts frémissent vaguement ,

Où le silence est plein d'un sourd gémissement...

Soudain le bleu rayon d'une flamme infernale

Eclaira d'un reflet l'antique cathédrale ;

Et parmi les hiboux qui voltigeaient autour

Un spectre vint s'abattre aux sommets de la tour ;

Spectre sanglant et pâle !... Il traînait avec peine

De son corps palpitant les douloureux débris ;

Fantôme affreux à voir avec sa face humaine ,

Ses ossements brisés et ses membres meurtris !

C'était Claude Frollo : son cœur saignait encore ,

Le sillon de ses pleurs était encor creusé

Sur son visage jaune... Et sa lèvre incolore

Murmurait sourdement un mot vague et glacé :

Toujours son nom de femme !... — 0 Frollo le parjure !

0 le prêtre assassin!.., Les hommes ont donné

Ta cendre aux vents , ton âme aux démons en pâture ;

Les hommes t'ont maudit , les hommes t'ont damné !

Mais Dieu te damna-t-il , Frollo, comme les hommes?...

Et lorsque tu parus devant son tribunal ,

Escorté de douleurs et de pâles fantômes ,

Te livra-t-il de suite au séjour infernal?...

Ah ! Dieu n'a pu te vofr si rompu de tortures ,

Sans qu'un peu de pitié tombât de son regard ;

Et la pitié divine , embaumant tes blessures ,

Peut effacer le sang qui souillait ton poignard !

Une larme de Dieu , c'est une eau qui vous lave !

L'Eternel a pesé ta force et ta douleur ,

Prêtre; il a vu jaillir cet océan de lave

Dont les flots bouillonnants ont dévoré ton cœur.

Et peut-être il a dit : « Viens à moi , toi qui pleures ;

» Satan , retire-toi dans tes noires demeures ;

» Ce mortel... je l'arrache aux tourments de l'enfer;

» Ce mortel a péché... mais il a trop souffert ! »

Frollo ! c'était pourtant un homme fort et grave ,

Son cœur de vains désirs n'était jamais esclave,

Son cœur vierge à trente ans n'avait jamais connu

D'autres amours que Dieu , le cloitre et la science :

Le calme du bonheur berçait sa conscience ;

Et le prêtre pieux , le savant fut vaincu

Par l'aspect d'une femme !... — Humanité fragile !

Le port de la vertu n'est donc pas un asile

Qui te puisse abriter ! ... Mortel , c'est donc en vain

Qu'en te sentant penser tu te croiras divin ;

Vainement tu remplis une existence entière

De rigides travaux , de veille et de prière !

— Si le destin railleur te fait voir un instant

Une femme qui passe et va riant , chantant ,

Ton cœur est plein de trouble. . . et cette ombre de femme

Est un nuage noir qui pèse sur ton âme !

Tu la cherches sans cesse et malgré toi , voulant

Eteindre dans ton sein ce souvenir brûlant :

Mais la fatalité t'écrase ! Et si tu pries,

Son nom profane échappe à tes lèvres impies ,

La science n'a plus que du vide pour toi ;

Puis il vient un moment de stupeur et d'effroi ,

Où tu laisses tomber ce cri comme un blasphème :

Femme , je suis à toi î je suis damné ! je t'aime !

On l'aime !... à se jeter dans un gouffre béant

Pour un de ses regards ; — on l'adore , on la prie

Pendant les longues nuits de fiévreuse insomnie ;

On se damne pour elle !... — Oh ! l'homme est du néant.

Vraiment il lui sied bien dans ses jours d'arrogance

D'aller crier : A moi la raison , la science !

A moi force et grandeur ! — Pauvre insensé... Demain

Les terrestres amours germeront dans son sein ,

Le hochet des plaisirs que le démon lui jette

Eblouira ses yeux , étourdira sa tête ;

Vaincu par le torrent de la fatalité ,

Demain il foulera sa fausse dignité !

Pauvre insensé que l'homme ! . . . Et quelle est cette idole

Pour laquelle il renonce à sa noble auréole ,

Pour laquelle il se ronge et perd son âme , hélas?...

Une femme au cœur sec qui ne le comprend pas ; C'est comme Esméralda , la danseuse riante , Une beauté naïve , une vierge charmante Qui n'a point de pensée et dhante tout le jour : C'est une folle enfant qui s'enflamme d'amour Pour un bel officier , parce qu'il porte un glaive Avec un casque d'or dont sans cesse elle rêve ! Oui , c'est avec cela que nous sommes perdus : C'est pour cet amour vil que nous fuyons la route De gloire et de bonheur , pour le chemin du doute Où nous errons longtemps gémissants , éperdus !... Quand Dieu prête la main à l'inexpérience De nos premiers travaux , et qu'à pas de géant L'homme parcourt déjà les champs de la science , Il aime ! et puis se damne ! Oui ! l'homme est du néant.

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