ÉLÉGIE ONZIÈME
V10LETTA.
Dis-moi, Vioîetta , pourquoi dans ta main blanche
Tu reposes un front rêveur ; Pourquoi ton corps plié languissamment se penche ,
Comme sous l'hiver une fleur ?
Ne veux-tu plus aller , défiant tes compagnes ,
Pour une course dans les bois , Bondir insoucieuse au milieu des campagnes
Où tu folâtrais autrefois ?...
Dis-moi quel noir souci te rend morne et t'enchaîna
Aux rives du lac argenté ; Dis pourquoi ton œil bleu tristement se promène
Au loin sur le flot velouté ?...
Vois, dans tes beaux cheveux se fane ta couronne ; Et ta lyre gît sans accords ;
Viens !... le bruit de ce lac est sombre et monotone, La rose périt sur ses bords.-
Viens plutôt respirer l'air joyeux des prairies Sous cette touffe d'arbrisseaux ;
Là tu pourras avoir de molles rêveries Et chanter avec les oiseaux !...
— Mais elle était toujours assise sur la rive ,
Et resta muette longtemps ; Levant enfin le poids de sa tète pensive :
« Tais-toi , me dit-elle , j'attends î...
Tu ne sais pas : un jour , lasse et le front humide , Je vins seule un moment m'asseoir
Sur les bords murmurants de cette onde limpide Pour sentir la fraîcheur du soir.
J'aimais ce calme tendre ; il semblait que les anges De leurs ailes couvraient les cieux ;
La brise m'apportait des murmures étranges Et des soupirs délicieux...
Lors Julio passa , glissant sur l'eau fidèle ,
Julio , le beau gondolier !
Il me vit ; et vers moi dirigeant sa nacelle ,
Se mit tout bas à me prier :
» Violetta , fit-il , ô ma vierge adorée ! - » Dans ma gondole viens un peu
» Goûter l'air caressant de la pure soirée , » Aux rayons pâles d'un ciel bleu.
» Viens !... tu verras du lac le miroir magnifique » Qui jamais si beau ne brilla ;
» Tu verras le sommeil de la cité magique , » De Venezzia la Bclla /...
» Puis je te chanterai de vives barcarolles
» Plus tendres que le bruit des eaux ;
» Plus joyeuses pour toi que les vagues paroles
» Du vent qui meurt dans les roseaux .... »
Mon âme s'enivra du miel de sa prière ;
Bientôt je suis à ses côtés ; La voile se réveille... et la gondole fière
Sillonne les flots agités.
La nuit nous entourait de son ombre facile ,
Il vint près de moi se poser ; Et , pour récompenser ma présence docile ,
Sur ma lèvre il prit un baiser !
L'aube du lendemain dans le ciel sans nuage Répandait les couleurs du jour ,
Quand le doux Julio me rendit au rivage Avec des paroles d'amour.
Il met dans mes cheveux une fraîche couronne , Il serre ma main dans sa main ;
Et, tandis que mon âme au bonheur s'abandonne , D'une rose il orne mon sein :
» Je reviendrai , dit-il , d'une rose nouvelle
» Te faire le don chaque soir ; » Chaque soir vers ces lieux, Violetta , ma belle,
» Attends ma gondole... Au revoir! »
Il s'éloigna. — Depuis , seule et plaintive amante,
Je l'ai vainement attendu ; J'ai vu quinze soleils tomber dans l'eau dormante ,
Julio n'est pas revenu !
Pepuis, ma fleur d'espoir, ma couronne est flétrie , Mon luth sommeille détendu h
Mon cœur n'a plus de joie , et je pleure et je prie: Julio n'est pas revenu !
Laisse-moi donc attendre et demander à l'ombre
Si la nacelle va venir ; Je n'aime que ce lac et son murmure sombre ,
C'est l'écho de son souvenir!