AUX FEMMES
Oh ! comme pour le bal vous savez être belles , Quand , couronnant vos fronts de parures nouvelles ,
Vous essayez dans les miroirs La grâce d'un regard , la force d'un sourire , Afin qu'en vous voyant le monde vous admire
Et dise : Elle a de beaux yeux noirs !
Comme vous savez être aimables et rieuses , Lorsque , pour vous mêler aux valses radieuses ,
Vous suivez un jeune danseur , Et que vous enivrez son oreille timide De riens , de jolis mots où son esprit avide
Démêle un parfum de bonheur !
Pourtant , c'est mal à vous , blanches et douces femmess De tourmenter la soif qui dévore nos âmes
Avec vos rayons de beauté ; C'est mal de nous offrir une coupe enivrante , Pour ensuite briser sur notre lèvre ardente
Cette coupe de volupté,
Et quand vous folâtrez , ô Syrènes frivoles ! Songez-vous que Dieu mit dans vos yeux , vos paroles t
Un si fort empire sur nous , Que l'homme vous adore ainsi qu'une déesse , Et voudrait , pour l'espoir d'un seul mot de tendresse ,
Exhaler son âme à genoux ?
L'amour est un poison qui glisse^ si rapide ! Et souvent malgré toi tu te montres perfide ,
Ma danseuse au front souriant !
Souvent , lorsque tu crois être seulement belle , Je te trouve divine , adorable et cruelle ,
Et je frissonne en te voyant.
Quand le monde , agitant ses grelots de folie , Rassemble des plaisirs la cohorte amollie
Aux pieds de son trône de fleurs , On joue avec l'amour et ses grandes tortures Comme avec un hochet qui ferait des blessures ,
Et laisserait mille douleurs.
Jeune fille , au milieu de la brillante foule
Qui vient t'offrir l'encens de son hommage, et roule
Ses flots de cavaliers galants , N'as-tu jamais pensé qu'il est peut-être une âme Où ta beauté coquette et tes regards de flamme
Ont tracé des sillons brûlants?
Parmi toutes ces mains qui pressent ta main pure , Parmi toutes ces voix dont le vain bruit murmure
Autour de ton joyeux chemin , N'as-tu jamais ouï quelque voix plus profonde Parler avec le cœur le langage du monde ,
Ou senti trembler une main ?
Le bal 1 en vérité , c'est une étrange chose : Beau jardin , l'on ne peut y cueillir une rose, Ni s'enivrer des feux du jour ;
Voluptueux printemps, l'air que Ton y respire Est un air embrasé d'Ivresse et de délire.... On ne peut y parler d'amour.
On trouve dans le bal, comme dans une orgie, Des feux éblouissants, une ardente harmonie,
Des coquettes et du plaisir ; Mais il faut être froid, quand l'àme est embrasée, Et savoir étouffer la fiévreuse pensée ,
Et ne pas avoir de désir ;
Voir la femme qu'on aime être belle et sourire , Et lui parler tout bas , et ne pas oser dire
Qu'auprès d'elle on frémit d'émoi ; L'avoir à ses côtés pour toute une nuit folle , Respirer la blancheur de son humide épaule ,
Et dire : Eile n'est point à moi !