LA VIERGE ET LA COURTISANE
Elle a nom Maria ; son père est de Venise ; — Blonde avec des yeux bleus et de chastes appas. Pour la première fois je la vis à l'église , Un soir ; — à ses côtés sa mère était assise , Et toutes deux priaient tout bas.
Elle était humblement à genoux sur la pierre, La lecture abaissait les cils de sa paupière ; Elle priait ! — Mon Dieu , qu'elle était belle ainsi ! Belle comme une étoile , ou comme une madone Dont le front calme et pur nous rit et nous pardonne Et des cœurs chasse le souci.
J'admirai bien longtemps sa douce modestie , Sans qu'elle m'aperçut. — Quand elle fut partie, Je conservai dans l'âme un souvenir d'amour, Avec un parfum d'ambroisie Qui me fit heureux tout un jour.
Depuis , je vais souvent dans cette même église, M'agenouiller le soir vers le même pilier , Pour attendre en priant la vierge de Venise , Et pour la voir prier.
Maria! pauvre enfant qu'on adore, sait-eîia Que rêver solitaire et se laisser charmer Par les chants du zéphir et ceux de Philomèle , C'est là ce qu'on appelle aimer?
Sait-elle que cueillir la fleur d'une prairie , La couvrir de baisers, et quand elle est flétrie, Sur son sein palpitant vouloir la ranimer; Sait-elle que pleurer avec mélancolie, C'est là ce qu'on appelle aimer?
Peut-être , abandonnant ses compagnes joyeuses , Elle a parfois songé dans ses heures rêveuses Aux doux mots inconnus que murmurait son cœur. Hier, je me souviens que , pendant la prière, Une larme effleura sa divine paupière ; Alors elle me vit , puis regarda sa mère , Et son front fut plein de rougeur.
Peut-être ai-je éveillé sa première pensée, En fixant sur son front ma vue embarrassée ; Peut-être maintenant comprend-elle ses pleurs, Les chants de Philomèle et le parfum des fleurs. De ses sens endormis j'ai percé le mystère. Oh ! tout ce que je veux et tout ce que j'espère , C'est un doux sourire, un soupir,
Une place dans sa prière , Une voix dans son souvenir.
Mais regardez là-bas cette autre jeune fille ,
Aussi jeune que Maria ; — Brune avec des yeux noirs ; — l'or dans ses cheveux brille
C'est l'ardente Lucrezzia ;
Lucrezzia la courtisane ,
Qui toujours marche le front haut,
Et qui chaque soir se pavane
Avec des plumes au chapeau.
Bien des gens disent qu'elle est belle , Quand sa chevelure ruisselle Et que son regard étincelle, Foyer d'ivresse et de beauté î Bien des gens la trouvent charmante , Quand pour eux elle ôte sa mante Et dit : — « Je serai ton amante « Toute une nuit de volupté î »
Elle t'aimera ! mais quand l'heure Qu'elle vient de vendre aura fui , Elle quittera sa demeure , Pour courir chercher dans la nuit Un nouvel amant qui lui donne Ses baisers, sa honteuse aumône...
Et toujours son œil noir rayonne Toutes les fois qu'un peu d'or luit.
Je la hais ! car chaque soirée Elle s'étale ainsi parée , Et, parfumant son beau sein nu , Elle va brûlante , enivrée , Se donner au premier venu !
Je la hais !... car elle est infâme D'avoir souillé son cœur de femme
Et d'avoir fait de son amour
Une chose qu'elle vous jette ,
Que l'on marchande et qu'on achète
Pour un moment , une heure, un jour !
Lors je songe à ma chaste amie ,
Maria , la vierge jolie ,
Au front calme et délicieux.
Et , de la courtisane altière
Plaignant la honte et la misère ,
Je vois que l'amour sur la terre
N'est pas l'amour qu'on goûte auxeieux