LE DÉPART DE LAMARTINE
On dit qu'il nous a fui , le glorieux poète ; Déjà le vent murmure , et la voile s'apprête t
Il part chargé d'ennui ; Et le peuple , inhabile à composer l'histoire ,
(1) Ces vers ont élé écrits au mois de juillet 1850 , au moment où M. de Lamartine venait de s'embarquer pour l'Orient. Ou le disait parti sans espoir de retour , et cet exil volontaire du grand poète a inspiré les vers qui se trouvent ici.
Ne s'inquiète pas de toute cette gloire Qu'il emporte avec lui !
Il va bien loin, bien loin... vers la plage sonore Qui s'offre la première aux regards de l'aurore ,
Si douce au front rêvant ; Et pour étudier l'éternelle harmonie , Il s'en va colorer le soir de son génie
Près du soleil levant.
Lamartine nous fuit... l'Orient le rappelle Comme un ange envolé , comme un ami fidèle ;
Orphée au noble accord , Le souffle de sa voix pourra charmer encore Le docile palmier , le tendre sycomore ,
Loin des brumes du Nord.
Veut-il , foulant les monts d'une marche hardie , Porter auprès des cieux sa tête refroidie
Et son front de Titan?...
Veut-il revoir d'Alep les suaves campagnes Ou promener encore les muses , ses compagnes ,
Au sommet du Liban ?...
Ou d'un pieux émoi l'âme tout obsédée, Va-t-il fortifier au sol de la Judée
La foi d'un pur esprit?...
Sur les bords du Cédron, au Jardin des Olives , Va-t-il interroger les éloquentes rives
Où pleura Jésus-Christ ?
Naguère il s'en allait, couronné d'espérance , Chercher sa lyre d'or qui brilla sur la France ,
La France , ses amours ! . . .
Déployant aujourd'hui la voile solitaire, Il demande aux pachas un petit coin de terre
Pour y finir ses jours^
Pourtant son nom fameux, rayon de la pensée,, A vaincu de la nuit l'obscurité glacée :
Il est grand parmi nous.
Enfant de notre ciel , pourquoi laisser ta mère? — C'est que le monde ingrat fit une gloire amère
A ses chants les plus doux.
Quels vœux et quel encens suivent jusqu'au rivage Le poète embarqué pour son dernier voyage ?. . .
Souffrant, silencieux, Il livre à l'Océan sa morne inquiétude. Hélas! pour récréer l'immense solitude ,
Il n'a que l'œil des deux.
L'amitié n'eut pour lui. que des faveurs avares ; Il n'est plus opulent, les amis lui sont rares ,
Et c'est grande pitié !
A l'éclat seul de l'or le bonheur est facile , Rotschild a des flatteurs , Lamartine s'exile
Pour trouver l'amitié.
Puis il a vu de près le peuple et sa colère : Le lion a mordu son aile tutélaire
Et son drapeau froissé; Le peuple autour de lui hurlait des cris de rage ,. Lorsque pour bouciier il donnait son courage
Au pays menacé.
Aux veines de la France un sang brûlé circule, Notre jour est couvert d'un pâle crépuscule ;
Et peut-être demain La guerre fratricide et ses affreux ministres Surgiront des pavés avec des chants sinistres
Et la torche à la main.
Poète , il faut alors qu'on se voile la face Pour ne pas voir la mort trônant sur une place ! Et pourquoi demeurer?
N'a-t-il pas tout souffert , ingratitude , envie , Haines , lâches fureurs. .. tout le fiel de la vie , Tout ce qui fait pleurer !
Va, Lamartine, adieu, va leur cacher ta gloire, Sois grand par leur envie, et, vengé par l'histoire ,
Fuis les vains insulteurs ; Sois grand par le mépris de ces foules parjures ; Autrefois , tu le sais , on louait des injures
Pour les triomphateurs l
Lorsqu'il s'est éloigné , nulle voix inquiète N'a rappelé soudain le généreux poète
Avec un noble émoi ; La foule ne vint pas l'arrêter et lui dire : « Pourquoi chercher au loin le sol d'un autre empire,
Quand la France est à toi ?. . . »
Jl est parti sans bruit... comme un homme inutile , Comme la feuille pâle ou l'étoile qui file
Au bleu de l'horizon ; Vers lui pas de regrets et pas de mains tendues ! Bien vite on l'oubliera , comme les fleurs perdues
Au 'milieu du gazon.
S'il fut né dans les jours de la splendeur antique , Aux accords merveilleux de son luth prophétique
Tout le peuple eût frémi ; Horace eût avec lui choqué sa coupe pleine , Virgile l'eût aimé comme un frère... et Mécène
L'eût voulu pour ami.
Dans ces temps généreux , la foule recueillie Aimait les nobles vers et la palme cueillie
Dans l'arène des arts ; Et plus d'un préférait sa lyre aux diadèmes , Quand le poète ornait de ses rayons su rêmes
Le trône des Césars.
S'il fut né seulement , notre beau Lamartine , Lorsque le grand Louis , autre gloire divine,
Régnait en ce séjour , Le prince eût ajouté cette muse ravie Aux glorieux joyaux qui décoraient sa vie
Et brillaient à sa cour.
On eût vu Lamartine , en ces fêtes royales , Tracer un nom de plus sur ces fières annales.
Poète d'autrefois , L'émule de Boileau , Racine et Lafontaine , Eût coudoyé le noble et sa race hautaine
A la table des rois !
Plus de rois aujourd'hui... les splendeurs sont passées, Le peuple souverain n'a guère de pensées
Que pour la liberté ; Et couvrant de mépris la muse qu'il blasphème ,. Il laisse le génie aller chercher lui-même
Son immortalité.
Vogue heureux, ô vaisseau qui portes le grand homme, Digne des plus grands noms de la Grèce et de Rome !
Va sur un flot dormant ; Garde bien cet enfant de notre poésie ; Au port le plus ami , sur la rive choisie,
Conduis-le mollement !
Un souvenir plus fort que la terre naïale Fait revivre à ses yeux la plage orientale
Et l'y rappelle encor ; Là-bas il a laissé dans une heure funeste De ses pures amours le déplorable reste
Et son plus doux trésor.
Là dort sous les palmiers sa fille bien-aimée , Que Lamartine en deuil dans la couche embaumée A déposée un soir ;
Et sa mère , en fermant l'angélique paupière , Pleura sur un cercueil la suprême prière Pour ne plus la revoir !
Près de Jérusalem, ville aux douleurs sacrées, Naguère jusqu'au fond des sublimes contrées
Le poète monta ; Ramassant les débris d'un autre sacrifice, Il a porté sa croix et vidé son calice
Au pied du Golgotha.
Mais aujourd'hui la foi rafraîchit la souffrance, La douleur du chrétien ; c'est vite une espérance,
Ce baume des élus ; Viens ! tends les bras d'un père à la vierge fidèle , Elle va refleurir plus suave et plus belle
Au tombeau de Jésus !
Et tu pourras parler de l'objet de tes peines
Aux monts qu'elle a franchis, aux herbages des plaines,
Que sa course plia ; Les ruisseaux de Balbeck , les bois de la Syrie Vont souvent murmurer à ton âme attendrie :
« Julia ! Julia ! »
Mais puis-je être l'écho d'une lyre éternelle Et chanter dig;»3ment sa douleur paternelle
Dans un obscur adieu ?
Ecoutons-le parler, nous , les humbles poètes , Comme on suivait jadis la trace des prophètes ,
Ces vestiges de Dieu !
Il faut un autre luth pour parler à sa lyre ,
Mon chant n'est pas le fruit d'un orgueilleux délire •
Je voulais aujourd'hui Offrir aux yeux de tous mon hommage au génie 5 Et ce léger tribut de vulgaire harmonie
N'ira pas jusqu'à lui.