‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 36 sur 143 · ÉLÉGIE SEIZIÈME · texte numérisé non relu

ÉLÉGIE SEIZIÈME

MATHILDA.

Pauvre femme perdue ! . . . oh ! vous êtes encore

Charmante dans vos vils atours ; Sur votre pâle front que la grâce décore

On croit voir briller les amours.

Quand , le soir , dans Paris , vous errez , pauvre folle ,

Avec vos longs cheveux épars , On dirait que du miel est dans votre parole ,

Qu'une larme est dans vos regards !

On dirait que la fleur mise sur ce corsage

Est l'emblème de pureté Que met dans ses cheveux, tout près de son visage,

L'enfant belle de chasteté ! . . .

Non... cette femme là n'a plus rien ; plus de mère

Qui lui dise de prier Dieu ; Plus d'espérance au cœur, plus d'heureuse chimère :

Au bonheur elle a dit adieu !

Ses cheveux sont épars , sa bouche a du sourire,

Pourtant l'amour n'est plus son roi ; Cette larme naissante est celle d'un martyre...

Les soirs d'hiver, il fait si froid !

Bien froid pour étaler son cou nu , sa parure ,

Et jeter des mots caressants ; Bien froid pour s'en aller , sans un peu de fourrure,

Mendier l'amour des passants !

Cette femme ; voyez ! — Pareille à l'oiseau sombre,

Elle n'a jamais de sommeil ; Sans crainte et sans pudeur, elle sort quand vient l'ombre;

Elle fuit l'éclat du soleil,

Dieu l'avait cependant faite comme une reine ,

Avec un air pudique et doux, Une âme virginale , une beauté sereine ,

A rendre un séraphin jaloux.

Mais Satan Ta fanée !.., Et lorsqu'elle abandonne

Sa blanche épaule à tous les yeux, Son bon ange éperdu se voile... et la Madone

Pleure pour elle dans les cieux.

Pauvre femme perdue ! . . . ô Mathilda ! pauvre âme

Ternie aux vapeurs de l'enfer; Toi que l'homme dédaigne , et que Satan réclame ,

Ce vautour aux griffes de fer ; Mathilda! comme tous jadis je t'ai flétrie 1

Je t'ai maudite , en te voyant Prodiguer les baisers d'une bouche tarie

Et te faire un air souriant.

Comme eux je t'ai maudite , en voyant ta jeunesse

Morte à l'espoir, morte au plaisir; Lorsque tu cours, la nuit, obscure pécheresse,

Pour t'apprendre à ne plus rougir!...

J'ai crié : c'est infâme L.. — Et ce soir, frêle fille,

Quand l'hiver a bleui ta peau ; Quand je te vois ainsi grelotter sans mantille ,

Moi qui suis dans un bon manteau ; Je n'aperçois plus rien qu'une femme souffrante

Sur qui plané l'aîle du mal ; Et j'ai pitié de toi , svelte gondole errante ,

Sans un astre , sans un fanal...

Si j'osais dans ma main prendre ta main glacée ,

Je réchaufferais tes doigts morts , Ainsi que je voudrais réchauffer ta pensée

Eteinte au souffle du remords !

Dis-moi par quel destin , quelle rigueur fatale

Tu vas boire ce lent poison Qui te rend, Mathilda, le visage si pâle

Et qui dévore ta raison?

Dis-moi par quel malheur tu te vis entraînée ,

Puisque te voilà maintenant , Comme aux rives des mers sur le roc enchaînée ,

En proie au monstre dévorant ?

Qui t'a fait, dis-le-moi, l'infortune si noire

Et la vie avec tant de fiel ?...

—Ah ! dit-elle en pleurant , c'est une longue histoire !

Puis elle regarda le ciel ; Et de ses yeux jaillit cette source profonde

Que la douleur faisait venir.

Il semblait qu'un moment cette âme morte au monde

S'éveillait par le souvenir ! . . .

— Oui , reprit-elle encor , l'éternelle souffrance

Doit me suivre jusqu'au tombeau ; Je n'ai même pas eu cette joyeuse enfance

Qui s'assied à chaque berceau...

J'avais seize ans. Ma mère était une ouvrière

Gagnant à peine notre pain ; Et tous les soirs , à Dieu nous disions la prière

Pour avoir meilleur lendemain. . .

Jules... un ouvrier... (et sa voix fut émue)...

Souvent chez nous venait me voir ; Il était jeune et bon... il m'aimait ; et sa vue

Me donnait toujours de l'espoir.

Alors, il m'en souvient, je m'appelais Marie :

Jules m'appelait son amour....

Il devait m'épouser pour la Pâque fleurie;

Combien j'ai désiré ce jour.

Un soir, ma pauvre mère , après la promenade,

Se sentit froide jusqu'au cœur ; La fièvre la saisit... elle fut bien malade ,

Elle frissonnait de douleur. . .

Moi , pâle, à son chevet, durant les nuits entières

Sans nourriture et sans repos ,

Je redoublais au ciel mes ferventes prières

Et je redoublais mes travaux.

Mais j'eus beau travailler !... Jules eut beau lui-même

De tout son sang nous soulager :

La misère chez nous bien vite fut extrême ;

Je n'avais plus de quoi manger !

Si vous saviez, grand Dieu, comme la faim vous ronge...

Surtout quand, faute d'un peu d'or, On voit mourir sa mère ! !.. Hélas ! lorsque j'y songe ,

Toute mon âme est froide encor !...

Je sortis dans la rue , égarée , incertaine ,

Lorsqu'un homme vint à passer :

Un grand, favoris longs, près de la cinquantaine...

Il m'appelle... et veut m'embrasserî Je lui conte ma peine... Il avait la voix tendre,

Je pense même qu'il pleura ; Cet homme est un banquier ; et je puis vous apprendre

Qu'il a sa loge à l'Opéra ! !

Ma mère eut de l'argent. . . — Le rouge au front me monte?

Ma mère fut sans fièvre au corps , ' Mais cet argent maudit la fit mourir de honte?

Moi... je vis avec un remords ?.,..

Quand ma mère mourut , — sans me laisser une heure

Pour lui faire un dernier adieu , Hélas ! . . . on me chassa de la triste demeure ,

En me recommandant à Dieu , Alors tout fut perdu , tout... jusqu'à l'espérance ;

Tout... jusqu'à ma p?euse foi:

Je ne valais plus rien ! car , sourd à ma souffrance ,

Jules ne voulut plus de moi ; Puis en vain , tous les jours , chez le banquier infâme

Je traînai mes pas éperdus :

Chaque fois l'opulent bravait la pauvre femme ;

Il ne me reconnaissait plus.

Sans asile, sans pain „ je pris le monde en haine ;

Nul ne voulait me secourir ; Trois fois j'ai contemplé les gouffres de la Seine...

Je suis trop lâche pour mourir.

Un soir que j'étais là, plaintive, agonisante ,

Une vieille femme aux pas lourds Me considère... et puis d'une voix caressante

M'offre des robes de velours.

J'avais si faim , Monsieur l — Depuis , je suis esclave ;

Je ne veux plus avoir de pleurs ; On m'habille... que sais-je? on me bat, on me lave

Avec d'enivrantes odeurs i Et je les laisse faire... Ainsi que ma compagne ,

Je déroule mes cheveux noirs.. .

Mais je ne mange pas, à moins que je ne gagne

Trente francs au moins tous les soirs îî

— Mathilda! m'écriai-je , hélas ! je plains ta vie, Je plains ta pureté si lâchement ravie ;

Le malheur t'a volé ce précieux trésor :

Un banquier Tacheta pour un peu de son or ,

Et fit son lit honteux du cercueil de ta mère !

Va ! pleure maintenant ta honte et ta misère ;

Toi seule on te condamne,... et le monde, en passa*"

Ne voit pas tes douleurs , ni tes larmes de sang !

— Sais-tu qu'en te voyant impure.;, mais si belle , Il aura bien souffert, ce jeune homme fidèle

Qui t'aida si longtemps du travail de ses bras ; Il ne veut plus t'aimer : il t'aime encor tout bas, Jules ne peut sans doute abhorrer son amante : Et quand tu dis son nom , ta parole est tremblante. Oh ! sais-tu qu'il y a dans ta jeune beauté Tant d'amour épandu , tant de sérénité , Que ton premier baiser valait plus , ce me semble , Que tout l'or qu'un banquier dans ses coffres rassemb1 Et pour quelques louis tu livras tes amours , L'innocent avenir fut perdu pour toujours ! Devant l'or corrupteur , oubliant ta promesse Et l'homme , noble appui de ta frêle jeunesse , Tu vendis tes baisers à l'infâme... — Il est vrai Qu'alors sur un grabat ta mère se mourait ! ! 1

Mais Dieu n'a pas voulu te condamner encore ; De beaux soleils peut-être attendent ton aurore, Puisque tant de beauté te reste sur le front... Fuis ce hideux séjour de douleurs et d'affront, Ce séjour , où déjà la débauche te mine , Comme si le venin dévorait ta poitrine ! Cette grâce angélique est faite pour les cieux , Mathilda ! . . . non , Marie est plus harmonieux , Reprends comme autrefois ton joli nom d'enfance; Avec lui renaîtront les roses , l'espérance ; Ecoute un seul moment les concerts des oiseaux , Va prier pour ta mère au milieu des tombeaux ; Jules , qui t'adora , ne fa pas oubliée.,. Dis-lui : J'ai prié Dieu ! je suis purifiée !...

Pendant que je parlais, elle n'écoutait plus ;

Comme insensible au bruit de mes mots superflus ,

Elle baissa la tête et reprit l'air stupide

Que donnent le malheur et la luxure avide ;

Et de tous les côtés jetant ses yeux hagards ,

Sans douceur dans la voix, sans pleurs dans les regards,

Elle dit : — Vous voulez , Monsieur , que je m'en aille

Auprès de Jules , mon amant ?

Mais je n'ai plus d'amant ! je ne suis rien qui vaille ,

Je cherche à vivre seulement...

Vous me faites ici dépenser ma soirée ;

Vous parleriez jusqu'à demain :

Si vous n'avez pour moi qu'une langue dorée,

Allez ! passez votre chemin !

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