‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 38 sur 143 · LA PREMIÈRE FÊTE · texte numérisé non relu

LA PREMIÈRE FÊTE

A Melle 1/

Laissez jouer là-bas vos naïves amies Bans les bois , sur les prés , au milieu du gazon ; Ange , il faut déployer vos ailes endormies ; Femme , pour vous sonna l'heure de la raison.

Vous fuyez sans pleurer les roses enfantines, Oubliant le bonheur qui ne vous suivra pas ; Adieu , premier sourire , adieu , grâces mutines , Doux rêves que l'aurore effeuillait sur vos pas.

Vous fuyez l'amitié des plus belles années , La paisible demeure où l'étude sourit ;' Moments beaux d'innocence , heures environnées De ces nuages purs où sommeille l'esprit.

Vous n'êtes plus enfant ! ce soir , parmi les femmes Pour vous résonnera le triomphal signal ; Le monde à vos regards fera briller ses flammes : C'est votre plus beau soir , c'est votre premier bal !

A vous la fraîche robe , et la soie, et l'hermine , « Le bouquet qui revit dans vos mains de seize ans ; A vous la folle nuit que le plaisir domine , La nuit qui ne dort pas et s'enivre d'encens.

C'est pour vous accueillir que le bal étincelle ; Frissonnante , accourez sur le seuil de l'Eden ; Dans vos habits de gaze , ô vive demoiselle , Allez de rose en rose en ce bruyant jardin.

Allez 1 du premier bai la première heure est pure ■ L'air n'a pas encor pris d'enivrantes chaleurs , * Et l'on ne songe alors qu'à sa blanche parure , Sa couronne de vierge , et son bouquet de fleurs.

Mais combien ils sont faux les plaisirs de la vie ! Craignez l'entraînement de ce bal enchanté ; Trop de fois un sourire empoisonné d'envie Comme un souffle morbide a fané la beauté.

Puis ces tièdes vapeurs , ce bruit qui vous inonde , Ces feux qui jusqu'au cœur arrivent sourdement , Allument dans les sens une fièvre du monde Qui dévore et ternit l'émail du sentiment.

Prenez garde ! la femme à s'éprendre est facile , Et n'allez pas au bal donner tout votre amour ; Et sachez recueillir dans une âme fragile Des parfums de bonheur qui brûlent plus d'un jour !

Dieu ne vous créa pas blonde comme Marie , Avec l'œil si pudique et l'air si virginal, Pour que votre pensée , en deux heures mûrie > Adore le mensonge et meure pour le bal !

Les robes, les bijoux, et le collier d'opales Vont pâlir quand le jour éblouira vos yeux ; Mais les joyaux du cœur ne seront jamais pâles , Le front de la vertu n'est jamais soucieux.

Vous êtes ici-bas , sachez-îe , jeune fille > Pour chérir votre mère et prier le Seigneur ; Brillez , étoi]£pure , au ciel de la famille , Et sur l'humble indigence épanchez le bonheur.

Près du riche. boudoir où l'Europe et l'Asie Rassemblent les produits du luxe le plus fin *

Plus d'une mère en pleurs , par le malheur choisie 1 Voit ses blêmes enfants moissonnés par la faim 1

Quand brille l'opulence , ainsi qu'un météore , Quand par les sons moelleux la volupté frémit , Plus d'un obscur réduit dans l'ombre nous implore ; Cachot de la misère où le pauvre gémit !

Vous songez qu'aux salons on vous élève un trône , Que le monde prépare et ses fleurs et son or?... Son charme ne vaut pas le charme d'une aumône : L'aimable charité vous pare mieux encor.

Enfin , c'est pour ce soir ! ... le bal est de votre âge l De ma sévérité pardonnez les travers ; Sur un jeune horizon point de sombre nuage : Femme, allez vous parer, demain lisez ces vers.

Demain , craignez le fiel de la coquetterie , Craignez son faux sourire et sa vaine leçon ; Par ce vice odieux une vierge flétrie Change le miel d'amour en un lâche poison.

Fuyez ce jeu maudit : quoi ! chercher à nous plaire , Allumer l'espérance... et puis désespérer ; Enivrer de bonheur, aiguiser la colère; Embaumer ses attraits pour mieux faire pleurer :

C'est le jeu d'une femme 1 ... et la femme est notre ange ; Mais la coquetterie est la source du mal, Fuyez l'idole impie et ce bonheur étrange , Il vous éblouirait d'un mirage infernal.

Ecoutez un récit gravé dans ma mémoire : Ce fâcheux souvenir jamais ne me quitta ; C'est un récit lugubre , une sévère histoire Qui fait pleurer encore l'âme de Rositta.

Elle avait comme vous seize ans. .. elle était belle ! Ses yeux, comme son nom, paraissaient andaloux ; A son charme suave aucun ne fut rebelle : Elle ne manquait pas d'enflammer les jaloux.

Quand commençait le bal , la volage espagnole Trônait , comme une reine , au milieu de ses sœurs ; Bien vite , elle enchaînait par un regard frivole Deux nobles cavaliers , les deux plus beaux danseurs=

Or, un soir, pour un rien , pour une contredanse Ou donnée , ou reprise , et dont l'un s'outragea , Les rivaux frémissants perdirent la prudence : Entre les beaux danseurs un défi s'engagea.

Pour l'homme savez-vous ce que pèse une injure ? Combien le mot (Thonneor- sur sa vie est puissant V L'injure, c'est l'opprobre : une large souillure Qui ne peut se laver qu'avec un flot de sang.

Aussi le lendemain brillèrent les épées ! Et ces fiers champions , ces héros des beaux soirs , Choquèrent vaillamment leurs armes occupées A conquérir l'amour de la belle aux yeux noirs.

L'un d'eux mourut , percé par le fer homicide , Et lorsqu'on ramena son corps pâle et sanglant , Kositta vit ce mort, dont la face livide Sembla rouler sur elle un regard morne et lent.

Elle crut du cadavre entendre la voix creuse

Qui lui disait : « Par toi je fus mis au tombeau,

» 0 la belle des nuits, Rosilta, sois heureuse,

» Heureuse !,.. Ce triomphe est vraiment le plus beau.

» Sois fière ! Quand le bal frémira sur la terre, ». Je reprendrai la vie , et je me souviendrai ;

» Comme galvanise par l'amoureux mystère,

» Dépouillant mon linceul , vers toi je reviendrai. >*

Alors , l'affreux délire écrasa l'insensée % Elle se reprocha l'égarement fatal , La malédiction vers elle fut lancée , Et le sang rejaillit sur sa robe de bal !

Aussi , lorsque du monde elle entend l'harmonie, La jeune Rosilta , vieille par le remords , Pense que dans les airs murmure une agonie , Et croit dans la nuit sourde ouïr l'appel des morts.

Elle aperçoit d'abord le bal , mille lumières , Elle respire l'air que l'amour attiédit ; Et puis... horreur ! horreur ! Elle clôt les paupières Pour ne pas voir le mort qui danse et la maudit !

A l'heure de la joie, où la femme rieuse

Met sa couronne blanche et parle à son miroir ,

Rositta , se couvrant d'un bure pieuse ,

Remplit de chants plaintifs les longs échos du- soir,

■ — Vous qui du premier bal préparez l'allégresse, Pleurez sur Rositta qui n'a plus d'avenir ; Et craignez d'éprouver la périlleuse ivresse D'où le cri du remords la fît seul revenir.

Elle mourra demain, fiévreuse, abandonnée Par ceux qui chaque soir l'accablaient de bravos; Espérons qu'en souffrant la vierge pardonnée • Cueillera dans les cieux la palme du repos \

Pour ne pas vous briser à ces dangers terribles , Pour enlever au bal un souvenir plus doux, Ne méprisez jamais le soin des goûts paisibles ; Sous l'aile du foyer, calme, reposez-vous.

Et, pleines de bienfaits, que vos mains satinées Au seuil de l'indigence ouvrent l'heureux trésor. Alors, en consolant les pauvres destinées, La femme devient l'ange à l'auréole d'or.

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