L AURORE
Dors sur ton lit d'amour , jeune femme au front rose * Dors avec mon baiser sur ta lèvre mi-close : J'aime , j'aime à te voir, lasse d'un long réveil , Fermer tes yeux pesants pour céder au sommeil. Ta lampe , qui reflète une vague lumière , Pâlit, voici l'aurore... et ta molle paupière Est lourde de plaisir ; et ton œil languissant Ne pourrait supporter les feux du jour naissant !
Dors, pour que je t'admire ainsi , mon amoureuse,
Blanche comme Vénus ; pâle et volupteuse
Comme un doux lys courbant sous les pleurs du matin
Sa feuille délicate et son cou de satin !
Je t'aime, frêle et blonde , en mes bras assoupie ,
Les cheveux ondoyants , la tête appesantie.
— Lors il me semble voir la fille d'Ariel
Que pour l'éternité je dois aimer au ciel !
Oh 1 pour l'éternité i— Mais l'amour dans ce monde Passe comme l'oiseau , qui vole en rasant l'onde ; Le plaisir , s'enivrant des baisers d'une nuit , Tel qu'un rêve d'azur, hélas ! s'évanouit.
Tu dors , belle adorée... et je voudrais encore Puiser dans tes regards ce feu qui me dévore , Cet enivrant poison qui nous vient consumer. — C'est avec tout mon cœur que je voudrais t'aimer l
Tu m'aimeras ainsi , lorsque parmi les anges Nous irons nous mêler aux divines phalanges
De l'éternel séjour; Tu m'aimeras ainsi , folle , lorsque nos âmes, Loin des fers d'ici-bas , deviendront pures flammes m
Pure essence d'amour.
Alors nous goûterons une nuit infinie
De parfums , de baisers , de nocturne harmonie
Et de vague clarté ; Nous n'aurons plus de soir, nous n'aurons plus d'aurore,, Mais un vaste horizon sans nuage... et que dore
L'astre de volupté.
Et sans qu'aucun rayon de lumière indiscrète Vienne blesser tes yeux , ou fatiguer ta tête ,
Avec moi tu reposeras ; Et tu seras couché dans un léger nuage Où le printemps d'amour ne connaît point l'orage %
Long sommeil où l'on ne dort pas !
Ainsi j'aime à rêver , quand je te vois dormeuse Assoupir sur mon cœur ta beauté langoureuse ; Quand }e te vois offrir à mes regards d'amant La suave blancheur de ton sein palpitant ! Je veux passer les doigts entre ta chevelure Dont les flots parfumés inondent ta figure ; J'aspire avec bonheur ton souffle pur et doux Qui murmure bien bas et vole autour de nous.
Puis je rêve ! je rêve à l'ivresse nouvelle Que promet l'avenir de mon âme immortelle !..„
Pour ce divin bonheur qui nous attend un jour , Je ne demande à Dieu que d'avoir ton amour, Ton amour ! ton amour !... sans que le cœur se glace , Sans qu'il vienne un moment où ton baiser se lasse , Et sans que le regret se mêle à nos plaisirs , Quand la brise terrestre emporte nos désirs.
Tu sais qu'au bal toujours un jaloux nous écoute... Le monde nous surveille !.. . et ta pudeur redoute
Son regard vigilant ; Car la foule du bal est toujours prête à rire ! Et , nous voyant ensemble, on irait vite dire :
« Tiens ! voilà son amant ! »
Et tu serais alors malheureuse et flétrie , Pauvre ange ! — On te verrait sous ce langage impie
Incliner un front abattu.
Tels sont les préjugés de l'ignorance humaine... Il faut tuer son âme ! et traîner une chaîne ,
Pour posséder de leur vertu.
Croyez-vous que la femme ait une âme muette , Comme un lac endormi sans vague et sans tempête?
Croyez-vous que parfois , Quand vous la torturez de votre calomnie , Elle n'eût pas .aussi de brûlante insomnie ,
Et que son cœur n'eût point de voix ?
Encore un long baiser ! — Puisque le ciel nous donne Un instant de bonheur , où sans craindre personne , Sans craindre d'un rival le farouche poignard , Je puis noyer mes yeux aux flots de ton regard. Que mon soupir t'éveille, amie!... et que la joie Pose son aîle d'or sous tes rideaux de soie , Pour qu'en vidant ici notre coupe de miel , Je puisse un seul moment encor me croire au ciel,
Mais ta lampe s'éteint , ô ma belle ; — i et l'aurore De trop vives lueurs maintenant se colore. . . Comme à toi , le sommeil m'appesantit les yeux : Je dors ! ... charmant repos I calme délicieux ! Puisse le même songe unir nos deux pensées ; Puissent avec amour nos deux âmes bercées Au sein du Créateur s'envoler mollement Dans cette volupté d'an long embrassement.