‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 40 sur 143 · LA BALLADE DE LA GITANA · texte numérisé non relu

LA BALLADE DE LA GITANA

Sous les frais citronniers qui couronnaient la ville -, La Gifana dansait, chantait près de Séville:

Elle chantait l'amour; Près d'elle arrondissant la foule émerveillée , Elle mêlait sa voix aux voix de la feuillée ,

Aux derniers chants du jour.

La gaze d'un beau soir couvrait le ciel d'Espagne Le soleil, en fuyant, versait sur la montagne

Son or éblouissant ; Et non loin s'élevait la vieille cathédrale Qui dominait les airs , masse architecturale ,.

Colosse au front puissant.

L'espace était rempli de lueurs radieuses, De nuages d'azur , de voix mélodieuses,

De parfums , d'arbres verts ; Et parmi les splendeurs de ce divin mélange ,. La Gitana chantait... comme gazouille un ange

Près des cieux entr'ouverts.

Elle avait dix-huit ans ; elle était souple et brune , Vive comme une rose aux champs de Pampelune ,

Déployant sa beauté; Ainsi qu'Esméralda , sa sœur de Notre-Dame , Sans mère , elle avait su recueillir dans son âme

Fraîcheur et pureté !

Qu'elle était gracieuse avec cette basquine ,

Ces ruisseaux de cheveux coulant vers sa poitrine ,

Et ces jupons soyeux !

Comme elle tournoyait, la danseuse ingénue , Comme elle roucoulait , Philomèle venue

Dans un pays joyeux!...

Elle chantait l'amour , et disait : « Venez vite : » La brune Gitana , messeigneurs , vous invite ;

» Gardez-vous de passer » Sans jeter un peu d'or au fond de ma sébille , » Magnifique hidalgo , fils de grande famille,

» Venez me voir danser.

» J'aime un ciel andaloux , quoique née en Bohème : » Mais pour moi la patrie est le pays que j'aime ,

» Et Séville a mon cœur !

» C'est là que j'aimerais parmi les promenades » A venir aspirer les molles sérénades

» Avec mon doux vainqueur.

» N'est-ce pas à l'amour que répond l'hirondelle, » Lorsque ce fol oiseau voyage à tire d'aîle

» Et cherche son ami ?...

» Oh ! n'est-ce pas l'amour qui réveille l'aurore ?... * Et , la nuit , n'est-ce pas l'amour qui plane encore

» Sur le monde endormi ?...

» L'oranger pâlirait sems un soleil de flamme : » Ainsi , sans être aimée on voit pâlir la femme , » Et mourir ses yeux noirs ;

» Il nous faut de l'amour , comme il faut pour la terre » Les baisers du printemps et Tonde salutaire » Que pleurent les beaux soirs.

» Je n'aime pas encor!... Moi , rose inanimée, » Je n'ai jamais aimé... je ne fus pas aimée ;

» Hélas l et bien longtemps » J'ai chez nous entendu dire par la gypsie : » Si la femme à vingt ans n'est pas encor choisie ,.

» Elle expire à vingt ans ! S

» C'est que moi, jeune sœur du passereau volage, » Je ne cueillerai pas un amour de passage

» Qui fuit, rasant le sol.

» Oui , quoique Gitana , cette humeur est la mienne: » Je veux être chérie , ardente bohémienne ,

» Par un cœur espagnol.

» Arrière ces baisers qui nous frôlent la bouche , » Légers et murmurants comme un zéphir qui touche

» Un calice nouveau !

» Moi... je veux de l'amour pendant toute la vie ! » Avec mon fiancé je veux , fière et ravie ,

» Echanger mon anneau.

» J'aurai pour mon époux le plus joli sourire , » Il deviendra le roi de mon joyeux empire ,

» Je mettrai mes bijoux » Et ma neuve basquine , et ma jupe dorée , » Pour lui paraître belle , enivrante , adorée,

» Et pour qu'il soit jaloux !

» Ensemble nous irons parcourir les Espagnes » Avec les toulereaux qui peuplent les campagnes

» Quand Vénus chantera ; » Sans qu'à notre avenir jamais le bonheur manque , » Nous irons voir Madrid , la docte Salamanque ,

» La maure Aîcantara.

» C'est là qu'en traversant la noble Andalousie, » Nous verrons ces amants vivant de jalousie ;

> C'est là bas que je veux » Aiguiser mon stylet d'amoureuse Espagnole ; » Et malheur à l'époux infidèle ou frivole

» Qui trahirait mes vœux !

» Senors !... en ce moment , venez , accourez ! vite ! » C'est ma vague chanson dont l'appel vous invite ;

» Je chante les amours :

» N'oubliez pas , senors, la Gitana, qui danse , » Et soyez généreux pour sa vive cadence

» Et ses plus beaux atours 1 »

Ainsi la Gitana chantait?, svelte et rieuse , Parfois folle de joie et parfois sérieuse ;

Faisant bonnes moissons De piastres , ducats , lourds écus , et pistoles , Elle changeait en or ses joyaux de paroles ,

Couronnes des chansons.

Plus d'un seigneur passait près de la jeune fille , En lui disant tout bas : « Ma rose et ma gentille ,

» La chanson est pour moi ! . . . »

Puis il voulait saisir sa taille gracieuse ; Mais elle repoussait la main audacieuse

Avec un noble émoi.

Eh quoi 1 l'or qui pleuvait faisait pleuvoir ses larmes?. .. Quelle ombre , ô Gitana , se répand sur tes charmes :

Pourquoi pleurer encor ?

, C'est que dans les regards qui s'allumaient près d'elle , Elle n'avait pas vu l'amour , rayon fidèle

Qui brille mieux que l'or.

• L'enfant se rappelait ce chant de la gypsie : « La femme qui n'est pas avant vingt ans choisie ,

» Avant vingt ans mourra !... »

Et dans la riche foule en ces lieux égarée ; Fouie de grands seigneurs , moqueuse et chamarrée , Quel seigneur l'aimera ?

Plus elle soupirait, plus cela faisait rire : Elle, parler d'époux! •.. Gitana, quel délire

Eblouit ta raison?

En vain roulaient ses pleurs... la foule qui lui donne Se moquait bruyamment de ses airs de madone

Et raillait sa chanson.

Alors fuyant des yeux le cercle qui l'enchaîne , Elle vit un jeune homme adossé près d'un chêne ,

D'ombrages couronné ; Il était pâle et fier dans son mâle silence : Pendant l'heure de joie et l'heure de la danse,

Il n'avait rien donné.

Rien donné! rien donné pour la danse brûlante , Pour les claires chansons qu'une voix ruisselante

Murmurait sans repos !

Hélas ! c'est qu'il était plus misérable encore , Orphelin , n'ayant rien que la pauvre mandore

Attachée à son dos.

Juan d'Alcantara , c'est ainsi qu'on le nomme , Etait barde et poète , et non pas gentilhomme ;

Sans prendre un air vainqueur , Il plaignait l'orpheline à gémir occupée. Lui , sans or ni blason , sans titre ou noble épée ,

Il lui gardait son cœur.

Adorant sans espoir la perle de Bohême , Bien des fois il allait dans l'extase suprême

S'enivrer de ses chants.

En la voyant pleurer , la rage le soulève, Il frissonne... et sa main vainement cherche un glaive

Pour punir les méchants !

Il était vraiment beau , ce Juan qu'on méprise , Livrant sa chevelure aux hasards de la brise ,

Fier de sa liberté ; Parmi ces grands seigneurs qui raillaient la danseuse, Il apparaissait beau par sa tète rêveuse ,

Beau par sa pauvreté !

Il prit sa mandoline , et chanta : « — Damoiselle , » Je n'ai pas comme eux tous une lourde escarcelle

)> A mettre à vos genoux ; » Mais Dieu nous a donné l'eau des sources limpides , » L'or du ciel, l'air des champs loin des hommes cupides. Et le monde est à nous !

» Si vous daignez m'aimer , venez sur la montagne : )> Là , près d'un humble autel vous serez la compagne

» Que je pourrai bénir ; » Et vous ne mourrez pas , comme a dit la gypsie ; » Car vous serez alors adorée et choisie

» Pour tout votre avenir ! . . . »

Or , quand la Gitana dans ses vives alarmes

Vit des regards amis se baigner dans ses larmes ,

Son regard s'enflamma ; Et rejetant son or à la foule étonnée , Vers le jeune poète elle vole entraînée...

... Ce fut lui qu'elle aima ! ! I

Page 1