ÉLÉGIE VINGT-UNIÈME
DON RAFAELLO , MORT d'un COUP DE STYLET.
Oui! tu devais mourir ainsi, fils de l'Espagne,
Fils d'amour andaloux ; Toi qui pris Lauretta pour ta brune compagne ,
Ta brune aux yeux jaloux :
Lauretta ! — La plus noble et la plus fière dame
Des belles de la cour ; Qui laissait sur son front briller toute son âme
Rayonnante d'amour !
Vraiment ! lorsqu'on voyait cette folle maîtresse
Se pencher sur ton bras , L'on disait: quel instinct de haine ou de tendresse
La porte sur ses pas ?
Tant son regard brûlait ! — à la fois doux et rude
Sous un air souriant.
Tant elle espionnait avec inquiétude
Ton geste insouciant.
Un jour , Rafaëllo\ pendant la promenade
Vint à passer , je croi , La danseuse Eloé qui te fit une œillade ;
Et j'ai tremblé pour toi ; Car Lauretta vit tout : l'œillade et ton sourire ;
Inconstant Rafaël , La jalouse cachait sa rage et son martyre
Sous un regard sans fiel ; Et tu marchais toujours aussi fier dans la foule,
Sans y songer ; sans voir L'orage dans l'azur... Ainsi le flot qui roule
Amène un flot plus noir.
Pauvre Rafaèllo ! la fatale blessure
Est faite droit au cœur ; Le stylet était fin , la main ferme et bien sûre
De son poignard vainqueur ; Hélas ! beau gentilhomme , avec ta mandoline
Et tes chants doucereux , Te voilà mort ! Adieu Rosette et Caroline
De tes soirs amoureux...
Mort ! oh ! que de maris, que de filles vengées
Riront de ton trépas !
Même au tombeau , vois- tu , les femmes outragées
Ne pardonneront pas. Il est cruel pourtant de mourir à ton âge
Avec ces blonds cheveux , Cette jeune moustache, et ce joli visage,
L'objet de tant de vœux!
Enfant ! déjà ton front tombe et se décolore
Comme un lys velouté Qu'à sa tige vivace arrachent dès l'aurore
Les doigts de la beauté.
Lorsqu'on rapportera ta dépouille sanglante
Pour la mettre au cercueil , Ta mère qui t'attend frémira d'épouvante ,
Ta pauvre mère en deuil.
Elle t'attend ce soir , elle est pour toi si bonne
Qu'elle excuse l'absent :
De ta course nocturne , elle rit. .. et pardonne ,
Sans voir couler ton sang.
Horreur ! — La bonne dame est assise tranquille
Près d'un calme flambeau ; Elle songe à son fils; c'est pour lui qu'elle effile
Les franges d'un manteau...
Son fils , son sang , sa gloire ! âme de sa vieillesse ,
Orgueil de tous ses jours ; Elle vit en lui seul , elle en rêve sans cesse ,
Et n'a d'autres amours t
Mais toi ! tu n'aimais pas ta mère, enfant volage ,
Qui sortais chaque nuit Pour suivre une danseuse , une folle , une image
Qui tourbillonne et fuit ; Tu n'aimais pas assez cette mère occupée
De ton noble avenir t Et qui t'avait remis la paternelle épée ,
Glorieux souvenir. .
Ce ne fut pas ainsi qu'il expira , ton père ;
Ce ne fut pas un soir , Allant en rendez-vous auprès du monastère
Sous l'ombre du ciel noir.
Non ; ton père mourut au soleil , casque en tête ,
Comme un franc chevalier ; Toi... dis-nous ce que vaut ta dernière conquête
Et ton sanglant laurier !
Qu'as-tu fait de ton nom , de ton rang , de ton glaive ?
Viendras-tu , Rafaël , Demander fièrement que l'Espagne t'élève
Un sépulcre immortel ?
Demain on va porter ton corps sous la montagne
Où tu reposeras ; Il est des voix pourtant qui chantent en Espagne
Que c'est un beau trépas :
« Il est doux de tomber sous la main d'une femme ,
« Chante le troubadour ; « Un coup de ce poignard vaut un baiser de flamme ,
« Un long baiser d'amour. »