LE DERNIER CHANT DE L'ESCLAVE
Je suis né paria !..'. ma mère était l'esclave Qu'enfant l'on a vendue au vil spéculateur : Je ne suis qu'un maudit... nulle source ne lave La tâche qu'à mon front scella le Créateur.
En naissant , j'ai sucé le lait d'une négresse : Ses bras chargés de fers furent mon dur berceau ; On m'arracha bien jeune à son humble tendresse , L'esclavage plia le fragile arbrisseau.
Maintenant je suis homme , et je me sens poète 1 De mon ciel tropical je comprends les chaleurs ; Lorsqu'un joug avili me fait courber la tête , La vague de mon sang bat le roc des douleurs.
Souvent quand ma pensée , où règne le délire , Aspirait vers l'azur et me laissait sourire , Enivré , quand j'osais oublier mes tourments, Souvent — rage et fureur ! — le fouet qui nous déchire M'éveillait de l'oubli par ses froids sifflements.
Le commandeur criait : « Travaille pour le maître ; » Travaille pour le blanc qui n'est pas riche encor ; » Nègre , point de sommeil ; je ne puis le permettre ; j> Viens 1 ta sueur pour nous doit se changer en or ! »
Et j'allais travailler , maudissant leur engeance , Vouant la race pâle à la nuit des enfers ;
Ma poitrine brûlait de soif et de vengeance :
Mais ils ne craignaient rien ! . . . n'avais-je pas des fers?. .
Bientôt je fus rongé par de nouvelles flammes : L'amour ! . . . — poison mêlé de folie et d'espoir ! L'amour me fit chérir la plus blanche des femmes : Quelle sombre ironie à la bouche d'un noir !
J'osais adorer la créole , , Ma reine à la pure auréole , La femme aux prunelles de feu ; Au loin son écharpe tournoie Comme une vapeur qui se noie Aux vagues du firmament bleu...
Elle avait la peau fraîche et douce Comme une rose , un lit de mousse , Où sommeille l'oiseau peureux; Comme la vierge que l'on prie , La blanche s'appelait Marie , La patronne des malheureux...
Elle m'eût dit : « Va , fier esclave , Le volcan tourbillonne... va Sous les écumes d'une lave Ouïr l'appel de Jéhova. . .
Cours te livrer , vivante proie , Au tigre bondissant de joie , Cours renier ta mère et Dieu !...
— Hélas 1 j'eusse donné ma vie , Mon âme à son charme asservie Pour le plus frêle mot d'adieu.
Mais elle... oh ! qu'elle a ri de ma vaine torture, Lorsque , penchée au bras de ce blanc qu'elle aimait , Elle vint se jouer d'une humble créature , Aiguisant les douleurs que son rire enflammait 1
Elle a ri ! mon amour n'est que vile grimace ; Vraiment, l'esclave noir n'a pas l'air d'un chrétien; Un nègre meurt, qu'importe?... un passant le ramasse; Quand le corps est si laid , la belle âme n'est rien !...
Va savourer en paix, créole magnifique, Les longs baisers d'un blanc; sois fière et sans remord : Mais la vengeance, enfant, c'est l'Etna du Tropique ; La grimace du nègre est un arrêt de mort.
Un jour, qu'il t'en souvienne , ô maîtresse rêvée, Le hasard te plongea dans le gouffre écumant ! J'accourus; de la mort par moi tu fus sauvée ; Mais la mort se vengea de l'œuvre inachevée , Quand je te vis , debout , sourire à ton amant.
Puis , ce soir... oubliant que par moi tu respires , Qu'au mépris de mes jours j'avais sauvé tes jours , Tu pares le bonheur de ses plus doux sourires , Tu veux que le Seigneur couronne tes amours.
Je vois, je vois sous les platanes Les ombres folles, diaphanes, Tourbillonnant et repassant ; Je sens que la fête brûlante Parfume la nuit somnolente.
J'aime mieux les parfums du sang !
Au loin , l'harmonie et la danse Mêlent leurs lambeaux de cadence Aux bruits mystérieux des airs; Et les lumières les plus vives Passent comme des fugitives , Eclipsant sur nos longues rives La blanche lune aux blancs éclairs.
Qu'aux Antilles les nuits sont belles Pour voiler les amants fidèles!
0 nuit d'amour ! vague soupir l Les tourterelles sous l'ombrage Dorment sans voix et sans ramage j Et la vague , sur le rivage , Vient, molle écume, s'assoupir.
Mais pour qui cette nuit si molle , Et îa douce moiteur qui vole Au milieu des lueurs du soir ?
Pour qui ?... c'est îa blanche Marie Qui là bas , là bas se marie ! ! . . . Pour son bonheur ma voix tarie N'a qu'un long cri de désespoir.
Un autre a cueilli sa tendresse , Et s'enveloppe avec ivresse De l'encens de ses premiers vœux ; Un autre , à la flamme inconstante , Pourra baigner sa lèvre ardente Dans les ondes de ses cheveux.
Fier rival ! tu soumets la blanche si farouche ; L'alliance est bénie ; et , ce soir , tu pourras Faire à l'épouse aimée un hamac de ta couche , Et , pour la reposer , faire un nid de tes bras !,..
0 rage !... mais riez pendant qu'un nègre pleure ,. Riez... dans l'oasis est roulé le serpent ; Riez... l'heure de joie est votre dernière heure , Vos bruits couvrent le bruit que je fais en rampant.
Insensés I vous raillez nos pauvres destinées
Et nos races qu'au joug vous avez condamnées;
Mais de nos sourds combats il vaudrait mieux frémir
Haïti fume encore après bien des années ,
Et si vos morts parlaient, l'on entendrait gémir !
Oui , souvent l'incendie a rugi dans vos villes : Nos bras libres , armés pour venger les affronts , Ravageant le travail fait par nos bras serviles , Plus bas que nos fronts noirs venaient baisser vos fronts.
Détruisant les palais , perçant l'habit de soie , Nos armes ont fouillé dans vos membres tremblants > Opprimez bien le nègre... il s'élance avec joie Sur un trône étage par les cadavres blancs !
Alors nos maîtresses gentilles ,
Les plus vives fleurs des Antilles ,
N'osaient plus se railler de nous ;
Alors , ces créoles si fières ,
Abaissant d'humides paupières,
Avec le nœud de leurs prières
Voulaient enlacer nos genoux. > ;
Maîtresses , vous demandez grâce ?. ...
Non... le sang doit laver la trace Du vil châtiment qui nous mord :
Et , par la vengeance cherchées , Ces belles s'en allaient , fauchées ,,.
Avec les feuilles desséchées , Parer les sillons de la mort.
Quoi ! je suis bon... et l'on m'écrase ;
J'adore... on rit de mon extase ;
Ma patience est leur fierté...
A moi donc , vengeance prochaine.
Viens au grincement de ma chaîne ,
Puisque la laideur de la haine
À seule de la majesté.
Oui... voici l'heure encore où grondent les colères , L'heure où vont s'éveiller les nègres frémissants ; Nobles vengeurs , venez... accourez , ô mes frères ! Eteignons leurs splendeurs de nos souffles puissants!,.
Ainsi parla l'esclave à la voix furieuse , Couvrant d"un fier regard la fête radieuse , Et, le poignard aux dents , il rampa jusqu'au bal s Poussé par l'ouragan de son âme flétrie , Il allait , pour punir la créole Marie , Incendier un monde aux feux de son signal !
Au moment d'allumer la torche sépulcrale ,
Le remords lui parla de sa voix glaciale ,
Il songea que le meurtre allait souiller sa main ;
Et les morts d'Haïti , dépouillant leur suaire ,
Debout , semblaient lui dire : « Arrête , incendiaire ,
Laisse à Dieu la vengeance , esclave , et sois humain ! »
Il crut voir dans la nuit rouler la foule sombre ,
Des maîtres immolés , peuple immense et sans nombre,
Il vit crouler les murs sous le glas du tocsin ;
Alors , ce nègre eut peur de son sanglant délire ;
Préférant aux remords le sommeil du martyre ,
Il s'écria : « Dieu bon ! reprends-moi dans ton sein.
« Oui.. Dieu! c'est le vengeur de tous ceux qu'on opprime:
» Implorons sa puissance, et renions le crime.
» D'un aveugle courroux , je veux être vainqueur ! »
Et soudain, récitant la prière chérie
Que murmurait sa mère à la vierge Marie,
Il saisit le poignard et se glaça le cœur.
Le bal , à ce moment , riait , joyeux encore ; Et Marie , enlacée à l'époux qu'elle adore , Dans ses blancs vêtements était bien douce à voir ; Et lorsqu'une heure après , la nouvelle épousée Heurta par les chemins une chose glacée , Elle passa , disant : « C'est un cadavre noir ! »