UN AMOUR D ARTISTE
Seul avec ses ennuis , dans son logis modeste , Le poète , brûlé par un amour funeste , Perdait ses plus beaux jours que le mal dévorait ; Il aimait sans espoir une reine du monde ; La fièvre avait tari sa jeunesse féconde: Souffrant , brisé, flétri , le poète mourait.
Plus de songes riants qui vous enchantent l'âme. Gloire ! avenir ! bonheur ! tout cela , c'est la femme. Oui , par ce doux fanal le voyage est charmé ; Arrière le printemps que l'hiver décolore ! Pourquoi languir sur terre et respirer encore , Quand l'amour, c'est la vie !... et qu'on n'est pas aimé?
L'artiste fait appel à son heure dernière , Et le poison remplit sa coupe meurtrière. Par ce chemin impie il retourne vers Dieu.
Mais avant que sa lèvre effleure le breuvage , Tel qu'un jeune nocher désertant le rivage , Il laisse encor tomber ces accents pour adieu :
« Va porter dans les bals ton brillant diadème, Et ne songe jamais au poète qui t'aime , Jeune fille, à qui Dieu donna tant de splendeurs, Disperse les éclairs du regard qui m'enivre :
A toi l'air qui fait vivre ! K Enfant , je te bénis ! sois heureuse. ... je meurs I
» Que t'importe ?... le glas sonnant mon agonie Ne viendra pas troubler ta joyeuse harmonie ; Le monde endort tes sens de son bruit velouté. Tu ne penseras pas à celle qui me tue , Et lorsque tu verras mon cercueil dans la rue , Passe insoucieuse à côté !
» Que t'importe qu'on meure ? enfant rieuse et belle , Pourvu que chaque soir ta parure étincelle , Que sur ton corps charmant frissonne le satin , Pourvu qu'autour de toi tourbillonne une fête , Reine de nos beaux soirs , que te fait le poète , Et son misérable destin ?
« Hélas ! tu m'apparus souriante , adorée , Comme un rayonnement de la folle soirée ; Quand tu n'étais plus là , je te voyais encor , Je t'aimais !... oubliant dans mon ivresse ardente , Que pour être l'époux d'une vierge opulente, Il faut comme elle avoir de l'or î
» De l'or î toujours de l'or !.. aux femmes les plus pures Il faut de ce métal les splendides parures ; Il enivre leurs jours , il sait tarir leurs pleurs ; Qu'il soit le fruit du vol ou de l'intrigue infâme ,
L'or séduit une femme , Comme un soleil doré qui colore les fleurs.
» Viens ! ô mort! je n'ai rien pour me faire aimer d'elle, Rien qu'une âme de feu , rien qu'un amour fidèle , Le dévouement , l'honneur , pieuse et vaine loi : Pourquoi vouloir la vie et ses brûlantes heures ? D'autres ont l'opulence et les riches demeures : Ils méritent bien mieux sa foi.
» Le poète sait-il avec ignominie Sous le pied des puissants courber son fier génie ? Sait-il leur mendier les titres ou le rang ? Non , non, plutôt mourir que vivre de bassesse ! Et sa mâle fierté.*, c'est toute sa richesse, C'est la noblesse de son sang !
» Mais l'on n'estime pas le blason du mérite , Et le rayon de Dieu qui sous le front palpite ; Femme !.. oh ! ne quitte pas ton encens et ta cour ; ' Insensé , puis- je offrira celle que j'adore
Ma poétique aurore Qui sur l'humble mansarde épand ses fleurs d'amour 1
w Adieu la vie ! adieu mes souvenirs ! — Naguère, Presque enfant , je vivais sous les yeux de ma mère ! O jours de poésie ! ô beaux jours envolés ; J'étais heureux d'un rien ; — de voir sur une rose
L'insecte qui se pose , Ou la riche campagne ; ou les cieux étoiles !
« Je meurs , parce qu'un soir, il t'en souvient peut-être, — J'admirais ta beauté qui venait d'apparaître Comme la rose altière au milieu du jardin ; Chacun de tes flatteurs recueillait un sourire ;
Et mon cruel martyre N'eut de ton œil brûlant que le froid du dédain.
» Je meurs ! — Quand du plaisir l'espérance s'envole , Quand le songe a perdu sa fragile auréole ,
Il reste un pâle spectre... et c'est la mort ! la mort ! Et pour fuir à jamais le serpent qui vous ronge , Pour oublier la vie et retrouver le songe , Dans un sépulcre on se rendort.
» Je meurs ! — Et s'il est vrai qu'au-delà de la terre Il est pour le poète un séjour de mystère Où la pure ambroisie est exempte de fiel , Un ange avec tes yeux , ta blonde chevelure,
Et ta blanche parure , Me dira : Fiancé ! je viens t'ouvrir le ciel !
»Là meurent les splendeurs dont s'enivraient les hommes; Devant Dieu les plus grands ne sont que des atomes ; Et le poète alors voit son trône qui luit. — Parmi les séraphins , les nuageuses fées , La couronne d'azur, les immortels trophées Se préparent déjà pour lui.
» Toi , mondaine de cœur et divine de charmes , 0 toi que Dieu créa pour recueillir nos larmes , Ton souvenir des cieux s'est bien vite exhalé , Adieu ! — Je vais t'attendre aux rives éternelles, Et prier le Seigneur pour qu'il rende des aîles A l'ange sur terre exilé ! »
Le poète se tut. . . Dévoré par la fièvre ,
Il portait froidement le poison à sa lèvre ;
C'en était faitl — Soudain , apparut sur le seuil
Une femme aux yeux bleus... Vision bienheureuse !
Des pleurs charmants baignaient sa prunelle amoureuse,
Le bonheur sur ses traits faisait briller l'orgueil.
0 miracle ! c'était la femme tant pleurée ! D'une sublime ardeur palpitante, enivrée, Elle ressuscitait l'homme prêt à mourir : Et, bonne et souriante , elle lui dit : « Je t'aime !
» Pour unir nos destins dans un lien suprême , » Ami , Dieu nous attend ! Le temple va s'ouvrir ! »
Elle lui dit : « La gloire est mon unique envie ;
» Tu me donnais ta mort ! je te donne ma vie.
» Pour toi je foule aux pieds la terrestre grandeur !
» A nous la poésie et ses heures charmantes !
» Je veux, avec tes fleurs, vivre aux lieux où tu chantes,
» Parée avec orgueil du joyau de ton cœur ! »
Lui , tremblant , prit la main de cette fiancée , La tendresse allégea sa poitrine oppressée , Il adore à genoux cette divinité ; Et tout illuminé d'une sainte allégresse , Le poète connut , dans une heure d'ivresse , Le bonheur des élus durant l'éternité !