ÉLÉGIE VINGT-SIXIÈME
LA JEUNE FILLE PAUVRE
Dans la mansarde nue où frissonne la bise , Où l'œil n'aperçoit rien que la muraille grise , Sans un peu de soleil , tu languis , pâle fleur , Maladive , et rivée au sol de la douleur ! Et le monde implacable oublie , en son délire , Que l'aimable vertu te pare d'un sourire.
Dans le passé riant je me souviens encor Que pour elle la vie épanchait son trésor; Vive , cheveux au vent , et la joue enflammée , Pressant sous le feuillage une course animée ,
Elle venait rêver... Et dans les berceaux verts ,
Elle entendait couler de gazouillants concerts.
Ensuite vers sa mère elle accourait joyeuse ,
Avec l'humble pervenche ou la rose soyeuse ;
Sans songer qu'aux beaux jours succède un ciel obscur,
Elle baignait son âme aux flots d'horison pur.
Qu'ils sont loin ces moments de naïve allégresse , Fauchés , anéantis par la morne détresse ! Elle fut trop bercée avec ces voluptés Que la richesse altière offre à nos vanités ! Pour elle soupirait le doux appel des fêtes ; La chaleur du printemps déjouait les tempêtes ; Elle avait tous les biens !.. 0 mirage charmant, Mirage du bonheur, tu ne vis qu'un moment î
La richesse envolée , accourut l'indigence : Adieu, splendeur, mollesse; adieu, jeune espérance... Et plus un seul ami !... Les courtisans si doux Creusent pour le malheur le vide autour de nous : Vide effrayant !.. Mais non , tu conservas ta mère ; Pour deux cœurs bien unis la vie est moins amère , Et malgré le labeur qui te blessait les mains , Tu cueillais quelque joie aux ronces des chemins ; Un baiser maternel , un peu de causerie Réchauffait mollement la froide rêverie.
Où donc s'arrêtera la rage du Destin?
Ta mère s'endormit... sans qu'aux feux du matin Pût se rouvrir , hélas ! sa mourante paupière ; Oui , sur elle la mort scella sa lourde pierre ; Et tu demeuras seule... oh ! bien seule ici-bas, Avec deux souvenirs : indigence et trépas ; Double fardeau trop lourd aux épaules pliantes D'une vierge éveillée en nos plaines riantes ; Malheur trois fois cruel pour l'enfant qui jadis Avait vu rayonner l'azur du Paradis ,
Et qu'au seuil de FEdeii l'Archange avait chassée Sans que la soif du mal eut rongé sa pensée.
Je la vois aujourd'hui , croyant vaincre la faim , Reden&ander la vie à son labeur sans fin. L'infortunée!.. En vain sa pauvre joue est creuse, En vain je l'aperçois , la vierge douloureuse , Dévorant sans faiblir les heures du sommeil , Livrant à la pâleur son visage vermeil , Promenant sur la toile une aiguille maussade , Oubliant sans pitié qu'elle est frêle et malade,.. A peine si demain, pour ses cruels besoins , Un dédaigneux salaire est le prix de ses soins ! Où sont , vierge timide , où sont les vives roses Qu'en tes jardins naissants l'on vit naguère écloses, Et ces regards vainqueurs, dont le feu pénétrant Fit qu'au milieu du bal on allait t'adorant ? L'ivresse du triomphe à jamais est ravie ,1 Et je ne vois en toi que l'ombre de ta vie !
D'autres femmes là-bas s'enivrent d'un bonheur
Qu'elles ont lâchement payé de leur honneur ;
Mais la blanche couronne est encore enlacée
Aux cheveux de l'enfant , par le malheur glacée.
J'entends frémir d'ici l'orgie et les ébats
Des odieux banquets dont tu ne voulus pas;
Je vois tourbillonner dans l'atmosphère molle
Le débauché sans honte avec la vierge folie ;
Leur abondance impie est loin de tes désirs ,
Mieux vaut ton pur malheur que leurs impurs plaisirs !
Cependant tu pouvais , ô belle entre les belles ,
Vendre le diamant de tes vives prunelles ;
Oui , tu pouvais changer la naïve candeur
En longs éclairs d'amour, en souple et vive ardeur;
Le monde qui se plaît dans cette joie étrange
Eut largement payé le déshonneur d'un ange.
Sois béniel... Il est beau de garder ce trésor Dont le Seigneur te pare et qui vaut mieux que l'or; L'honneur... joyau chéri par les peuples antiques, Or démonétisé par nos races sceptiques... Si le vice en son onde avait su l'entraîner , Comment voiler le crime ou te le pardonner ? Dans les feux de l'orgie un vif remords flamboie ; Son étourdissement .. c'est Finfernale joie ;] Le déshonneur vous brise... Et l'amour maternel Ne l'eut plus rappelée au séjour éternel , Et la Madone sainte , angélique patronne , Eut pleuré, la voyant fanée et sans couronne.
Parfois bravant ses maux , la douce vierge en pleurs Sent qu'un rayon divin colore ses pâleurs : C'est la Foi consolante , et le mépris du monde Qui savent l'enflammer d'une extase féconde. Elle prie !... et soudain dans le logis désert La vision s'allume... et le ciel est ouvert! Elle aperçoit dans l'air la palme du martyre : C'est le chœur des élus que sa prière attire ; C'est Jésus qui sourit, qui lui montre la croix ; Et quand la fille pauvre a murmuré : « Je crois ! » Elle sent bouillonner des forces surhumaines Pour soulever le poids de ses douleurs mondaines.
Prie , enfant du malheur ! Jésus veille sur toi , Puisqu'il t'enveloppa du manteau de la foi... Et quand le vice infâme au sein de l'agonie Entendra du Seigneur la colère infinie , , Quand le froid débauché pâlira dans la mort , Aux rives du cercueil tu reverras le port. Les chérubins auront leurs chants les plus suaves ; Ton âme brillera , libre de ses entraves ; L'éternité divine à tes yeux fleurira , Tu reverras la mère , elle te bénira.
Qu'ainsi la piété décore ta demeure ,
Tant que le dernier jour fasse vibrer ton heure ; Quand tu verras enfin poindre l'éternité , Endors-toi , vierge heureuse, avec sérénité.